Politiques
Algeria
Dérive totalitaire en Algérie. Les libertés confisquées
2021-05-21
Les journalistes Ihsane El Kadi et Kenza Khatto après leur sortie du tribunal à Alger, mardi 18 mai 2021 © Ihsane El Kadi
Aucun Algérien n’aurait cru au début du mouvement Hirak en février 2019 qu’un jour on entendrait dire « aujourd’hui c’est pire que sous Bouteflika ». La contestation populaire qui ne faiblit pas depuis deux ans s’est débarrassée de l’ex président Abdelaziz Bouteflika mais ne se doutait pas que le régime allait se régénérer en la personne de l’actuel président : Abdelmadjid Tebboune.
A l’approche des élections législatives, prévues le 12 juin prochain, une véritable campagne de répression s’abat non seulement sur les activistes du Hirak mais aussi sur tous les citoyens qui expriment leurs opinions. Pas moins de 125 détenus d’opinions dont des journalistes ont été enregistrés par le CNLD (le Comité national pour la libération des détenus) ces dernières heures. Militants politiques, universitaires, étudiants, médecins, avocats, journalistes et photographes sont interpellés à travers tout le pays.
Cette vague d’arrestations était prévisible après le communiqué du ministère de l’Intérieur, publié le 9 mai, exigeant une déclaration préalable pour les marches du Hirak : «Les organisateurs sont tenus de faire une déclaration auprès des autorités compétentes avec les noms des responsables de l’organisation de la marche, l’heure de son début et de sa fin, son itinéraire et les slogans brandis», exige le ministère de l’Intérieur. Le non-respect de cette mesure revient à «enfreindre la loi et la Constitution, ce qui enlèverait toute légalité à la marche, qui sera traitée sur cette base». Cette menace a été réaffirmée par le chef de l’état-major de l’armée nationale qui met « en garde les aventuriers, quelle que soit leur obédience ou leur courant idéologique, contre toute tentative de porter atteinte à l’unité nationale ».
La chasse aux opposants était ainsi ouverte. El Kadi Ihsane, directeur de la webradio Radio M et du site électronique Maghreb Emergent, a été auditionné par le procureur de la République, mardi 18 mai, il est accusé d’«atteinte à la sécurité et l’intégrité de l’unité nationale» et de «publications qui nuisent à l’intérêt national». Le journaliste, bien qu’ayant échappé au mandat de dépôt, est lourdement sanctionné. Placé sous contrôle judiciaire, il est interdit de quitter le territoire national, son passeport confisqué, astreint à ne pas sortir de la wilaya (préfecture) d’Alger, il doit aussi «pointer» tous les jours au tribunal.
Les poursuites ont été engagées suite à une plainte du ministère de la Communication après la publication d’un article de presse, le 23 mars dernier, sur l’association islamo-conservatrice Rachad que le gouvernement vient de déclarer «organisation terroriste». El Kadi Ihsane, qui subit un harcèlement judiciaire depuis des mois, est ainsi poursuivi en vertu des chefs d’inculpation de «diffusion de fausses informations à même de porter atteinte à l’unité nationale», «perturbations des élections » et « réouverture du dossier de la tragédie nationale », précise le CNLD.
Le dernier chef d’accusation provient de l’article 46 de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2006, qui stipule qu’est « puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de 250.000 DA à 500.000 DA, quiconque, par ses déclarations écrites ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’intérêt national ».
Ce même jour, la journaliste de Radio M, Kenza Khatto, était présentée devant le procureur de la République d’Alger et il a été décidé de la juger en comparution immédiate. Violemment arrêtée alors qu’elle couvrait le 117ᵉ vendredi du Hirak, placée en garde à vue depuis, Kenza Khatto est poursuivie pour «atteinte à l’unité nationale», «publications pouvant porter atteinte à l’intérêt national», «incitation à attroupement non armé », et «outrage à corps constitué». A l’issue du procès cours duquel la journaliste s’est évanouie en pleine audience, le tribunal a prononcé sa remise en liberté. Le procès est reporté au 25 mai.
Dans un entretien sur Radio M l’économiste et activiste Smail Lalmas, lui-même récemment interpellé, constate «un niveau très élevé de répression…le Hirak est devenu l’ennemi de notre police» par le conditionnement des forces de l’ordre et la «haine» que le pouvoir a semée. Le régime est déterminé à faire passer «sa feuille de route, notamment électorale, dans un contexte de colère sociale très grave. Il veut absolument casser le point d’intersection qui pourrait se faire entre cette colère et le Hirak».
L’Algérie traverse une grave crise sociale en raison de la chute des prix du pétrole et des conséquences de la pandémie de la COVID-19. Les grèves des travailleurs de plusieurs secteurs se multiplient face à la dégradation des conditions de vie des citoyens. Mais la seule réponse du pouvoir, selon l’avocate Nabila Smail qui s’exprimait lors d’une rencontre à Tizi Ouzou début mai, est «la répression». L’avocate se dit choquée par ce déferlement de violence y compris contre les pompiers qui ont manifesté pour l’augmentation de leurs salaires ridiculement bas et contre leurs mauvaises conditions de travail.
Plusieurs opposants et observateurs se posent la question de «qui va voter le 12 juin» ? La violence policière, la confiscation des libertés constitutionnelles que vivent les Algériens font déjà du prochain scrutin un non événement, si ce n’est une énième mascarade.
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