Cinéma
Algeria
Les Rencontres de Béjaïa, vivier du cinéma indépendant algérien
2017-12-14
Le bruit d’une sonnerie retentit jusque sur la place du 1er novembre, que tout le monde appelle encore « Place Gueydon », aménagée en forme de belvédère surplombant le port industriel de Béjaïa. D’un geste pressé, les retardataires payent leur note, quittent les cafés bondés et se ruent vers les quelques marches qui les emmènent sous la place publique.
C’est ici, sous la fureur de la ville et face à une baie aux eaux paisibles et à une chaîne de montagne qui dessine l’horizon, que des cinéphiles algériens se retrouvent une fois par an depuis quinze ans.
Cette année, les Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) ont eu lieu du 9 au 15 septembre, dans la ville éponyme en Kabylie. Au cours de la semaine, pas moins d’une trentaine de films ont été projetés dans l’unique salle de la Cinémathèque municipale, qui peut accueillir jusqu’à 300 spectateurs. Comme toujours, la programmation est résolument hétéroclite : des documentaires, des fictions, des courts et des longs-métrages venus des quatre coins du globe.
L’Algérie n’est pas en reste. Pour cette quinzième édition, les créations algériennes ont compté pour un tiers de la programmation. C’est d’ailleurs Karim Moussaoui, en digne chef de file d’une génération qui insuffle un nouveau souffle au cinéma algérien, qui a eu le privilège d’ouvrir ces Rencontres avec son premier long-métrage, « En attendant les hirondelles ». Une avant-première nationale réservée aux RCB et ce n’est pas un hasard. Son parcours, comme celui de nombre de ses compères, est intimement lié à l’histoire des Rencontres.
En 2002, une bande de quatre amis, membres d’une troupe de théâtre à Béjaïa, se lance un défi : faire une infidélité à la comédie pour créer le premier événement indépendant du pays consacré au cinéma. Avec un objectif très ambitieux pour l’époque : « permettre aux Algériens qui voulaient embrasser une carrière dans le cinéma de voir ce qui se faisait ailleurs », se souvient Abdenour Hochiche, le cofondateur et président des RCB, qui a passé la main cette année.
A ce moment-là, l’Algérie sort d’une décennie de terrorisme, les salles de cinéma n’ont toujours pas été rouvertes, internet n’est pas encore démocratisé, les chaînes télévisées privées tardent à voir le jour. Dans ce contexte, les Rencontres cinématographiques de Béjaïa apparaissent comme une aubaine inespérée pour les amateurs de septième art et les jeunes pousses qui veulent dévorer de la bobine.
« C’est surtout en 2004 que les Rencontres ont pris leur envol. Cette année-là, on a eu une cuvée exceptionnelle avec notamment le court-métrage de Lyes Salem « Cousines », qui a remporté le César dans sa catégorie en 2005 », estime Abdenour Hochiche. Depuis, la manifestation est organisée par Project’Heurts, une association qui promeut le cinéma dans cette ville côtière d’Algérie à travers notamment un ciné-club.

Les Rencontres cinématographiques de Béjaïa sont organisées par une équipe d’une vingtaine de jeunes bénévoles, membres de Project’Heurts, une association qui veut démocratiser le cinéma.
Depuis, les Rencontres cinématographiques de Béjaïa ont relevé leur pari. Elles se sont épanouies en même temps qu’une génération de cinéastes. Ils s’appellent Lyes Salem, Karim Moussaoui, Hacène Ferhani, Mohamed Tati, Yasmine Chouikh, Djamel Kerkak, Bahïa Bencheikh-El-Fegoun, Mounès Khemmar, Amin Sidi-Boumedine, Lamine Ammar-Khodja… Ils ont moins de 45 ans et commencent à se faire un nom à l’étranger. Leur point commun : ils ont tous fréquenté les Rencontres. Soit en tant que bénévole, soit en tant que spectateur. Passée depuis derrière la caméra, primés pour certains dans des festivals internationaux, la relève du cinéma algérien n’en oublie pas pour autant d’où elle vient. Entre les rangées bleues de la Cinémathèque de Béjaïa, il n’est pas rare de croiser un réalisateur, un acteur, un producteur ou un critique de films au visage familier.

