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En Tunisie, l’Histoire ne s’arrêtera pas

2022-12-19

Samedi 17 décembre 2022. Douzième anniversaire de l’immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie. Cet événement allait précipiter l’Histoire du pays, libérant le peuple du dictateur Ben Ali, et ouvrant le long chemin de la transition démocratique. Samedi 17 décembre 2022. Le président élu en 2019, Kaïes Saïed convoque des élections législatives, après avoir dissous l’assemblée démocratiquement élue, et après s’être, pas à pas, arrogé de plus en plus de pouvoir.

En Tunisie, l’Histoire ne s’arrêtera pas | Babelmed

Alors que le Président parle d’une « occasion historique », seulement 8,8% des électeurs et électrices ont participé, à une élection qualifiée de farce et boudée par de nombreux partis politiques. Nombreuses sont les raisons de cet échec : la crise économique qui met à terre le pays, le mécontentement des citoyens et citoyennes face à la mauvaise gestion du pays, le désintérêt pour un moment politique qui n’a pas connu de campagne, et le match de foot de l’équipe du Maroc pour la Coupe du Monde.

 

Alors que la journée tire à sa fin deux amis, une journaliste et un historien, se retrouvent dans un café du Kram. A 18 heures, après avoir frénétiquement scrutés les réseaux sociaux à l'affût d’informations sur le taux de participation, ils échangent leurs impressions quant à cette journée.

 

S (journaliste) : C’est la journée de la déception.

M (historien) : Non ce n’est pas la déception pour moi. C’est la joie car c’est l’échec. Car je suis contre ce processus. C’est un échec et c’est bien. Mais je ne sais pas si ce mec (ndlr : le Président) va comprendre que c’est l’échec et je pense qu’il va toujours aller en avant.

S : Oui mais nous, on va où ? Lui il va en avant, il continue à être président de lui-même. Mais nous ? Il parle du « peuple qui veut », mais c’est lui tout seul qui veut et décide. J’ai l’impression que tout ce qui se présente devant nous est un futur sombre. Quelles sont les possibilités ? Il ouvre juste la voie pour quelqu’un de pire. Comment changer ce présent ? Avec quoi ? Avec qui ?

M : Je ne sais pas. Je pense que l’on va trouver des solutions. Il nous faut cette destruction. Moi j’ai toujours confiance et espoir dans le peuple, qui va finir par sortir dans la rue et le dégager.

S : Et si le peuple ne sort pas, car la police est là, et sans doute plus forte qu’avant ?

M : Oui… mais l’histoire de ce peuple c’est aussi l’histoire des rébellions. Et quand bientôt la faillite du pays sera là…

S : Et que l’on se retrouvera comme le Liban ?

M : Oui… mais nous ne sommes pas le Liban. Le Liban c’est des communautés… c’est autre chose. La Tunisie c’est comme dans les années 80, la Rébellion du pain. Quand les gens ne vont pas trouver de pain, ils vont sortir dans la rue.

 

S : Tu te sens toujours communiste ?

M : Je ne sais pas… je garde des valeurs, des principes, mais je ne suis plus engagé politiquement dans un parti depuis des années…

S : Mais est-ce que tu te sens proche du parti communiste tunisien ou est-ce que tu n’as plus d’espoir là-dedans ?

M : Non, non, je n’y crois plus à ça…

S : Alors le seul espoir qu’il te reste c’est l’espoir dans le peuple ?

M : Oui, c’est l’espoir dans l’Histoire. Je suis historien et je sais que l’Histoire c’est… Ce que fait Kaïes Saied c’est contre le sens de l’Histoire. Et c’est pour cela je suis sûr que les choses vont changer. Comment ? Ça je ne sais pas, mais je suis certain que l’Histoire n’acceptera pas ça. Ce retour en arrière.

S : Mais après 2011 on s’est battu pour des valeurs et parfois je me dis que depuis quelques années on est dans des moments sombres et je me dis parfois que je vais mourir sans voir à nouveau quelque chose de positif.

M : Oui, peut-être que nous ne serons pas témoins des changements, mais sincèrement il y a des choses positives. Je ne crois pas que le peuple tunisien acceptera une nouvelle dictature. Surtout la génération née dans la liberté, dans la révolution.  Tu te rends compte que toi et moi on marche dans la rue et on peut insulter Kaïes Saied ouvertement ? On ne peut pas faire ça en Algérie, au Maroc, au Liban, ni nulle part ailleurs dans le monde arabe. Toi, tu es journaliste, tu écris, tu fais ton travail, c’est vrai qu’il a fait le décret 54 (ndlr : loi sur la cybercriminalité, qui restreint la liberté d’expression et veut museler la presse) mais il y a une certaine résistance… Il y a la société civile, il y a l’UGTT (ndlr : Union Générale Tunisienne du Travail, principal syndicat du pays), il y a toujours des structures, même si les partis politiques ne sont plus là, ne sont pas représentés dans le projet politique de Kaïes Saied. Mais tout ça n’est pas effacé. Il ne peut pas effacer la société civile et cela restera toujours la force de la Tunisie. C’est quelque chose d’historique. La Tunisie est un pays, depuis l’Antiquité, qui compte de nombreux urbains. Or les urbains ont tendance à s’organiser. C’est ainsi que la Tunisie a créé la société civile. Nous avons connu la municipalité avant la colonisation. Il y a des structures dans la société, en dehors de l’État et du régime.

 

S : Moi je suis dans une posture de journaliste, avec un regard trop étroit et plein d’émotion. Toujours face à une urgence. Mais toi tu es capable de replacer cette journée, cet événement, dans une approche historienne et plus longue.

M : Avant quand on disait aux gens : Ben Ali va chuter, personne ne nous croyait. En pleine dictature nous étions optimistes. Nous étions convaincus qu’il allait chuter.

S : Si tu crois dans l’Histoire tu es forcément positif, c’est ça ? Mais au même temps si tu crois dans l’Histoire tu sais aussi que les extrêmes reviennent toujours ?

M : Oui mais ils ne vont pas gagner. L’Histoire c’est « en avant », c’est progressiste. Les forces réactionnaires retiennent le cours de l’Histoire, mais les forces progressistes ne font que pousser en avant. 

S : Alors c’est le slogan des supporters marocains ?

M : Voilà, « Sir, siir, siiir ». Et L’histoire, comme chez Marx, ce n’est pas linéaire. Mais ça avance toujours.