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Algeria

DES SLOGANS EMPLIS DE CRÉATIVITÉ POUR EXIGER DU CHANGEMENT EN ALGÉRIE

2019-03-11

Depuis trois semaines, des millions d’Algérien.ne.s, à travers tout le pays, battent le pavé pour manifester leur opposition à la candidature du Président Abdelaziz Bouteflika à sa réélection pour un cinquième mandat consécutif, le 18 avril prochain. Au fil des marches, les rangs des manifestants, au sein desquels on retrouve toutes les générations et tous les profils, grossissent.

Et à mesure que ce mouvement inédit, pacifique, spontané et autogéré se développe, le message politique de ses membres s’affine. Si le 22 février dernier, plusieurs milliers d’Algériens sont sortis d’abord pour dire « non » à ce qui n’était qu’un projet de candidature, depuis la confirmation de la participation d’Abdelaziz Bouteflika à la course présidentielle, la colère de la rue ne vise plus seulement le chef d’Etat, en poste depuis 1999.

Les manifestants rejettent désormais en bloc ce qu’ils nomment le « pouvoir », la « mafia », désignant ainsi l’élite politique qui gouverne le pays. Dans leur collimateur : le gouvernement en place, le Front de Libération National (FLN), le parti historique, ainsi que des anciens ministres qui composent l’équipe de campagne d’Abdelaziz Bouteflika. Dans les rues d'Alger, WAR a capturé ces affiches aux messages forts et interrogé leurs porteurs aux revendications toutes aussi percutantes.

 

Plusieurs affiches appellent sans détour au départ des dirigeants algériens, pas seulement d’Abdelaziz Bouteflika, lors de la marche du 8 mars à Alger.

 

Cette évolution se lit dans les affiches portées à bout de bras par les contestataires. Les premiers jours de la mobilisation, on a surtout vu des feuilles blanches sur lesquelles étaient griffonnées le chiffre cinq barré. Signe de protestation contre un nouveau mandat de cinq ans d’un Président qui n’a pas adressé la parole à son peuple depuis 2012. Trois semaines plus tard, les pancartes sont plus étudiées, les slogans plus recherchés. La veille de la marche du vendredi 8 mars, des maisons, des bureaux et des sièges d’association ont même été aménagés en atelier de confection de banderoles. On puise dans les références culturelles algériennes et internationales. On fait aussi beaucoup preuve d’un humour irrésistible.

C’est le cas de Nassim, 24 ans, qui est descendu dans les rues d’Alger vendredi 8 mars, pour dénoncer la corruption, qui gangrène l’Etat algérien. Avec ses voisins du quartier populaire de Belouizdad, Nassim a fabriqué une pancarte qui détourne la série espagnole phénomène, La Casa des Papel. La candidature d’Abdelaziz Bouteflika est qualifiée de « Casa del Mouradia », du nom du palais présidentiel. A côté du masque de Dali, que portent les braqueurs de la série espagnole, on peut lire le nom des différents partis politiques algériens qui composent l’alliance présidentielle au pouvoir : FLN, TAJ, MPA, RND.

« Pour nous, le cinquième mandat serait un hold-up. Aussi, nos dirigeants pillent le pays depuis des années, nous le savons, nous ne sommes pas naïfs », lance ce jeune étudiant algérien, qui ne sait pas encore s’il ira voter le 18 avril prochain. « C’est encore flou. La situation évolue de jour en jour. On n’est même pas sûr qu’il y ait une élection », confie-t-il.

 

 

Même reproche un plus loin dans le cortège. Un homme, marchant sur l'artère principale de la capitale, la rue Didouche Mourad, brandit une affiche jaune sur laquelle on peut lire :

« Bouteflika, on ne t’accepte pas pas parce que tu es malade mais parce que tu es le symbole de la corruption »

 

 

Un étudiant de la faculté de Bab Ezzouar dénonce sur un ton caustique la corruption au sein de l’Etat algérien, en marge de la marche du 8 mars à Alger.

 

Dans les files de manifestants, on a soif de « changement ». Même si les protestataires ne savent pas encore quelle forme ce changement pourrait prendre, ni qui pourrait l’incarner, ils sont sûrs de vouloir tourner la page des années Bouteflika.

Aux abords du marché Clauzel, dans le centre-ville d'Alger, un jeune homme brandit ainsi une pancarte contestant la longévité du Président Bouteflika et appelant à l’alternance.

