Littérature
Algeria
"Février avec ses poings" : Entretien avec le poète algérien Habib Tengour autour de la collection "Poèmes du monde"
2022-03-30
C'est avec le flair qui est le sien que Habib Tengour s'est mis à rassembler autour de lui, avec la complicité des éditions algériennes Apic, des poètes et poétesses du monde entier pour créer la collection "Poèmes du monde".
Crédit : archives personnelles de l'auteur
JE SALUE FÉVRIER avec ses poings/ pleins de boue. Je porte un tissu sur/ les yeux comme une pierre femme/ sur un pont. Février devant mes yeux comme si c’était/ toujours le jeudi, forant dans les murs minces/ et éventuellement/ éventrer une rue. Quand je quitterai février/ rien ne me manque. Quelques tanks/ ont roulé sur une oreille là/ devant un garage.
(Hans Thill, La guerre des chambres dans ma maison, Apic, Alger 2022, traduction Habib Tengour)
Lorsque, en été 2021 à Heidelberg, Habib Tengour et Hans Thill discutent les finesses de la traduction de ses vers en français, la guerre semble loin... loin derrière, malgré le titre du recueil poétique : La guerre des chambres dans ma maison.
Et voilà que ces vers du poète allemand se rechargent miraculeusement de sens, de couches superposées même de sens, au moment où ils voient le jour, en édition bilingue, dans la nouvelle livraison des "Poèmes du monde", collection dirigée par Habib Tengour au sein de la maison d'édition algérienne Apic.
Car dans le contexte mondial de l'invasion russe en Ukraine, un 24 février, le contexte algérien d'un Hirak algérien, lancé un 19 février, des images de prime abord surréalistes, s'avèrent claires et lucides, aussi lucide que ne peut l'être, peut-être, la poésie :
ICH BEGRÜSSE DEN FEBER mit seinen Fäusten/voll Schlamm. Ich trage ein Tuch über/den Augen wie ein weiblicher Stein/auf einer Brücke. Den Februar vor Augen als wäre/ immer Donnerstag, der sich in die dünnen Wände bohrt/ und womöglich/ eine Straße aufreißt. Wenn ich den Februar verlassen/ habe, fehlt mir nichts. Einige Panzer/ sind über ein Ohr gefahren, das vor/ einer Garage lag.
(Hans Thill, Krieg der Zimmer in meinem Haus, Apic, Alger 2022)
Ce n'est pas pour rien que Habib Tengour qui s'éveille à l'écriture au moment de la Révolution algérienne en 1954, fait précéder son célèbre récit, Le Vieux de la montagne (1983), d'un dicton de Novalis: "La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie".
C'est avec le flair qui est le sien que Tengour, au cours de ces quatre dernières années, s'est mis à rassembler autour de lui, toujours fidèle à cette devise de Novalis, avec la complicité de Samia Zennadi et Karim Chikh des Editions Apic, et "avec un éclecticisme exigeant", selon la revue en ligne L'Orient-Le jour, des poètes et poétesses du monde entier, le plus souvent au carrefour des langues et cultures. A raison de sept volumes par printemps, toujours un mix de voix françaises ou francophones et d'auteurs internationaux, ces derniers toujours présentés en bilingue.
Une collection belle et soignée, aux nuances d'ocre et mauve, de cannelle, d'olive ou d'aubergine, et selon un principe de composition toujours identique, avec un mot d'introduction chaleureuse, personnelle, de la part d'un ami poète ou traducteur, et un questionnaire au poète clôturant le recueil. Des grands noms, comme Michel Deguy, Marilyn Hacker, Lassé Söderberg ou Yusef Komunyakaa, côtoient de jeunes talents affirmés, comme Laure Cambau, Debasish Lahiri ou Mia Lecomte.
