Migrations
Italy - Tunisia
Tunisie, un pays sous scellés ?
2024-02-20
Une heure de vol à partir de Rome puis, à l’arrivée, une file fluide, un policier qui feuillette subrepticement nos passeports, et Tunis qui se présente à nous dans sa lumière d’hiver translucide. Passeport européen à la main, il y a décidément une certaine indécence à passer la frontière tunisienne si promptement au regard du sort réservé aux Tunisien·nes en matière de mobilité.
Tunis. © Matteo Mancini.
Nous sommes venues compléter notre dossier sur les migrations et les disparu·es en Méditerranée, accueillies et éclairées par nos collègues du journal en ligne Nawaat. Nous avons souhaité nous rendre au plus près de cet épicentre d’où s’écoule une hémorragie migratoire aux pieds de la Forteresse Europe. Passeports brûlés et vies tronquées : du dispositif en mer exclusivement sécuritaire à l’externalisation du contrôle migratoire en passant par la militarisation des frontières, l’hécatombe prolifère...
Interdiction de bouger
Les Tunisien·nes sont privé·es de mobilité par l’Europe qui leur a fermé ses frontières. Conséquence : une multitude de personnes au profil divers et variés essaient d’atteindre les rives de l’Italie coûte que coûte : étudiant·es aux visas refusés, jeunes des classes populaires en quête de dignité, Subsaharien·ne.s fuyant guerres et misère qui s’agglutinent sur les mêmes rafiots qu’eux. Et surtout beaucoup de naufrages, de morts, et de disparus qui endeuillent tout un pays.
Le rapport publié par le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES)1 fait état d’un phénomène qui embrasse tout le territoire. De fait, les départs qui se concentrent dans la région de Sfax, adviennent aussi à partir de nombreuses villes côtières : Zarzis, Médénine, Gabès, Mahdia, Monastir, Sousse, Nabeul, Tunis, Bizerte, etc.
Les chiffres sont glaçants : Le nombre de migrants partis de Tunisie vers l'Europe a doublé en 2023 par rapport à l’année précédente : 14 097 migrants ont débarqué en Italie au cours des 9 premiers mois de 2023. La moitié des 2 500 personnes qui ont péri en Méditerranée centrale en 2023 en tentant de rallier l’Italie sont partis des côtes tunisiennes. Au total l’an dernier « 1 313 personnes sont mortes ou ont disparu devant les côtes tunisiennes. Un chiffre jamais atteint en Tunisie », a indiqué mardi 13 février lors d’une conférence de presse Islem Ghaarbi, experte en migrations au sein du FTDES2.
Pourquoi tant de départs ? L’impasse politique, institutionnelle et socio-économique qui affecte les Tunisien·nes dans leur vie quotidienne – pénurie de vivres et de médicaments, interruptions de l’eau et de l’électricité, services publics défaillants, inflation, démocratie démantelée , etc. – suffit-elle à expliquer ce flux migratoire ininterrompu ?
Pour Waël Garnaoui, docteur en psychanalyse, psychologue clinicien, enseignant chercheur à l’Université de Sousse, ce qui aimante l’imaginaire des jeunes Tunisien·nes de l’autre côté de la Méditerranée est loin de se réduire à de seules raisons socio-économiques. Le désir d’Europe qui traverse sans exception toutes les classes sociales de la Tunisie serait beaucoup plus profond que cela :
Tout le monde veut partir car tout le monde est empêché de partir. Les personnes privées de leur mobilité sont en prise à une pulsion viatorique évidente. D’autant que la Tunisie est devenue une prison à ciel ouvert alors qu’avant la colonisation sa population était très mobile.
La pulsion viatorique est cette aspiration au mouvement, intrinsèque à l’humanité et présente chez tout sujet. Certes celle-ci ne s’accomplit pas de la même manière en fonction de la classe sociale à laquelle appartient l’aspirant·e au mouvement.
La bourgeoisie se prépare à la migration dès la naissance à travers un certain parcours éducatif choisi pour l’enfant, l’usage de la langue qui lui est inculqué, un certain mode de vie à l’occidentale, poursuit Waël Garnaoui. Même les riches sont punis, empêchés dans leur capacité de sortir du territoire pour dépenser leur argent. Mais au bout du compte la mort en Méditerranée, les disparitions, la dislocation des familles – une mère qui ne peut jamais passer la frontière pour retrouver son fils en Europe interdit à son tour de faire retour en Tunisie – voilà, le tribut que les plus pauvres paient s’ils veulent partir.