 

 

A l’entrée du tunnel des facultés, cette étudiante en architecture formule le même vœu. Dans un clin d’œil au tube d’Ariana Grande, Thank you next, elle demande à Abdelaziz Bouteflika de renoncer à un cinquième mandat et de quitter le pouvoir maintenant.

 

 

Outre sa longévité à la tête de l’Algérie, beaucoup de manifestants reprochent à Abdelaziz Bouteflika de vouloir briguer un nouveau mandat malgré un état de santé considérablement affaibli. Le Président algérien, qui se déplace en fauteuil roulant depuis 2013 et n’apparaît que rarement en public, a instauré une relation épistolaire avec les citoyens algériens. Mais beaucoup s’interrogent sur la véritable identité de l’auteur des lettres signées par Abdelaziz Bouteflika et transmises aux médias publics. Cette affiche, accrochée à un lampadaire près de la Grande Poste, pose ainsi la question.

 

 

Sur la rue Hassiba Ben Bouali, une jeune algérienne s’est elle aussi inspirée d’une série très populaire pour confectionner son affiche. Paraphrasant Walter White, le personnage principal de la série américaine Breaking Bad, cette jeune femme défile avec une affiche sur laquelle on peut lire : « We are not in danger, we are the danger ».

 

 

Saïda, la soixantaine, qui aimerait également connaître le « vrai auteur » des lettres d’Abdelaziz Bouteflika, lui répond en affiche. Elle rappelle le caractère pacifique de la mobilisation alors que la veille de la marche du 8 mars, une lettre signée par Abdelaziz Bouteflika mettait en garde contre le « chaos ». Après la première manifestation du 22 février, le Premier ministre Ahmed Ouyahia avait lui aussi tenté de décourager les opposants, évoquant un risque de débordement ou de guerre civile comme en Syrie. Autant de tentatives qui ont échoué étant donné le nombre grandissant des manifestants à travers tout le pays. Postée sous un abri bus, rue Didouche Mourad, Saïda demande aux dirigeants : « Ne provoquez pas le peuple ».

 

 

Dans les cortèges, on a vu plusieurs pancartes à l’effigie du clan présidentiel. Walid, 24 ans, fait partie de ceux qui ont tourné en dérision le portrait de dirigeants algériens. Cet étudiant, fan du chanteur Amazigh Kateb, cite un extrait de l’un de ses titres engagés contre les gouvernants algériens. En-dessous, on peut voir le portrait de plusieurs alliés d’Abdelaziz Bouteflika, affublés d’oreilles de chien. On reconnaît notamment Ahmed Ouyahia, Saïd Bouteflika, le jeune frère du Président, ainsi que l’homme d’affaires et président du syndicat des patrons algériens (FCE) Ali Haddad.

« C’est comme cela que je les vois. Ils n’ont aucune dignité », confie Walid, qui dit attendre l’annulation du processus électoral. « Notre but n’est pas de choisir parmi les candidats qui se présentent. On veut un changement radical. Ce n’est qu’après une transition qu’on pourra choisir des gouvernants qu’on mérite ».

 

 

Si l’image des dirigeants actuels est écorchée, celle des héros révolutionnaires est glorifiée. Des manifestants ont convoqué l’histoire dans leur affiche, montrant le portrait des quelques artisans de l’indépendance de l’Algérie.

Un groupe, qui a réussi à grimper sur le siège de la compagnie aérienne publique Air Algérie, place Maurice Audin, au centre-ville d'Alger, a installé une banderole sur laquelle on reconnaît notamment Hassiba Ben Bouali, Mohamed Boudiaf, vétéran de la guerre de libération et président assassiné en 1992, ou encore Larbi Ben Mehdi. Leur message : « On ne les laisse pas vendre l’Algérie avec le sang des martyrs algériens ».

 

 

Sur une clôture d’une maison coloniale du quartier de Telemly, aux abords du centre-ville d'Alger, un homme veut également se porter garant de l’héritage révolutionnaire. Sur son affiche, qui réunit quelques résistants algériens, on peut ainsi lire : « Nous ne trahirons pas l’Algérie ».

 

 

Pour Ghada, 21 ans, la devise de la guerre de libération – « Un seul héros, le peuple » - est toujours d’actualité. Défilant sur la place du Premier Mai, elle espère : « La République doit écouter son peuple. On doit nous redonner la parole. On doit retrouver notre souveraineté ».