Politiques
Italy
Rome, laboratoire de la remigration
2026-07-06
Longtemps cantonnée aux marges néofascistes, la remigration s'impose désormais dans le débat public italien. De CasaPound à Roberto Vannacci ou Matteo Salvini, en passant par les ambiguïtés de Giorgia Meloni, cette idéologie pénètre progressivement le langage politique et médiatique, participant à une redéfinition de la nation fondée sur l'exclusion.
Manifestation Rimigrazione e riconquista, 13 juin quartier Prati, Rome. Image Aquilino Mancini
Rome, 13 juin 2026. Il est un peu plus de 16 heures lorsque le cortège s'engage dans le quartier de Prati. En tête, une banderole immense : « Remigrazione e riconquista » (Remigration et reconquête). Derrière, plusieurs milliers de militants venus de toute la péninsule avancent sous une profusion de drapeaux tricolores.
Tee-shirts noirs, crânes rasés, tatouages identitaires… Dans la foule, de très jeunes hommes côtoient d'anciens militants néofascistes. Les slogans sont sans ambiguïté : « Italia, Nazione, Remigrazione ! » (Italie, Nation, Remigration), « Italia cristiana, no musulmana ! » (Italie chrétienne, pas musulmane), « Deportiamoli ! » (« Déportons-les ! »). À plusieurs reprises, des saluts romains se lèvent au-dessus du cortège. Les cris de « Duce ! Duce ! » résonnent avant d'être couverts par les mégaphones.
Sur les trottoirs, les réactions oscillent entre stupeur, colère et curiosité. Des touristes filment avec leurs téléphones. Une femme âgée traverse la rue en secouant la tête. L'âme noire du quartier de Prati fait une furtive apparition lorsque plusieurs personnes, penchées à leur fenêtre, applaudissent.
Selon l'historienne Michela Ponzani, professeure à l'université de Tor Vergata : « Le pire, qui était encore contenu il y a quelques années dans les égouts, comme on le disait à propos des fascistes et des post-fascistes, est entièrement remonté à la surface, avec des mots d'ordre à la fois anciens et nouveaux. Le vieux mot d'ordre, c'est l'assaut contre le Parlement. Le nouveau mot d'ordre, c'est la remigration. » (1)
L'usage même du mot « remigration », scandé à gorges déployées dans les rues de Rome, est révélateur. Derrière les apparences d'un terme technico-administratif, il banalise un projet d'expulsion ou de déportation de populations entières en le présentant comme la revendication d'une politique publique apparemment légitime. Cette évolution résulte d'un long travail de reformulation et de légitimation des discours racistes, désormais présentés sous les traits de la défense de l'identité culturelle, de la civilisation ou de la continuité nationale.
Le cas italien illustre particulièrement bien cette évolution.
Le fil noir de la continuité
La remigration n'est donc pas apparue ex nihilo. Si son vocabulaire est récent, les représentations qu'elle mobilise – la nation menacée, le grand remplacement, la défense d'une identité supposée homogène – s'inscrivent dans une histoire politique beaucoup plus ancienne.
C'est précisément cette continuité qu'explore l'historien de l'art Tomaso Montanari dans La continuità del male. Perché la destra italiana è ancora fascista (La Continuité du mal. Pourquoi la droite italienne est encore fasciste). Selon lui, le fascisme italien ne s'est pas éteint en 1945 ; la rupture affichée avec Mussolini par le pouvoir actuel masquerait en réalité « un long et souterrain fil noir qui relie les idées de la droite qui gouverne l'Italie au fascisme ». L’idéologie fasciste se serait adaptée aux règles de la démocratie parlementaire, sans renoncer à une même vision de la nation, de l'identité et de la race, de la natalité et de la famille, du pouvoir et de l'autorité.
Détail couverture du livre, photo Nathalie Galesne.
Pour étayer son analyse, l'historien se penche notamment les Thèses de Trieste, doctrine adoptée en 2017 par Fratelli d'Italia, ainsi que les écrits et les prises de position de sa dirigeante. Il identifie plusieurs traits constitutifs de la culture politique fasciste: une conception de la nation fondée sur l'appartenance biologique et culturelle – Giorgia Meloni croit encore que les races existent –, la valorisation d'un pouvoir exécutif fort – illustrée, selon lui, par le projet de réforme constitutionnelle du gouvernement, rejeté par référendum –, la défiance envers l'universalisme des droits et la conviction que l'immigration constitue une menace existentielle pour la continuité du peuple italien. (2)
Montanari, textes à l'appui, montre que si « Giorgia Meloni ne se déclare plus fasciste de manière explicite, alors que, jeune, elle n'avait aucun scrupule à exalter publiquement Mussolini (...), la voie pour arriver au gouvernement du pays est passée par une habile dissimulation ».
