Jeunesses - Politiques
Algeria
Algérie, les jeunes du Hirak : « Peuple connecté, système déconnecté »
2021-03-05
Le président Tebboune avait tenté de désamorcer la célébration du deuxième anniversaire du Hirak en libérant des détenus d'opinion, en proposant des élections législatives anticipées et en opérant un remaniement ministériel de façade. Personne n'y a cru et encore moins les jeunes qui raillent la reconduction d'un cacique de 90 ans à la tête du Sénat. Le 22 février 2021dernier, les Algériens ont bravé les restrictions sanitaires et l'impressionnant dispositif policier pour déferler dans les rues du pays. La foi des millenials dans la possibilité du changement est restée intacte. Leur légendaire humour aussi “ ils ont sorti les détenus du Hirak 2020 et ils les remplacent par ceux de 2021 ils ont fait le remaniement des prisons”. Le système non plus n'a pas évolué, les arrestations de manifestants ont été signalées dans toutes les villes. Le pouvoir algérien semble toujours le bâton pour se faire battre. La colère des jeunes est maintenue par cette répression permanente. Les libérations n'ont pas fait oublier non plus les humiliations subies par les hirakistes, étudiants, journalistes ou chômeurs. Comment oublier le journaliste Khaled Drareni, devenue icône du mouvement ? Comment oublier que le jeune Walid Kechida contre lequel le parquet avait requis cinq ans de prison accusé d’“offense au président”, “aux préceptes de l’islam” et d’“outrage à corps constitué” a été torturé et violé en détention.
En 2019, ce même sentiment d'injustice conjugué à l'humiliation infligée par la volonté d'un président impotent Bouteflika de briguer un cinquième mandat avait mis le feu aux poudres. Toute la population était ulcérée par la mascarade électorale qui se préparait mais était impuissante à dévier le cours des événements. Les partis politiques qu’ils soient dans l'orbite du gouvernent ou empêtrés dans leurs luttes intestines de leadership n'ont presque plus d'audience. Autant dire que les Algériens n’attendent rien de leur personnel politique. Les plus âgés, traumatisés par la décennie noire étaient réfractaires à des actions de rue par crainte d’une récupération par les islamistes et par la répression des forces de l’ordre. Les jeunes (62% de la population a moins de 35 ans) n'ont pour beaucoup plus rien à perdre. Lors de matchs de football ou sur les réseaux sociaux le pouvoir et le président sont mis en pièces dans des chants et des blagues.
La chanson Casa d’El Mouradia (le titre fait en référence à une célèbre série sur des braqueurs de banque et au palais présidentiel situé dans le quartier huppé d'El Mouradia) lancée par Ouled El Bahdja le groupe supporters du club de foot de la capitale devient l’hymne de la contestation. Les jeunes y dénoncent la corruption et l’incurie du règne Bouteflika et parlent de leur désespoir. Et qu’importe si ce chant de guerre évoque aussi le cannabis pour tenir le coup. Il sera entonné dans les rues par les dames venues des quartiers chics d’Alger, par des fidèles sortis de la mosquée, par les jeunes loups du monde des affaires, par des jeunes filles à la dernière mode, par des mères de famille qui n’ont jamais mis un pied dans un stade. Les jeunes arraya (les sans rien) ont réussi là ou politiques et intellectuels ont failli : mobiliser tous les Algériens autour d’un même objectif. Retrouver leur dignité. La Toile a donné aux jeunes accès à une audience nationale. Chacun a pu suivre la naissance du mouvement, recevoir les consignes de rassemblement et de sécurité pour rejoindre le Hirak et partager les mots d'ordre. Les jeunes sont très connectés dans un pays (43,9 millions d'habitants en janvier 2020) qui comptait au quatrième trimestre de l’année 2019 45,42 millions abonnés à un opérateur de téléphonie.
Le fameux « qu'ils dégagent » “Yetnahwa gâa” lancé par un petit gars, Sofiane Taki, à une journaliste de Sky News Arabia qui croyait savoir que les Algériens étaient heureux. Offusqué par cette manipulation de la réalité, il commence par lui répliquer : «je ne parle pas votre arabe là, moi je parle darridja, algérien. » Puis, il regarde la journaliste un moment et lui lance : « yetnahaw gâa’. » Le mot d'ordre du Hirak était né. C’est dans leurs référents culturels de jeunes des années 2000 et dans leur quotidien qu'ils créent leurs slogans et construisent leur discours. Pour l’édition 2021 ; les jeunes ont fait référence au long séjour du président en Allemagne pour se soigner du COVID19. La contestation s’exprime en poésie, en musique comme le titre « Allô le Système » de la jeune rappeuse Raja Meziane mis en ligne le 4 mars 2019 ayant totalisé plus de 5 millions de vues ou l'iconique « Liberté » du rappeur Soolking et de Ouled El Bahdja*, repris aussi dans les marches du vendredi et les sit-ins du mardi des étudiants. Des réseaux de solidarité et de logistique se sont mis en place grâce aux réseaux sociaux. Des jeunes se sont organisés en répondant à l’appel lancé sur ces mêmes réseaux sociaux, des jeunes ont constitué les groupes des Brassards verts d’Alger et les Gilets Orange pour sécuriser les marches et secourir les personnes prises de malaise. D’autres groupes se sont consacrés au nettoyage des rues après chaque manifestation démontrant qu'ils ne sont ni « irresponsables, ni inciviques ». Si le Hirak a permis à la jeunesse algérienne de dire sa détresse et de rappeler qu'elle entend se réapproprier son histoire et son pays, les réseaux sociaux lui a donné un espace de liberté d'expression comme jamais par le passé.
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