Pour le chercheur qui a rencontré de nombreuses familles de disparus, il y a une continuité évidente entre la colonisation et l’émigration : « ce que j’ai découvert à travers ces entretiens, c’est l’impact qu’exerce la colonisation sur l’inconscient des Tunisien·nes. L’image de soi créée par l’Occident a produit une aliénation. Les personnes ont tendance à penser “le problème c’est nous, nous les Arabes”. En fait on retrouve ce qui était dit sur les colonisés dans le discours produit par le nord sur les immigrés ».
A Tunis, la remise en cause de l’Occident, et en particulier de l’ancienne puissance coloniale, la France, peut se lire sur les murs. Ses contradictions, ses doubles standards en matière de droits humains, dont celui à la mobilité, ont été exacerbés au niveau international par le génocide à Gaza. Sur l’enceinte de l’Institut culturel français, plusieurs inscriptions ont été taguées : « La France, pays des droits de certains hommes », « Colon un jour, colon toujours », « Les lois partout, la justice nulle part ».
Tags sur les murs de l'Institut culturel français au centre-ville de Tunis © Matteo Mancini.
Alors pourquoi l’Europe attire-t-elle encore autant ? Pourquoi les récits mortifères de traversées ratées ne sont-ils pas plus dissuasifs ? Pourquoi tant de jeunes sont-ils encore disposés à brader leur vie pour la copie difforme et inversée de l’eldorado recherché ?
Enfermé·es à l’intérieur et au dehors
Dans la rédaction de Nawaat, de beaux locaux ornés de céramiques donnant sur un patio harmonieux disposé en équerre, Aymen Rezgui, rédacteur en chef de Nawaat n’y va pas par quatre chemins : « Tous les jeunes des quartiers populaires désirent profondément s’embarquer. Il y a ceux qui ont été refoulés, ceux qui ont essayé de faire la traversée, ceux qui vont réessayer, ceux qui vivent pour essayer encore et encore ». Les chiffres sont loin de lui donner tort. Ne serait-ce qu’en septembre dernier, le nombre d’arrivées sur les côtes italiennes a battu tous les pics enregistrés depuis 2011 : 4 814 personnes ont ainsi débarqué sur les côtes italiennes dont 932 mineurs non accompagnés3.
Moi aussi je viens d’un milieu populaire, poursuit le journaliste, c’est incroyable comme nous sommes conditionnés dès l’enfance à nous projeter ailleurs. Les héros du quartier, ce sont ceux qui ont réussi à partir sans un euro ni un dinar en poche et qui rentrent 5/6 ans plus tard avec la bagnole et une amie européenne. Dans ces milieux le modèle de la réussite par les études s’est complétement écroulé. C’est souvent le petit frère qui n’a pas fini l’école primaire qui se débrouille en jonglant avec les petits boulots et qui entretient sa famille, allant jusqu’à donner son argent de poche au grand frère diplômé. C’est donc le rêve de tous les enfants de quartiers populaire de quitter le pays, bien sûr parce qu’il n’y a pas de boulot et beaucoup de pauvreté, mais c’est surtout le rapport entre police et citoyens des cités qui est très difficile.
« La répression policière s’étend à tout le territoire tunisien, un jeune qui se déplace en dehors de sa cité ou de sa province est susceptible d’être arrêté à tout moment au faciès par le policier qui le scanne, le reconnaît à son code vestimentaire, l’humilie et le renvoie illico presto d’où il vient. Il y a une vraie ségrégation spatiale : sortir de sa cité c’est perdre sa sécurité, et si quelqu’un crie “au voleur” dans les alentours c’est le jeune des quartiers qui passait par là qui est automatiquement accusé. Être né dans un quartier populaire procure une auto-sensation de mise à l’écart, un sentiment d’être rejeté par la société et le système. Dans la tête des jeunes de cité, c’est simple, il faut partir coûte que coûte puisqu’il n’y a ni liberté, ni dignité, ni respect ».
Il y a tout juste un an, Nawaat publiait précisément un numéro choc sur la répression policière en Tunisie4. Dans le recensement macabre faisant état des victimes décédées sous les coups, blessures, tortures et autres violations commises par la police figuraient les noms de nombreux jeunes des cités
Il y a plus de dix ans, écrivait dans son édito Thameur Mekki, alors rédacteur en chef du magazine, les hommes en uniforme se confondaient sur le petit écran en excuses et multipliaient les promesses de lendemains meilleurs. Aujourd’hui une décennie plus tard, 31 morts suspectes lors de poursuites, arrestations ou dans les lieux de détention viennent attester du manque de crédibilité de ces déclarations d’attention.