Lyes Salem, réalisateur et scénariste algérien, est un habitué des Rencontres.
Aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa, il n’y a pourtant rien à gagner. Aucune récompense à la clef, si ce n’est le plaisir incalculable de diffuser son film et d’échanger directement avec les spectateurs. Sous son chapeau de paille, Hakim, bénévole depuis 13 ans et responsable de la régie, insiste : « Les Rencontres ne sont pas un festival de cinéma mais un moment de partage autour de films et de créations cinématographiques. On ne vient pas seulement voir des films, on vient en discuter ».
Ainsi, chacun des films projetés est représenté par un membre de l’équipe technique. Et à la fin de chaque séance, un débat sur l’œuvre est lancé dans la salle. La discussion se poursuit le lendemain matin au cours des « ciné-cafés », organisés dans le théâtre de la ville. En moyenne, quelque 4.000 spectateurs assistent au festival.

Djamel Kerkar, en compagnie du réalisateur Rami Aloui, a choisi les Rencontres cinématographiques de Béjaïa pour diffuser pour la première fois en Algérie son documentaire « Atlal ».
Pour les bénévoles, pas question de changer la formule. « Je pense que les Rencontres ont des perspectives énormes puisque c’est la seule manifestation culturelle qui a cette configuration. On s’est éloigné de tout esprit compétitif dans le but de créer un événement destiné aux professionnels et ce afin de contribuer à la production audiovisuelle », explique encore Abdenour Hochiche.
En 15 ans, cet ovni dans le paysage culturel algérien n’a connu quasiment aucun couac. Une seule fois, l’équipe des Rencontres ont cédé aux pressions politiques en annulant la projection d’un documentaire algérien. « C’était par précaution. On a préféré finalement ne pas diffuser « Vote Off » de Faysal Hammoum, un film qui revient sur le boycott de l’élection présidentielle algérienne de 2014. On a voulu protéger les Rencontres », glisse l’ex-président des RCB.

En 15 ans, une seule projection a été annulée aux RCB à cause d’une pression politique.
Mais ce sont moins les sirènes politiques que l’asphyxie financière qui menace l’avenir de ce rendez-vous. Bien que les Rencontres rayonnent désormais sur le bassin méditerranéen, les moyens pour organiser cette manifestation restent modestes. « Depuis le début, les RCB se tiennent dans l’incertitude. On est sur la corde raide, on n’est jamais sûr de pouvoir boucler le budget. Il y a même des années où on n’y pas parvenu. C’est le cas, par exemple en 2016 où on est resté déficitaire jusqu’à l’ouverture de cette édition », confie Hakim.
Les Rencontres vivent grâce au soutien d’opérateurs économiques locaux et de maigres subventions. « On s’est toujours débrouillé pour que le budget ne dépasse pas 10 millions de dinars. C’est un exploit pour une manifestation avec une certaine notoriété et 15 ans d’existence. Mais avec un tel budget serré, on se prive de montrer des films de réalisateurs qui habitent à l’autre bout du monde parce que ça nous coûterait trop cher de prendre en charge leur séjour à Béjaïa », lâche Abdenour Hochiche.
Et les perspectives sont peu reluisantes. Echaudé par une grave crise financière, le gouvernement tente de faire des économies. L’une des premières victimes, le ministère de la Culture qui a vu son budget tronqué de plus d’un tiers, passant de 25 milliards de dinars (190 millions d’euros) à 16 milliards (moins de 120 millions d’euros) de dinars entre 2014 et 2017.
Malgré la conjoncture, aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa, on veut rester confiant. Abdenour Hochiche lance ainsi : « Jusqu’à un certain temps, les habitants me demandaient s’il y avait les Rencontres cette année. La question est devenue : c’est pour quand les Rencontres cette année ? Ça veut dire que les RCB se sont vraiment inscrites dans le paysage culturel de la ville, voire du pays. Pourvu que ça dure ».
Editing : Nejma Rondeleux
Lire aussi