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Fermeture des médias algériens Radio M et Maghreb Emergent : la fin tragique d’un long acharnement politique et judiciaire

2022-12-27

Ultime attaque contre les médias en ligne Radio M et Maghreb Emergent, édités depuis dix ans par la société Interface médias à Alger. Leur directeur, Ihsane El Kadi, a été placé en détention le 29 décembre après six jours de garde à vue. Le siège des médias a été perquisitionné et placé sous scellés depuis le 24 décembre. Ces événements représentent le dernier épisode d’une campagne de harcèlement et d’intimidation ciblant ces médias et leurs journalistes depuis trois ans.

Fermeture des médias algériens Radio M et Maghreb Emergent : la fin tragique d’un long acharnement politique et judiciaire | Babelmed

Ihsane El Kadi (au centre) dans les studios de Radio M présente l'émission le "Café des experts économiques" en octobre 2022. Crédit : Facebook de Radio M

Journaliste aguerri et reconnu pour ses analyses fines du monde politique algérien, le directeur des médias Radio M et Maghreb Emergent, Ihsane El Kadi, a été mis sous mandat de dépôt le jeudi 29 décembre par le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, après six jours de garde à vue.

 

Il est poursuivi au titre des articles 95 et 95 bis du Code pénal selon lesquels quiconque reçoit des fonds d’un État ou d’une organisation ou personne de l’intérieur ou l’extérieur du pays, pour accomplir des actes qui portent atteinte à la sécurité de l’État ou à l’unité nationale, est puni de cinq à sept ans d’emprisonnement. La peine peut même être portée au double lorsque les fonds sont reçus par une association ou une organisation.

 

Ihsane El Kadi avait été interpellé à son domicile, dans la nuit du 23 au 24 décembre, aux alentours de minuit, à 60 kilomètres d’Alger. Selon sa famille, six hommes de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) se sont présentés à la porte de la résidence familiale et ont demandé au journaliste de les « suivre immédiatement à la caserne d’Antar » à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger.

 

Harcèlement judiciaire

L’emprisonnement d’Ihsane El Kadi parachève une série d’interpellations et d’intimidations depuis 2019  à l’encontre des journalistes de ces médias et de leurs soutiens.

Ihsane El Kadi est à lui seul poursuivi dans au moins trois affaires. Il fait face à une plainte du ministère de la communication pour un article d’opinion sur la place des islamistes dans le Hirak. Condamné en première instance à une peine de six mois de prison ferme, sans mandat dépôt, assortie d’une amende de 50 000 dinars (342 euros), le verdict de la condamnation en appel a été confirmé dimanche 25 décembre tandis qu’il se trouvait en garde à vue à la caserne Antar.

Il est aussi poursuivi dans une deuxième affaire au niveau du tribunal de Larbaâ Nath Irathen (Tizi-Ouzou) dans laquelle il est accusé d’appartenance à une organisation terroriste. Le 17 novembre dernier, le fondateur d’Interface Médias a bénéficié d’un non-lieu dans une troisième affaire dans laquelle il est coaccusé avec le militant et activiste Zaki Hannache d’appartenance à un mouvement terroriste.

Depuis octobre 2020, Ihsane El Kadi a régulièrement été auditionné par les autorités policières mais est toujours ressorti libre. En mai 2021, il a cependant été placé sous contrôle judiciaire, une décision assortie d’une interdiction de sortie du territoire national et du territoire de la wilaya d’Alger.

Des journalistes emprisonnés

D’autres journalistes de Radio M et Maghreb Emergent ont été arrêtés et emprisonnés, notamment en raison de leur couverture des manifestations du Hirak entre 2019 et 2021.

Si l’emprisonnement du journaliste Khaled Drareni, ancien présentateur du “Café presse politique”, l’une des émissions les plus célèbres et les plus populaires de Radio M, durant onze mois (mars 2020 à février 2021) est encore dans toutes les mémoires, l'emprisonnement de la journalistes Kenza Khatto, violemment arrêtée lors de sa couverture du Hirak en mai 2021 a ébranlé la rédaction de Radio M.

Fondés respectivement en 2010 et 2013, Maghreb Emergent et Radio M, n’ont cessé depuis leurs créations d’éclairer la vie politique de l’Algérie grâce à une liberté de ton, parfois critique selon les situations, notamment envers le 4e mandat d’Abdelaziz Bouteflika en 2014 et les arrestations des militant·es du Hirak. La récente critique émise dans un article d’Ihsane El Kadi envers un second mandat du président d’Abdelmadjid Tebboune, a-t-elle été celle de trop pour les autorités ? C’est en tout cas ce qu’expriment de nombreux journalistes dans leurs messages de soutien aux médias fermés et à leur directeur enfermé. 

Radio M était, ces derniers mois, l'unique média à refuser de se plier à la ligne éditoriale que le pouvoir cherche à imposer. C'était aussi l'unique média établi en Algérie ouvert à toutes les parties et idéologies. Ihsane et ses équipes dérangeaient. Il fallait les faire taire pour en finir définitivement avec l'ouverture médiatique, a déclaré le journaliste algérien Mustapha Bendjama.

Mise à jour le 30 décembre 2022

Émission du "Café presse politique" du 19 mai 2021.