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Tunisia

Tunisie : Le grand recul démocratique

2023-03-05

Depuis quelques semaines la Tunisie vit un flagrant recul démocratique, et prend le chemin d'un retour vers la dictature.

Tunisie : Le grand recul démocratique | Babelmed

Source : Radio Libre Francophone

Kaïs Saïed, le Président élu en octobre 2019, avait pourtant prêté serment sur la Constitution de 2014, née d'un consensus politique post-révolutionnaire, avant qu'il ne suspende le Parlement en juillet 2021, le dissolve et ne s'arroge les pleins pouvoirs. Un coup de force salué par une partie de la population fatiguée de l'ambiance délétère qui régnait dans l’hémicycle, où les parlementaires semblaient passer plus de temps à s'invectiver qu'à travailler sur des textes de lois.

Paradoxalement les deux derniers rendez-vous électoraux de 2022 ont été boudés par la population, à peine 11% du corps électoral se serait déplacé. Le président semble, dans les faits, ne pas bénéficier du soutien populaire dont il se targue. 

Ces dernières semaines, alors que le pays traverse une crise économique qui met à mal le niveau de vie de la majorité de la population, le président a définitivement adopté une posture sans équivoque, arguant d'un complot contre l'Etat ourdi par des opposants politiques, dont certains sont maintenant emprisonnés, et tenant des propos racistes, désignent les migrants subsahariens à la vindicte populaire.

Arrestations à tout va et « complot contre la sûreté de l'Etat »

La vague de répression a brusquement éclaté le week-end des 11 et 12 février,  avec l'interpellation de militants politiques, d'anciens magistrats et d'un influent homme d'affaires. Selon les médias locaux, les personnes appréhendées sont soupçonnées de "complot contre la sûreté de l'État".

Puis le 13 février c'était au tour de Noureddine Bhiri, dirigeant du parti islamiste Ennahdha et de Noureddine Boutar, directeur général de la radio privée Mosaïque FM d'être arrêtés, déclenchant une réaction de l'ONU s'inquiétant de "l'aggravation de la répression" en Tunisie.

Dix jours plus tard d'autres responsables politiques étaient arrêtés à leur tour, comme Issam Chebbi, Secrétaire général du parti Al Joumhour, et deux membres du Front du Salut National : Jawhar M'Barek, critique du pouvoir en place et Chaïma Issa, universitaire et militante des droits humains, figure du collectif « Citoyens contre le coup d'État ». 

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Racisme et « grand remplacement »

 

Entre-temps, le 21 février, Kais Saied faisait des déclarations discriminantes. Selon un communiqué de la présidence de la République, il aurait déclaré que la présence de migrants subsahariens était un complot visant à changer l'identité arabo-musulmane et « la composition du paysage démographique en Tunisie ». Une déclaration qui intervient alors que depuis plusieurs semaines des témoignages d'arrestations de personnes subsahariennes se multiplient.

 

Les propos de Saïed ont ouvert la voie à un racisme décomplexé des citoyen·nes, tant dans les propos – relayés dans les médias et sur les réseaux sociaux – que dans les actes avec des attaques contre les personnes noires. 

 

Une violence qui a contraint les autorités de différents pays subsahariens a organisé des rapatriements de leurs ressortissants.

 

Origines d'une telle dérive

 

Comment Kaïs Saïed, l'homme qui citait De Gaulle, en déclarant « Ce n’est pas à cet âge que je vais commencer une carrière de dictateur » en est-il arrivé à brandir la menace du « complot contre la sûreté de l'Etat » et la théorie raciste du grand remplacement, pour justifier ses actes ?

Au-delà des idées prônées par Saïed depuis son élection, l'origine de cette nouvelle répression contre les juges, les journalistes, les opposants politiques et les syndicalistes, ressemble à une tentative de vouloir faire taire toute opposition et toute critique face à son incapacité à améliorer la situation socio-économique du pays.

Cette dégradation n’est pas sans poser problème face aux efforts demandés par le FMI dans les négociations pour l’accord d’un prêt à la Tunisie. 

 

Par ailleurs, les militants des droits humains expliquent que la Tunisie subit la pression européenne qui externalise la protection de ses frontières aux pays voisins. Ainsi, les pays de la rive nord de la Méditerranée ont les mains libres pour refouler les migrants et leur refuser l’accueil.

 

Enfin l’idéologie du Parti nationaliste est également pointée du doigt. Un parti « reconnu par l’Etat depuis décembre 2018, mène depuis plus de deux mois une campagne visant à expulser les migrants sans papier originaires d’Afrique subsaharienne » explique le média Nawaat. 

 

La Société civile entre en résistance

 

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Tweet du journaliste Thierry Bresillon

Très rapidement la société civile tunisienne s'est organisée pour manifester sa désapprobation face à la répression et au racisme. De nombreuses associations ont joint leurs forces et publié une « Déclaration commune : Contre les déclarations racistes et les discours de haine au président de la République ». Le samedi 25 février une première manifestation antiraciste avait lieu à Tunis.

 

Deux jours plus tard, une tribune était publiée dans le quotidien français Le Monde. Dans le texte « La terreur se répand en Tunisie dans l’indifférence internationale », des intellectuels s'inquiétaient de la répression en Tunisie ainsi que du manque de réaction de la communauté internationale.

 

Pour finir samedi 4 mars, l’UGTT, seul vrai poids lourd de la société civile, co-lauréat du prix nobel de la paix, organisait une manifestation à Tunis pour appeler le président Saïed a accepté le dialogue. Plus de 3000 personnes auraient pris part à la marche, alors que le syndicat est lui aussi dans le viseur des autorités et des partisans du président Saïed qui remettent en cause la légitimité du syndicat.