Littérature

France - Tunisia

« On ne naît pas féministe, on le devient ». Le legs de Gisèle Halimi

2025-07-28

Cinq ans après sa disparition, Babelmed souhaite rendre hommage à cette féministe visionnaire, en réécoutant le spécial que France inter lui avait consacré en 2022 ainsi que son message aux jeunes générations.

« On ne naît pas féministe, on le devient ». Le legs de Gisèle Halimi | Babelmed

Photo de la couverture de l'ouvrage "Une farouche liberté. Gisèle Halimi, la cause des femmes", éd Grasset/Steinkis

Anticolonialisme, dénonciation de la torture en Algérie, criminalisation du viol, droit à l’avortement, parité politique et économique, reconnaissance de la Palestine... En se situant à l’intersection de toutes les formes d’oppression Gisèle Halimi aura été de tous les combats, de tous les fronts, de tous les engagements, guidée par une même boussole : la cause des femmes.

 

Cette passion pour la justice, elle la nourrissait depuis son enfance tunisienne lorsqu’elle fit grève de la faim pour ne plus avoir à servir ses frères à table. Une rage contre l’injustice qui la portera tout au long de son parcours d’avocate et de militante féministe à défendre les femmes dans les tribunaux, la rue, à l’Assemblée nationale, et au sein de l’association qu’elle avait fondée avec Simone de Beauvoir.

 

Elles étaient donc nombreuses, lors de cette soirée du 4 avril 2022 animée par Sonia Duvillers, à se succéder pour livrer des témoignages emplis d’émotion :  Djamila Boupacha, figure emblématique de la résistance algérienne, torturée et violée par des soldats de l’armée coloniale française était venue d’Alger pour raconter le soutien indéfectible que Gisèle Halimi lui a apporté jusqu’à sa libération ; Anne Tonglet était également présente pour parler du procès d’Aix en Provence où son viol et celui de son amie furent reconnue grâce à la ténacité et à la force de Gisèle Halimi.

 

Leila Chahid, ancienne représentante en France de l’Autorité palestinienne, a évoqué l’accueil que son amie Gisèle lui réserva au sein de l’association « Choisir, la cause des femmes » où les droits des Palestinien.ne.s trouvèrent l’attention espérée. Plusieurs représentantes de l’association dont Maria Cornaz (secrétaire nationale), Violaine Lacas (présidente), Sophie Couturier et Véronique Séhier ont, elles aussi témoigné, en faisant part de leurs luttes pour poursuivre l’action de Gisèle Halimi.

 

Enfin, l'émission s'est clôturée par la lecture d'un passage de l'ouvrage "Une farouche liberté " de Gisèle Halimi et Annick Cojean, un message essentiel adressé aux jeunes femmes dont Babelmed reproduit un extrait. (1)

 

Babelmed

Gisèle Halimi à la fête de l'Humanité en 2008

 

Texte lu par Annick Cojean et Sophie Couturier

 

J’attends que les femmes fassent la révolution J’attends qu’elles fassent la révolution, des mœurs, des esprits, des mentalités. Je n’arrive pas à comprendre qu’elle n’ait pas déjà eu lieu. Car cela reste une malédiction de naître fille dans la plupart des pays du monde. Alors, j’ai envie de dire plusieurs choses aux jeunes femmes qui préparent le monde de demain.

 

D’abord, soyez indépendantes économiquement. C’est une règle de base... Comment être libre d’exister, de choisir, de fuir en cas de violence, si l’on est dépourvue de moyens, de métier, de relations sociales et de l’estime de soi que procure l’indépendance économique ? (...)

 

Ensuite, soyez égoïstes ! Je choisis ce mot à dessein. Il vous surprend ? Tant pis. Les femmes ont trop souvent le sentiment que leur bien-être doit passer après celui des autres, les parents, les enfants, les compagnons... Elles craignent de s’imposer, d’exiger, de révéler leurs envies ou ambitions, de modestes. C’est juste que l’Histoire leur a dicté cette attitude de réserve, voire de retrait : une femme ne pas se faire remarquer, ne pas avoir l’esprit de compétition, ne pas chercher la gloire... Mais rebellez-vous ! Pensez enfin à vous... Vous êtes importantes. Devenez prioritaires.

 

À cela, j’ajoute : refusez l’injonction millénaire de faire à tout prix des enfants. Elle est insupportable et réduit les femmes à un ventre et à une mission :  perpétuer l’humanité.

J’affirme que la maternité n’est ni un devoir, ni l’unique horizon. Et que l’instinct maternel est un immense bobard à jeter aux poubelles de l’Histoire... Soyez libres ! La maternité doit être une décision prise en liberté, hors pressions bibliques ou conditionnement social...

 

Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang. Une philosophie qui réinvente des rapports hommes-femmes. Un idéal qui permet d’entrevoir un monde apaisé où les destins des individus ne seraient pas assignés par leur genre ; et où la libération des femmes signifierait aussi celle des hommes, désormais soulagés des diktats de la virilité...

 

Les féministes de ma génération se sont vaillamment battues... Mais il faut une relève à qui tendre le flambeau. Le combat est une dynamique. Si on arrête, on dégringole. Si on arrête, on est foutues. Car les droits des femmes sont toujours en danger. Alors soyez sur le qui-vive, attentives, combatives ; ne laissez pas passer un geste, un mot, une situation, qui attente à votre dignité... Organisez-vous, mobilisez-vous, soyez solidaires. Pas seulement en écrivant « Moi aussi » (Me Too) sur les réseaux sociaux. C’est sympathique, mais ça ne change pas le monde. Or c’est le défi que vous devez relever. Soyez dans la conquête. Gagnez de nouveaux droits sans attendre qu’on vous les « concède »... misez sur la sororité. Désunies, les femmes sont vulnérables. Ensemble, elles possèdent une force à soulever des montagnes et convertir les hommes à ce mouvement profond. Le plus fascinant de toute l’histoire de l’humanité.

 

On ne naît pas féministe, on le devient.

 

1 Gisèle Halimi et Annick Cojean, une farouche liberté, éd. Gallimard, 2020