Ainsi, le soir du 25 septembre 2022, à l'annonce de la victoire électorale de Fratelli d'Italia, la future présidente du Conseil exulte : « Fratelli d'Italia est le premier parti, cela signifie beaucoup de choses. Beaucoup de choses pour beaucoup d'entre nous : c'est une nuit de fierté, de revanche, de larmes, d'embrassades, de rêves et de souvenirs. Et une victoire que je dédie aux personnes qui ne sont plus là et qui auraient mérité de vivre cette nuit. »
« Qui sont "les personnes qui ne sont plus là" ? », ironise Montanari. « Jusqu'où s'étend cette mémoire affectueuse ? Jusqu'à Giorgio Almirante ? Jusqu'à Pino Rauti ? Jusqu'à Julius Evola… jusqu'à Benito Mussolini ? Et de quoi cette victoire est-elle une revanche ? »
« Devant mes yeux défile un long film, une histoire faite de tragédies, de trahisons, de désirs, de victoires, de défaites et de rêves. Tout un monde qui n'a jamais cessé de croire ni de se battre. L'histoire dont je parle n'est pas seulement celle de Fratelli d'Italia ; elle est bien plus ancienne et c'est l'histoire d’un bon nombre de personnes. » (3)
Pour Montanari, cette référence à une histoire « bien plus ancienne » ne renvoie pas seulement à la trajectoire de Fratelli d'Italia, mais à la continuité d'une tradition politique fasciste dont le parti serait aujourd'hui l'héritier.
L’historien renvoie également aux propos de Giorgia Meloni et de Matteo Salvini, qui reprennent, selon lui, les principaux ressorts de la théorie du grand remplacement. Écoutons-les :
Giorgia Meloni : « Répétition générale de substitution ethnique. En 2015, plus de 100 000 Italiens ont quitté notre nation pour tenter leur chance à l’étranger. Parmi eux, plus de 30 % sont des jeunes âgés de 18 à 34 ans. En revanche, toujours en 2025, 153 000 immigrés ont débarqué en Italie, dans leur écrasante majorité des hommes africains. » (4)
Matteo Salvini : « La gauche, à l’échelle mondiale, a planifié une invasion, une substitution des peuples. Moi, je ne me rends pas, je n’accepte pas cela. » (5)
Les artisans de la remigration
Mais qui sont réellement les artisans de la remigration qui entendent faire de ce projet une véritable fabrique des expulsables validée par l’exécutif de la République italienne ?
En Italie, on retrouve derrière le comité ReR les organisations néofascistes CasaPound, Rete dei Patrioti (Réseau des Patriotes), « Brescia ai bresciani » (Brescia aux Brescians), ainsi que les néonazis de Veneto Fronte Skinheads. À sa tête figure Luca Marsella, militant historique de CasaPound et principal animateur de la campagne. Son ambition dépasse largement l'organisation de manifestations ou la diffusion de slogans. Il s’agit avant tout d’obtenir une reconnaissance institutionnelle de la remigration, en l’inscrivant dans le débat parlementaire et en lui donnant l’apparence d’une proposition démocratique.
Le choix de l’initiative populaire participe de cette stratégie de légitimation. En contournant les partis, ses promoteurs cherchent à présenter la remigration comme une demande émanant de la société civile plutôt que comme le projet d’une minorité radicale. Après une première collecte de près de 50 000 signatures, le comité ReR a annoncé le 30 juin 2026 avoir déposé 150 000 signatures auprès de la Chambre des députés.
Luca Marsella. Photo Facebook
Chassé le naturel, il revient au galop : en jubilant, Luca Marsella dévoile une logique qui va bien au-delà de l’objectif remigrationiste : « Aujourd’hui, nous proclamons la défaite de l’antifascisme. Nous sommes entrés au Parlement, nous y avons déposé notre proposition de loi et aujourd’hui, l’antifascisme meurt enfin. On s’est enfin débarrassés de cet antifascisme de merde qui nous cassait les couilles. »
Conçu comme un outil de « défense de l’identité nationale », le texte dépasse largement la seule lutte contre l’immigration irrégulière : il érige l’immigration en menace existentielle pour la survie du peuple italien et entend faire de la remigration le principe directeur de la politique migratoire.
