Littérature
Tunisia
À Guellala, sur l'île de Djerba, la langue amazighe perdure
2024-10-09
Bien que la langue amazighe soit encore parlée par une minorité en Tunisie, elle existe et ses locuteurs défendent ce patrimoine. Depuis la révolution, les initiatives pour valoriser et préserver la langue se multiplient, notamment dans le village de Guellala, sur l'île de Djerba. Chez les jeunes, sa connaissance reste un facteur d'intégration.
Dans les décombres de la bande de Gaza, octobre 2023, Said Khatib/AFP, via Getty Images.
En amazigh, le village porte le nom de Iqellalen, potiers. Guellala, correspond au toponyme arabe officiel. Les deux noms auraient été formés à partir du mot golla, jarre en arabe, témoignage d'un contact rapproché entre les deux langues. Le savoir-faire millénaire de ses artisans a fait la renommée de cette localité d'environ dix mille habitants, constituée de trois villages au sud la Tunisie, sur l'île de Djerba. Guellala s'étend sur un monticule argileux entouré de champs d'oliviers. Le long des routes principales s'entassent, en nombre impressionnant, diverses poteries en terre crue. Une jarre de six mètres de haut, sous laquelle s'abritent des habitants usés par le soleil, trône à l'entrée du centre commerçant. Vont et viennent sur leurs deux roues, femmes drapées dans leurs étoffes traditionnelles et hommes en blouza de lin. Quelques boutiques ont écrit le nom de leurs commerces en alphabet tifinagh. La présence de la langue amazighe ne passe pas inaperçue. Contrairement à ce que l'on peut observer ailleurs dans le pays, notamment dans les zones touristiques, elle ne se résume pas à de simples motifs décoratifs.
Dans toute la Tunisie, Guellala est l'un des rares endroits où l'amazigh est encore parlé par des individus de tout âge. Au début du XXème siècle, les amazighophones représentaient 20 600 personnes en Tunisie, environ 1% de la population nationale selon une seule enquête menée en 1922 par un scientifique français Louis Massignon. Sans recensements officiels depuis, le nombre précis de locuteurs actuels restent inconnu. Les parlers d'aujourd'hui, existant dans un peu moins d'une dizaine de villages dans l'ensemble du sud tunisien, partagent plusieurs traits linguistiques communs tout en gardant des spécificités propres. Sur l'île de Djerba, c'est à Guellala que le « jerbi », l'amazigh de Djerba, a réussi à se maintenir le plus largement depuis des siècles. Les chercheurs apportent plusieurs explications parmi lesquelles l'attachement de la population à ses traditions et sa position géographique excentrée des centres urbains de l'île.
Une langue transmise de bouche à oreille
Le jerbi est une langue transmise de bouche à oreille, en grande partie par les femmes, dans l'intimité du foyer. « Les femmes jouent le premier rôle avec les enfants et les nouveaux nés. Les hommes sortent davantage, ils sont obligés de parler l’arabe tunisien, l'arabe standard ou le français. Mais dans le village les jeunes filles jusqu'aux années 90, n'allaient pas au lycée. Elles faisaient leur éducation primaire puis revenaient à la maison pour se marier et construire une famille », relate le chercheur et professeur en langue arabe Fathi Ben Maammar, lui-même natif de Guellala. « Cela n'exclut pas que les hommes ont aussi joué un rôle dans la préservation de la langue, poursuit l'enseignant. Chaque profession a son vocabulaire, les potiers, les agriculteurs... C'est aussi parce que ces métiers sont de moins en moins exercés que la langue tend à régresser. »
Dans une étude universitaire datant de 1999 et intitulée La fin du berbère à Jerba, le sociolinguiste Francis Manzano dresse un état des lieux de la langue sur l'île en partant des principaux travaux scientifiques réalisés depuis le début du XXème siècle. L'auteur relève une régression à la fois géographique, déjà depuis les années 60 les amazighophones se concentrent à Guellala, et également mentale. La disparition de la langue, « que rien ne semble pouvoir endiguer » selon le chercheur, aurait commencé par « une extinction dans la représentation ». « Le berbère dans les années 90 est pour la grande masse des nationaux une sorte de non-langue, marginale, folklorique, quand on lui reconnaît une existence », écrit-il.