Fondamentalement la violence policière n’a pas été démantelée par la révolution, elle reste systémique et pourrit la vie de nombreux jeunes de plus en plus désireux de quitter le pays.
Une du magazine Nawaat consacré aux violences policières et paru en mars 2023.
Pourtant partir, avec visa ou sans visa, est devenu une entreprise impossible. Le pouvoir tunisien remplit avec zèle le rôle de gendarme des frontières que lui demande de jouer l’Europe et en particulier l’Italie, avec qui des accords plus ou moins transparents ont été passés au cours des dernières décennies. De janvier à septembre 2023, 5 609 traversées ont été empêchées et 7 2516 migrant·es intercepté·es5.
La Tunisie est aussi le pays du Maghreb qui accepte le plus grand nombre de personnes refoulées par l’Italie. Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur italien pas moins de 1 872 ressortissants tunisiens ont été expulsés par voie aérienne en 2021, contre uniquement 2 Algériens, 12 Marocains, et 231 Égyptiens. Le contrôle de la mobilité des citoyen·nes s’exerce également à l’intérieur du territoire tunisien. Le cas de l’île de Kerkena, dont l’accès est interdit arbitrairement à de nombreuses personnes souhaitant s’y rendre, est édifiant.
Un climat délétère
L’absence de mobilité se reflète aussi sur le plan social et économique puisque la Tunisie connaît une grave récession, avec une inflation à 9%, un ralentissement de la consommation, un chômage en hausse à 15,6%. Dans son rapport trimestriel de juillet-septembre 2023, le FTDES note : « Les inégalités prolifèrent également que ce soit vis-à-vis des disparités entre les zones côtières et intérieures du pays, les difficultés d’accès au soin et à l’éducation, etc. La fuite des cerveaux et l’émigration clandestine sont aussi des facteurs qui auront des effets ambivalents sur l’économie tunisienne, à savoir négatifs à travers la perte de capital humain et positifs en raison des rémittences de la diaspora. »
Cette situation se double d’une crise politique qui a fait vaciller les fondements de la révolution.
« Les partis ont une grave responsabilité dans le processus inachevé de la révolution. Les citoyen·nes leur en veulent, il y a dans la population un net sentiment contre eux, contre les ONG et plus généralement contre la transition démocratique », raconte Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien des droits économiques et sociaux.
Romdhane Ben Amor, porte-parole du FTDES © Matteo Mancini.
C’est dans ce contexte que Kaïs Saied est parvenu à s’accaparer tous les pouvoirs, en déclarant l’état d’exception le 25 juillet 2021. En 2022, quelque 81 décrets lois et 104 décrets présidentiels ont parachevé cette dérive autoritaire, dont le décret-loi présidentiel 2022-54 du 13 septembre 2022 qui permet de poursuivre les journalistes et les activistes.
« Si nous voulons qu’il y ait un changement, nous devons revenir à la démocratie, affirme Romdhane Ben Amor. Sur la question migratoire, en juin 2015 avec différents ministères, les familles de disparus et la société civile, nous avions créé une commission d’enquête avec une base de données. Le travail avait bien avancé mais il s’est ralenti car les autorités italiennes ne coopéraient pas. Les réunions avec le gouvernement tunisien se sont aussi espacées. En 2017, nous nous sommes retirés de cette commission avec les familles de disparus. Récemment, nous nous sommes opposés aux discours racistes du Président Saied. Sa rhétorique populiste a attisé la colère et le malaise des Tunisiens. Cela nous a valu des vagues de harcèlement sur les réseaux sociaux et beaucoup de menaces, y compris physiques. On a même dû changer de locaux.
Dans ce climat délétère, une chose est claire : frontiérisation et émigration participent de la destruction du lien social, des ressources humaines et financières des familles dont elles brisent les vies.
Dans un pays sous scellés, c’est toute une société qui est en souffrance.
Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Maghreb Emergent, Assafir Al-Arabi, Mada Masr, Babelmed, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1 OST, Observatoire Social Tunisien, Rapport Trimestriel, juillet-septembre 2023, Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux.
2 InfoMigrant, « Méditerranée : en 2023, près de la moitié des morts en mer sont partis de Tunisie », 14/02/2024.
3 OST, Observatoire Social Tunisien, Rapport Trimestriel, juillet-septembre 2023, Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux, p.15.
4 Nawaat, Dossier Morts suspectes&impunité policière, hors-série #5, Mars 2023.
5 OST, Observatoire Social Tunisien, Rapport Trimestriel, juillet-septembre 2023, Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux, p.14.
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