Les dix mesures qu’il contient renforcent les expulsions et les procédures de rapatriement, durcissent les conditions d’accès à la nationalité, au regroupement familial, aux titres de séjour et à certaines prestations sociales, tout en prévoyant des sanctions contre les associations ou les personnes accusées de favoriser l’immigration clandestine. Il prévoit également la conclusion d’accords avec les pays d’origine ou tiers afin d’accélérer les retours, ainsi que la création d’un Institut de la remigration, chargé de piloter cette politique, et d’un Fonds pour la remigration destiné à financer sa mise en œuvre. L’objectif n’est plus seulement de contrôler les flux migratoires, mais d’inscrire la remigration dans l’appareil administratif de l’État.
Sans en revendiquer officiellement, le gouvernement italien a déjà partiellement traduit la logique de la remigration dans plusieurs de ses politiques migratoires. Le durcissement de la législation sur l’immigration, le bras de fer engagé avec les ONG de sauvetage en Méditerranée, les accords conclus avec la Libye et la Tunisie pour freiner les départs, ainsi que le protocole signé avec l’Albanie pour externaliser le traitement d’une partie des demandes d’asile, s’inscrivent dans une même stratégie : empêcher l’arrivée des migrants et déplacer toujours davantage les frontières de la péninsule.
Fortement critiqué pour son coût disproportionné, le dispositif albanais prend, à la lumière de la remigration, une signification nouvelle : il apparaît comme l’une des applications concrètes d’une politique d’externalisation du traitement migratoire et de mise à distance des étrangers, en préfigurant le projet de remigration.
Roberto Vannacci, la remigration à la conquête des urnes
L’ascension de Roberto Vannacci marque un changement d’échelle. Pour la première fois, cette idéologie trouve un porte-voix bénéficiant d’une véritable légitimité institutionnelle et d’une audience nationale.
Ancien général de l’armée italienne, Roberto Vannacci s’est fait connaître du grand public en 2023 avec la publication de Il mondo al contrario (Le Monde à l’envers), dans lequel il développe une vision profondément identitaire de la société. L’ouvrage, qui s’en prend notamment aux politiques d’inclusion, aux minorités sexuelles, à la notion de féminicide, au multiculturalisme et à l’immigration, rencontre un succès éditorial considérable et transforme son auteur en figure médiatique. Quelques mois plus tard, élu député européen sur les listes de de Matteo Salvini, il quitte la Lega pour fonder, en février 2026, son propre parti politique : Futuro Nazionale.
La remigration devient rapidement l’un des piliers de son discours. Interrogé à plusieurs reprises sur le sujet, Vannacci assume l’idée de transferts forcés de population « non assimilables » vers des pays tiers et de politiques d’éloignement de grande ampleur visant les migrants en situation irrégulière. Son projet repose plus largement sur une conception identitaire de la nation, définie par l’homogénéité culturelle, la continuité historique et la priorité accordée aux Italiens. L’appartenance à la communauté nationale ne se limite plus à la citoyenneté juridique : elle renvoie à une identité culturelle que l’immigration serait susceptible de fragiliser.
Ce positionnement lui permet de se présenter comme l’incarnation de la « vraie droite », celle qui n’aurait pas renoncé à défendre les intérêts des Italiens. Giorgia Meloni devient alors sa principale cible. Vannacci lui reproche d’avoir abandonné une partie de ses promesses une fois arrivée au pouvoir, de composer avec les contraintes européennes et de privilégier la respectabilité gouvernementale au détriment de la fermeté idéologique. En se posant en gardien d’une droite restée fidèle à ses engagements identitaires, il cherche à capter l’électorat le plus radical tout en exerçant une pression constante sur la majorité.
Roberto Vannacci © European Union 2024 - Source : EP
Cette concurrence place Giorgia Meloni dans une position délicate. La présidente du Conseil évite l’affrontement direct avec Vannacci, se garde de toute rupture nette. Ses prises de position sont essentiellement stratégiques et électoralistes, elle ne condamne jamais nettement les idées du général, laissant ainsi la porte ouverte à de possibles convergences à l’aune des futures élections.
Cette situation illustre le paradoxe auquel sont confrontées plusieurs formations de droite radicale lorsqu’elles accèdent au pouvoir, dont Fratelli d’Italia et la Lega. D’un côté, elles cherchent à apparaître comme des forces de gouvernement crédibles, capables de dialoguer avec les institutions européennes et les partenaires internationaux. De l’autre, elles continuent d’alimenter un imaginaire politique fondé sur l’urgence identitaire, l’opposition entre nationaux et étrangers et la dénonciation d’une prétendue menace démographique. Cette tension ouvre un espace politique dont profitent des figures comme Roberto Vannacci, capables de pousser plus loin encore les thèmes identitaires tout en bénéficiant de leur progressive banalisation.