La révolution de décembre 2010 en Tunisie, qui a conduit au départ du président Ben Ali, a permis l'éclosion d'un militantisme amazigh dans un contexte de liberté retrouvée. « Il n'y a jamais eu d'interdiction officielle de parler amazigh sous Bourguiba ou Ben Ali, mais il était plus prudent de ne pas le faire pour des questions d'unité nationale », précise Vermondo Brugnatelli. En 2015, prés d'une dizaine d'associations en Tunisie, se mobilisent pour œuvrer à la valorisation et à la sauvegarde d'une culture amazighe, comprenant la langue ou encore un patrimoine architectural en péril. D'abord fondée en 2011 dans la capitale par le cheikh ibadite djerbien Farhat Jaabiri, l'association Ettawasol ouvre un bureau à Guellala trois ans plus tard. Ses activités incluent l'enseignement de l'amazigh et des rencontres sur l'ibadisme, une doctrine de l'islam uniquement présente en Tunisie à Djerba. Les deux étant liés puisque les ibadites ont un ancrage ancestral sur ce territoire insulaire. « Leur mode de vie communautaire a aidé à préserver la langue amazighe sur l'île. Pendant longtemps les mariages se déroulaient à l'intérieur de la communauté », explique Vermondo Brugnatelli, directeur du centre d'études camito-sémitiques de Milan. Des cours hebdomadaires sont proposés le week-end à Ettawasol, regroupant entre dix et vingt élèves, ou aucun selon les années. « A Tunis, il y a plus de monde, ici les habitants parlent davantage la langue, l'intérêt est différent, puis ce n'est pas dans un cadre scolaire », justifie Slah Ben Mahmoud, actuel représentant de Ettawasol à Djerba.
Né dans les années 50 à Guellala, ce retraité du secteur juridique ne ménage pas ses efforts pour promouvoir sa langue maternelle : « Les gens n'ont plus peur de s'exprimer, mais il faut rattraper le retard dans l'apprentissage de la langue » Cette dernière décennie, l'auteur de Djerba entre authenticité amazigh et école ibadite, a entrepris plusieurs actions qui vont dans ce sens. Il anime une émission hebdomadaire en langue amazighe et arabe, sur les ondes de la radio locale, Ulysse FM, la première selon lui dans le paysage médiatique tunisien. Le reste de son temps, il le convertit à la recherche et encadre actuellement deux doctorants tunisiens qui ont choisi d'effectuer leurs travaux d'études sur la civilisation amazighe en Tunisie. Salah Ben Mahmoud donne aussi des cours d'écriture et de lecture de l'alphabet tifinagh à l'association. Il s'agit d'une version djerbienne, que le passionné a composé lui-même et qui peut contribuer d'après lui, à préserver la langue, principalement utilisée à l'oral.
D'autres initiatives et productions culturelles récentes peuvent être relevées, comme les chansons du chanteur Lazhar Ben Ouirane d'un village voisin, Sedouikech. Fathi Ben Maammar est également l'auteur de deux ouvrages participant à cette démarche de diffusion plus large de la langue, la première grammaire parler du jerbi (2013) et un recueil de dix contes bilingues, en jerbi (en alphabet arabe) et arabe avec une version audio disponible sur Youtube. Ce dynamisme couplé de l’intérêt nouveau que suscite la langue insufflent de l'espoir aux défenseurs de ce patrimoine. « Au moment des célébrations pour l'indépendance de la Tunisie en mars 2011, lorsque des jeunes sont sortis dans les rues de la capitale en levant le drapeau amazigh, il y avait des gens en Tunisie qui ignoraient que la langue était encore parlée à certains endroits du pays, se souvient Fathi Ben Maammar. Je crois que l'amazigh peut se maintenir, mais nous avons besoin de décennies pour qu'une langue revienne et soit acceptée. »
La prise de conscience d'un héritage à valoriser chez les locuteurs