La collection, vingt-trois volumes à ce jour, présente ainsi sept poètes et poètesses de langue anglaise, des USA (Marilyn Hacker, Pierre Joris, Charles Bernstein, Yusef Komunyakaa, Sarah Riggs, Anne Waldman) à l’Inde (Debasish Lahiri) ; six voix françaises, de Paris (Michel Deguy, Laure Cambau, Marie Etienne) à Tunis (Cécile Oumhani), en passant par Montpellier (Frédéric-Jacques Temple) et la Calabre (René Corona) ; quatre voix arabes, du Maroc (Abdellah Zrika) vers la Palestine (Ghassan Zaqtan), au Liban (Issa Makhlouf) et à la Libye (Ashur Etwebi) ; deux voix italiennes, Mia Lecomte et Davide Rondoni ; un poète suédois, Lasse Söderberg ; un poète maltais, Adrian Grima ; un poète turc, Gültekin Emre, et tout dernièrement, le poète allemand Hans Thill, traducteur, soit dit en passant, d'Assia Djebar, de Fawzi Mellah et d'Abdelwahab Meddeb.
A la veille de ses 75 ans, qu'il fêtera le 29 mars 2022, et alors qu' au SILA, au Salon International du Livre d'Alger, sont présentés au public les sept nouveaux-nés de cette collection assez unique au Maghreb, Habib Tengour a bien voulu nous parler de cette aventure littéraire éditoriale dans laquelle il s'est lancé dès 2018.
Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de lancer une collection de poésie internationale en Algérie, à titre de six à sept volumes par printemps ?
Tengour : Arrivé à un âge « respectable », il me fallait transmettre quelque chose aux jeunes générations. Pourquoi ne ferais-je pas profiter de mes connaissances les jeunes poètes algériens ayant des difficultés à sortir du pays, à se procurer des livres, à se mettre au courant de ce qui se fait ailleurs.
Et comment votre choix est-il tombé précisément sur APIC ?
Karim Chikh et Samia Zennadi des éditions Apic m’ont plu dès notre première rencontre. Je fonctionne beaucoup à l’amitié. J’ai réussi à les convaincre de l’importance symbolique d’une collection de poésie unique au Maghreb dans son édition. Ils n’allaient certainement pas gagner de l’argent, mais avec le temps, les noms de la poésie publiés par eux feront la renommée de leur maison.
Est-ce une première dans le contexte maghrébin, de présenter une collection internationale bilingue de poésie, ou y-a-t-il des collections pareilles au Maroc, en Tunisie ?
Je crois que telle qu’elle est conçue, la collection « Poèmes du Monde » est unique au Maghreb. Il y a bien sûr des recueils d’auteurs étrangers au Maroc et en Tunisie mais pas que je sache une collection entière.
Quel est le tirage des recueils bilingues de votre collection ?
Comme vous devez le savoir, la poésie n’attire pas les foules. L’Algérie n’est pas l’exception. C’est pourquoi les maisons d’éditions importantes ne s’y intéressent pas. Le premier tirage varie de 300 à 500 exemplaires.
Alors c'est plutôt des livres rares, des futures pièces de collection ! Et qui sont vos lecteurs, quelle est la résonance - nationale, internationale - de la collection ?
Pour l’instant nous n’avons pas de statistique du lectorat de la collection. On a des critiques favorables dans les médias, et on arrive à en vendre dans les rencontres de poésie et les salons du livre. Là, par exemple, je reviens de Montpellier, j'y ai présenté, lors du Printemps des Poètes, deux de mes auteures, Laure Cambau qui était finaliste au Prix Apollinaire 2020 et au prix Mallarmé 2021 avec son recueil Grand motel du biotope (2020), et Mia Lecomte qui a obtenu, en octobre 2021, le Prix Vénus Khoury-Ghata pour son recueil Là où tu as ton corps/ Là dove hai il corpo.
On a eu droit à un public très attentif et très intéressé : Annie Estèves qui dirige la Maison de la poésie Jean Joubert de Montpellier a su fidéliser un public très féru de poésie. Étaient présents des poètes et traducteurs de poésie comme James Sacré, Michaël Gluck, Roger West, Quine Chevalier… Le public a posé des questions sur l’écriture poétique et la traduction de la poésie. La vente dédicace a été importante.
Lecture de Habib Tengour à la Maison de la poésie Jean-Jacques Joubert, de Montpellier, le 18 mars 2022. Crédit : Annie Estèves, directrice de la Maison de la poésie.
Et en dehors des salons et cercles littéraires, comment vous financez-vous ?