La normalisation de la remigration ne résulte donc pas seulement de la radicalisation d’une partie de l’extrême droite. Elle procède aussi d’un déplacement plus général des limites du pensable dans le débat politique. Les mouvements néofascistes introduisent certains thèmes dans l’espace public ; des responsables politiques disposant d’une audience nationale les reprennent ensuite sous une forme plus institutionnelle ; les partis de gouvernement sont enfin conduits à se positionner par rapport à eux.
Mais cette réalité ne se mesure pas uniquement à la progression d’un vocabulaire ou à l’ascension de nouvelles figures politiques. Elle s’inscrit également dans un contexte où les violences à caractère raciste semblent se multiplier, rappelant que les mots façonnent les représentations collectives et les mentalités et contribuent à définir qui appartient pleinement à la communauté nationale et qui peut en être symboliquement exclu.
Des discours aux passages à l’acte
Le mois de juin 2026 a été marqué par plusieurs affaires qui ont profondément ému l’opinion publique italienne.
À Tarante, dans la vieille ville encore silencieuse de l’aube, Bakari Sako, travailleur agricole malien de 35 ans, quitte son domicile comme chaque matin pour rejoindre son lieu de travail. Il circule à vélo dans le centre historique lorsqu’il est pris à partie par un groupe de jeunes. L’agression dégénère rapidement. Sako tente de fuir et trouve brièvement refuge dans un bar avant d’être rattrapé à l’extérieur. Il est poignardé à plusieurs reprises et meurt peu après. L’enquête a conduit à l’identification de plusieurs suspects, dont des mineurs.
Photo de la victime. Facebook HCMI
Second fait atroce : dans le sud de l’Italie, à Amendolara, commune de la province de Cosenza, quatre ouvriers agricoles ont été retrouvés morts dans l’incendie d’un véhicule dans la nuit du 1er au 2 juin 2026.
« Le plus jeune, Ullah Ismat Qiemi, avait 19 ans. Le plus âgé, Waseem Khan, avait dix ans de plus. Ils sont morts ensemble, l’un à côté de l’autre, transformés en torches humaines parce qu’ils avaient dit stop : ils voulaient être payés correctement pour la récolte des fraises dans les campagnes de la Basilicate. Le même sort a été réservé à Amin Fazal Khogjani et Safi Iayjad, âgés respectivement de 28 et 27 ans. » lit-on dans « Il fatto quotidiano ». (6)
Un cinquième occupant, Abdul Rahman, également afghan, a survécu mais a été grièvement brûlé. Une enquête est en cours au parquet de Castrovillari. Plusieurs interpellations ont été effectuées et les investigations se poursuivent.
Ces deux affaires, différentes mais rapprochées dans le temps, renvoient à une même toile de fond : la condition des travailleurs migrants dans l’agriculture italienne, souvent exposés à des formes extrêmes de vulnérabilité et d’exploitation dans un système encore structuré par le caporalato (7).
Les organisations syndicales et associatives soulignent le décalage persistant entre les objectifs affichés du Plan national de relance et de résilience (PNRR) et sa mise en œuvre effective. Les financements destinés au logement et à l’accueil des travailleurs agricoles demeurent, selon elles, quasi totalement inutilisés.
À Parme, enfin, l'affaire Ferenc Venturelli a illustré la manière dont le vocabulaire de la remigration et les provocations identitaires peuvent nourrir un climat de tension et de haine verbale. L’influenceur proche de la Lega, connu sous le pseudonyme “Eterno”, a été impliqué dans une violente altercation avec un groupe de jeunes noirs. Un échange a été filmé : dans la vidéo, on entend Ferenc Venturelli hurler le mot « remigration » et qualifier ses adversaires de « singes ».
Ces trois histoires relèvent certes de contextes distincts, mais leur succession en ce mois de juin 2026 pousse forcément à s’interroger sur le climat dans lequel elles surviennent.
Lorsqu’une partie du débat public présente de façon répétée certains groupes humains comme une menace démographique, un danger culturel ou un poids économique, la perception de ces populations se modifie. Elle fait de personnes dotées de droits des représentants d’un problème collectif.
L’histoire a montré que les violences collectives ne commencent pas seulement par des actes. Elles sont précédées par une lente transformation des représentations : certains groupes cessent insidieusement d’être considérés comme des voisins, des collègues ou des citoyens pour être désignés comme des corps étrangers à la communauté nationale.
Résistances démocratiques
Pour autant, cette situation est loin de faire l’unanimité en Italie.