Un changement de regard s'est opéré au sein même des familles amazighophones. Esmahene, une habitante de Guellala âgée d'une trentaine d'années, se rappelle qu'étant plus jeune son oncle lui demandait de ne pas s'adresser à lui dans sa langue maternelle. «Aujourd'hui, il trouve cela bien que je l'enseigne à mon fils, et mes cousines regrettent de ne pas l'avoir apprise », confie-t-elle. Même constat pour Firas, un jeune de dix sept ans né en France et qui a grandi dans une famille où l'on parlait majoritairement arabe à la maison : « Mon père a cinquante ans, il ne parlait jamais amazigh en France, mais ces dernière années, il nous dit à moi et mes sœurs que c'est important, que c'est quelque chose dont il faut être fier. »
L'éloignement du village natal, peut créer un déclic. Ça été le cas pour cette mère de famille partie un temps à Tunis. « Tu sais qui tu es quand tu sors de chez toi. Tu remarques que tu es différente », observe Radhia, la quarantaine et qui comme Esmahene propose à qui le souhaite des cours de communication orale en jerbi sur demande depuis 2019 au sein de l'association Ettawasol. Une poignée de personnes ont fait appel à elles pour l'instant, y compris des non-tunisiens. Elles attendent avec impatience que d'autres personnes les contactent. Radhia note deux types de réactions quand elle parle sa langue devant des personnes qui ne la connaissent pas : la curiosité ou le rejet. En marge des réactions enthousiastes, elle a plusieurs fois entendu qu'elle parlait « une langue arriérée ». Il lui est arrivé que dans les transports publics des passagers lui reprochent de l'employer, sous prétexte qu'elle n'est pas compréhensible par tous. « Quand deux personnes parlent en français, je ne comprends pas et ça ne pose pas de problème alors pourquoi quand je parle amazigh, cela en est un ? », s'offusque Radhia, qui s'agace de la hiérarchie dans la représentation des langues, avec des langues étrangères jugées souvent plus prestigieuses. Lorsqu'elle habitait à Houmt Souk, Esmahene s'est aperçue que des familles choisissaient de parler anglais en plus de l'arabe à leurs enfants : « Je me suis dit qu'il fallait que je parle amazigh avec mon fils pour qu'il ne l'oublie pas. » Elle admet que « ce n'est pas facile », car la famille de son époux ne parle pas jerbi. « Il doit mettre la langue dans son cœur », soutient-elle.
Les membres d'une même famille ne portent pas tous le même attachement à la langue. « Mon frère et mes sœurs ne parlent plus, je ne sais pas pourquoi. Avec les années, ils ont continué à parler en arabe », partage Rima, institutrice en troisième année à l'école primaire de Fahmine, un des villages de Guellala où les amazighophones sont localement réputés pour être le plus nombreux. Dans cet établissement scolaire de quelque trois cents élèves, Rima constate que les enfants scolarisés pour la première fois sont au moins la moitié à ne pas parler arabe, mais seulement jerbi. « En troisième année, c'est bon les élèves parlent l'arabe. Je ne communique pas amazigh avec eux », indique la jeune femme de vingt-quatre ans. Dans la cour de récré, c'est pourtant plutôt en jerbi que les enfants préfèrent s'exprimer, remarque Rima: « Ils font des blagues en classe en pensant que je ne comprends pas. »
Un facteur d'intégration
En l’absence d'étude scientifique menée à large échelle depuis 2011, il est difficile de mesurer à quel point la lutte pour une représentation diversifiée de la nation née de la révolution a pu impacter la transmission de la langue et les pratiques linguistiques des jeunes cette dernière décennie. Radhia et Esmahene relèvent que « les jeunes d'aujourd'hui sont davantage désintéressés ». La situation semble être plus contrastée. Des témoignages montrent que le jerbi reste un facteur d'intégration chez les adolescents. Nadir a 19 ans et depuis son enfance ses parents communiquent avec lui en arabe. Il dit comprendre l'amazigh, sans le parler véritablement. Pourtant, durant sa scolarité il a constaté « la nécessité de parler la langue ». « Depuis que je suis petit, tous parlent amazigh autour de moi. Tu sens que tu n'es pas un vrai guellalien si tu ne le parles pas », affirme-t-il. Apprendre le jerbi en cours de route n'est pourtant pas aisé : « Beaucoup de jeunes parlent depuis qu'ils sont petits. Quand tu grandis c'est différent et plus difficile, reconnaît Nadir. Parfois quand je voulais parler amazigh, on me disait " ouss ouss* ne parle pas amazigh toi, c'est mieux que tu parles arabe, on ne te comprend pas." » Ces derniers mois, le jeune indique avoir fait des efforts pour parler davantage jerbi sans aimer cela, mais maintenant qu'il travaille à l'étranger pour quelques mois, il n'y accorde plus d'importance : « Je vais tout oublier ! Mais ça ne m'inquiète pas, qu'est ce que je vais faire avec ? »