L’Institut français d’Alger finance une partie du tirage. L’association artistique et culturelle TAMAAS fondée par Sarah Riggs et Omar Berrada nous a aidé financièrement ces deux dernières années. Les auteurs nous aident. Je cherche des sponsors et je finance de ma poche.
Pourquoi vos recueils sont-ils bilingues avec traduction française - et pas vers l'arabe ?
L’idéal serait d’avoir des traductions dans les trois langues amazighe, arabe et français. Malheureusement, je ne peux m’occuper de façon professionnelle que de la traduction en français. J’espère que des poètes en langue amazighe et en langue arabe s’attelleront à cette tâche.
Ils auraient du pain sur la planche ! A contempler les noms et origines des sept poétesses et seize poètes réunis dans votre collection, c'est tout un réseau cosmopolite de voix poétiques des quatre coins du monde. Quel est le principe qui a régi le choix de vos auteurs, et, puisqu'on y est, des traducteurs et spécialistes présentant chaque auteur ?
J’écris depuis pas mal de temps et j’ai rencontré beaucoup de poètes du monde entier dans des festivals de poésie et des lectures poétiques. J’ai choisi ceux avec qui j’ai des affinités pas seulement en poésie. Ceux dont le travail me paraît suffisamment intéressant pour que je le présente à un public en Algérie. Il s’agit de présenter des voix/voies importantes et différentes de la poésie contemporaine dans le monde entier. Il me fallait convaincre les auteurs et les traducteurs à me livrer gracieusement des recueils originaux. Je demande aussi à des poètes amis de me mettre en contact avec des poètes de contrées que je ne connais pas (Amérique latine, Asie) pour élargir mon panorama.
Pour vous qui êtes habitué à traduire la poésie anglophone (Charles Bernstein, Pierre Joris, Cole Swensen) et arabophone (Abdelamir Chawki, Saadi Youcef), c'était la première fois que vous avez traduit un poète de langue allemande. Comment caractériseriez-vous cette expérience, comparée à vos traductions de l'arabe, de l'anglais ?
Le désir de traduire des poètes allemands contemporains a germé en moi pendant ma résidence d’écriture à Berlin grâce au DAAD, en 2017. D’avoir vécu un an à Berlin à baigner dans la langue allemande, j’ai éprouvé le besoin de traduire des poètes de cette langue. Le choix de Hans Thill n’est pas lié au hasard. Je le connais depuis plusieurs années et j’apprécie son écriture. Nous avons beaucoup discuté ensemble et cela m’a permis d’approfondir ma propre écriture.
Habib, vous venez d'avoir, ce 29 mars 2022, 75 ans. Vous qui étiez considéré comme l'éternel jeunot et "l'inconnu célèbre" des littératures algériennes qui ne cessait d'être découvert et redécouvert par un lectorat grandissant, vous êtes maintenant un des doyens de cette littérature. Et même de la poésie francophone tout court, ayant été élu dans le comité de rédaction de la fameuse revue "Po&sie" fondée en 1977 par Michel Deguy, qui vient de nous quitter. Comment le vivez-vous ?
Si je pouvais, je me catapulterais dans mes années trente, les années 1968, 1970, l'époque de ma travestie révolutionnaire Tapapakitaques. La poésie-île ... Beaucoup d’amis nous ont quittés, hélas. Il me reste encore quelques projets d’écriture à mener à terme, je l’espère avant de partir moi-aussi. Ma grande épopée ne verra pas le jour dans la dimension que je prévoyais, mais le texte suit son cours...
Et votre rêve le plus cher ?
Mon rêve est de pouvoir organiser un festival international de poésie contemporaine en Algérie ; la publication des recueils pourrait y contribuer…
***
Et ce sera, espérons-le, au moment d'un printemps, car, en Algérie comme ailleurs au monde, comme le disait Hans Thill avec tant de justesse, traduit par Habib Tengour avec non moins de justesse : "Quand je quitterai février, rien ne me manque".
En France, la collection "Poèmes du Monde" est diffusée par Qatifa édition
Regina Keil-Sagawe a traduit plusieurs ouvrages de Habib Tengour en allemand. Un volume en hommage à Habib Tengour pour ses 75 ans, dont elle a rassemblé les textes avec Hervé Sanson, paraîtra prochainement aux Editions APIC/ Alger.
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