Face à la progression des discours identitaires, les contre-pouvoirs demeurent nombreux. Magistrats, universitaires, journalistes, organisations de défense des droits humains, syndicats et associations continuent de dénoncer les dérives auxquelles peut conduire la banalisation de la remigration.
La démocratie italienne s’est construite sur le rejet du fascisme et sur une conception de la citoyenneté fondée non pas sur l’origine, mais sur l’égalité des droits. En ce sens, la remigration ne constitue pas seulement un débat sur les politiques migratoires : elle remet en cause les fondements mêmes de la Constitution issue de la Résistance.
La magistrature joue également un rôle essentiel. À plusieurs reprises, les juridictions italiennes ont rappelé que les politiques migratoires devaient demeurer compatibles avec les garanties offertes par la Constitution, le droit européen et les conventions internationales relatives aux droits fondamentaux. Les projets les plus controversés ont ainsi été soumis à un contrôle juridictionnel qui constitue aujourd’hui l’un des principaux garde-fous face aux tentatives de remise en cause de l’État de droit.
La société civile est, elle aussi, restée fortement mobilisée. Face au sommet de la remigration, une large coalition d’organisations antifascistes, syndicales, étudiantes et de défense des droits humains a investi les rues de Rome pour dénoncer ce qu’elle considère comme une offensive contre les principes fondamentaux de la République italienne.
Réunis sous la bannière « Roma città antifascista », la CGIL, l’ANPI, l’ARCI et des dizaines d’associations ont appelé à « défendre les droits et la Constitution » et à dire « non à la proposition raciste et xénophobe de la remigration ». Dans un appel commun, plus de quarante organisations ont qualifié ce projet de « nettoyage ethnique », tandis que le secrétaire de la CGIL de Rome et du Latium, Natale Di Cola, le jugeait « contraire à la Constitution » et regrettait que la manifestation n’ait pas été interdite.
Un second cortège, conduit par les étudiants de Cambiare Rotta, l’OSA et plusieurs mouvements sociaux, a pointé le lien existant entre la remigration, le durcissement des politiques migratoires et les inégalités sociales, sous le mot d’ordre : « Contre les expulsions, contre la remigration : les étudiants repoussent le fascisme et le racisme ». Les slogans « Nous sommes la Rome solidaire » et « Fuck Remigration » y ont été repris en chœur. Les deux cortèges ont rassemblé un nombre bien plus important de participants que celui organisé par le comité « Remigration et reconquête ».
Ces mobilisations rappellent que l’avancée de cette idéologie n’a rien d’inéluctable.
Gay Pride du 20 juin 2026. Site officiel www.romapride.it
Le contraste est d’autant plus frappant que quelques jours plus tard, le 20 juin, près d’un million de personnes, selon La Repubblica, ont défilé lors de la Gay Pride de Rome. Une mobilisation en faveur des droits des personnes LGBTQIA+, à l’exact opposé des positions de Matteo Salvini, de Roberto Vannacci et de l’actuel gouvernement, régulièrement accusés de remettre en cause les droits des minorités et d’alimenter une rhétorique de l’exclusion.
Au final, l’Italie reste traversée par deux héritages politiques antagonistes : l’un, issu de la Résistance et de l’antifascisme constitutionnel ; l’autre, enraciné dans un nationalisme identitaire qui, sous des formes renouvelées, continue de marquer la vie politique du pays.
Notes :
(1) Intervention de Michela Ponzani dans l’émission télévisée Piazza Pulita, La7, 18 juin 2026
(2) Montanari, Tomaso, La continuità del male. Perché la destra italiana è ancora fascista, éd. Feltrinelli, Milan, avril 2026.
(3) Montanari, La continuità del male, p. 19-20. Le livre de Giorgia Meloni, Io sono Giorgia. Le mie radici, le mie idee(Rizzoli), a été publié en français aux éditions Chora sous le titre Mon itinéraire : autobiographie d’une leader politique conservatrice, septembre 2022.
(4) Montanari, La continuità del male, p. 36.
(5) Montanari, La continuità del male, p. 43.
(6) Il Fatto Quotidiano, « Amin, Ullah, Safi e Waseem: chi erano i braccianti bruciati vivi ad Amendolara », édition du 3 juin 2026.
(7) Le caporalato est un système illégal d’intermédiation du travail agricole. Il repose sur des caporali(contremaîtres), intermédiaires informels qui recrutent et encadrent des travailleurs, le plus souvent migrant.e.s, en dehors de tout cadre légal. Ce système est en lien avec les mafias locales qui contrôlent l’accès à la main-d’œuvre, les transports et l’hébergement.
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