Firas réalise déjà que « c'est en grandissant qu'on prend conscience de la valeur de la langue ». Lui et sa sœur cadette de 16 ans, Nisseme, sont toujours en train d'apprendre. Entre eux ils échangent en arabe et parfois se plaisent à communiquer en anglais. « L'amazigh c'est quand on veut parler de quelque chose sans que les autres comprennent à l’extérieur ou avec les grands-parents, c'est une forme de respect », estime le grand frère. Nisseme préfère parler avec ses copines que d'autres jeunes avec qui elle n'est pas très proche : « Je me sens plus à l'aise si je fais des erreurs. » Firas voit la maîtrise de cette langue comme un signe d'appartenance à Guellala, « dès que vous parlez la langue on vous reconnaît comme l'un des nôtres ».
Elias, vingt-deux ans, a dû mal à mettre les mots sur cette fierté qu'il ressent à parler amazigh ; il montre ses veines. Le jerbi est « la langue des origines », elle fait partie de son identité. Avec son ami, Dhia, âgé de vingt et un ans ils ont réalisé un film Taliouth en jerbi et sous-titré en arabe, d'une cinquantaine de minutes, disponible depuis mars 2024 sur Youtube. Des habitants mettent en scène des moments de la vie quotidienne dans un Guellala où il n'y avait pas encore internet. À l'écoute du dialogue, un arabophone pourra reconnaître un certain nombre de mots communs à l'arabe. Il s'agit d'une caractéristique du jerbi rapporte Vermondo Brugnatelli, auteur d'un dictionnaire à paraître jerbi-français : « Le jerbi comporte beaucoup d'emprunts à l'arabe et c'est sûrement pour cela que la langue a été négligée par les chercheurs. Certains sont d'ailleurs très anciens et remontent à la première vague d'arabisation. » Les deux camarades se rendent compte que d'une génération à une autre la langue se transforme. « Ma grand-mère parle mieux que moi », concède Dhia. Sur son téléphone, Elias consigne une liste de mots récemment découverts. Quand ils ne connaissent pas les termes en amazigh les jeunes locuteurs amazighisent leur vocabulaire, en rajoutant par exemple le son « t » au début et à la fin des mots arabes.
Des cours à l'école pour préserver durablement la langue
De nombreux défis demeurent quant à la préservation de la langue amazighe dans les années à venir. « Il y a des efforts de la société civile, mais il faudrait que les autorités publiques prennent des mesures pour préserver la langue. S'il n'y a pas d'action rigoureuse, une vraie conscience nationale à soutenir ce patrimoine, nous n'irons pas bien loin », s'inquiète Vermondo Brugnatelli. Ceux qui défendent ce patrimoine s'accordent à dire qu'un enseignement optionnel dans les écoles publiques où la langue perdure, serait une avancée. « Si la langue était présente à l'école, son apprentissage ne serait pas uniquement la responsabilité des parents, cela aiderait, » argue Esmahene. Lors de la 87ème session du comité des Nations Unies sur les droits de l'enfant, en mai 2021, Sana Bouzaouache, présente en tant que représentante des services du gouvernement tunisien chargés des relations avec les instances constitutionnelles, la société civile et les droits de l'Homme a déclaré que « le ministère tunisien de l'éducation nationale prévoit la mise en place de l'enseignement de la langue amazighe, comme langue optionnelle, dans les prochaines années ». Les années passent et les cours optionnels se font encore attendre.
* Raccourci de « ouskout », littéralement tais-toi.
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