Le dangereux retour de l’idéologie du nettoyage ethnique en Italie

2026-05-13

« Remigration » est le nouveau mot d’ordre de l’extrême droite mondiale, qui ravive en Europe d’anciennes pulsions racistes que l’on croyait depuis longtemps dépassées. Dans notre pays, des groupes néofascistes et des représentants du gouvernement tentent d’en faire une action politique concrète. Sur les places de la péninsule, une collecte de signatures est en cours pour soutenir la proposition de loi promue par le Comité Remigration et Reconquête, et le Parlement vient d’approuver un nouveau décret sur la sécurité comportant des dispositions urgentes en matière de retours volontaires assistés.

 

Le dangereux retour de l’idéologie du nettoyage ethnique en Italie | Babelmed

Manifestation « contre les clandestins, contre l’immigration et l’islamisation de l’Europe », Calais, France, 8 novembre 2015. Source : Wikimedia Commons.

Le 25 novembre 2023, à Landhaus Adlon, un hôtel au bord du lac Lehnitzsee, en Allemagne, une vingtaine de militants de l’extrême droite européenne se sont réunis en secret pour discuter de politiques migratoires.

 

Etaient présents des représentants du parti allemand Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) et du mouvement autrichien Identitäre Bewegung (Mouvement identitaire), ainsi que son fondateur, le néonazi Martin Sellner. Etaient  aussi présents des membres de la WerteUnion (Union des valeurs), l’aile la plus conservatrice du Parti chrétien-démocrate, ainsi que de riches entrepreneurs, avocats et médecins sympathisants des mouvements souverainistes.

 

Personne n’aurait eu connaissance de cette initiative si le réseau de journalisme d’investigation indépendant Correctiv ne l’avait révélée par une enquête qui a profondément indigné l’opinion publique, déclenchant des manifestations dans de nombreuses villes du pays. Le reporter qui a suivi l’événement incognito a rendu compte de la stratégie particulière proposée lors de son intervention par Martin Sellner « pour libérer le pays des immigrés », fondée sur le concept de « remigration » : il s’agirait de déporter environ 2 millions de personnes, parmi lesquelles des sans-papiers, des demandeurs d’asile, des étrangers titulaires d’un droit de séjour et des personnes ayant la citoyenneté allemande mais « non assimilées ».

 

L’objectif de ce « ré-établissement inversé », a précisé le néonazi, est de préserver l’identité et l’intégrité ethnoculturelle de l’Allemagne contre « le grand remplacement ethnique », une théorie complotiste selon laquelle les élites globalistes remplaceraient les populations originaires du vieux continent — blanches et chrétiennes — par des personnes migrantes.

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En janvier 2025, à Karlsruhe, en Allemagne, le parti Alternative für Deutschland (AfD) a, durant la campagne électorale, distribué dans les boîtes aux lettres de certains quartiers majoritairement habités par des immigrés des centaines de tracts en forme de billets d’avion, les enjoignant de quitter le pays. Source : compte X de l’AfD.

À l’origine, le terme de « remigration » a été utilisé par les sciences sociales avec une acception neutre pour désigner le retour volontaire d’un migrant dans son pays d’origine. Mais à partir des années 1990, il a commencé à se diffuser dans les milieux identitaires français pour désigner la déportation forcée vers l’État de provenance – voire vers des États tiers – de personnes étrangères en situation irrégulière ou « non assimilées ».

 

« Jusqu’à il y a quelques années, ce mot appartenait à de petits cercles extrémistes de droite », précise Federico Faloppa, professeur de Langage et Discrimination à l’Université de Reading (Angleterre) et consultant du Conseil de l’Europe[1]. « Mais à partir des années 2010, il a été associé au concept de  “grand remplacement”, lui donnant ainsi un sens évident. De fait, l’association entre immigration et idée du complot du remplacement a marqué un saut qualitatif,  l’immigration étant alors devenue non seulement le mot-clé, mais aussi l’option principale pour affirmer : « comment faire face à cette substitution ethnique annoncée, supposée ? Remigration ! » Ainsi, ce mot emblématique s’est affirmé comme une proposition qui intègre  les programmes politiques».

 

Plans internationaux de déportations de masse

 

Les anciennes pulsions suprématistes fondées sur le racisme biologique et sur l’ancien mythe de la pureté de l’identité ethnique nationale ont trouvé dans ce concept une puissante voie d’expression.

 

Le premier parti à l’avoir inclus dans son programme a été le Front National français, qui, pour les élections régionales de 1992, avait inscrit sur ses affiches « Quand nous arriverons, ils partiront ! » En 2014, l’analyste et activiste Laurent Ozon lança le Mouvement pour la Remigration et depuis lors le terme se diffuse rapidement au sein des groupes extrémistes de l’Hexagone.

 

Lors de l’élection présidentielle de 2022, le candidat du parti souverainiste Reconquête, Éric Zemmour, a déclaré que, « compte tenu du nombre croissant de musulmans », il nous reste peut-être « entre 10 et 20 ans » pour sauver l’Europe de sa « disparition », et promit d’expulser « 1 million de personnes » en créant un ministère de la Remigration.

 

En 2024, Donald Trump, alors en course pour la Maison-Blanche, a lui aussi appelé de ses vœux « la remigration des clandestins de Kamala Harris », sa rivale démocrate. Et au début de son nouveau mandat, en janvier 2025, il a publié sur X la photo de personnes enchaînées sur le point d’être embarquées dans un avion militaire, annonçant : « Les vols de déportation ont commencé ».

 

Au cours des 12 premiers mois de son mandat, Trump a effectivement doublé le nombre d’agents du corps de police fédérale Immigration and Customs Enforcement (ICE), augmenté leur budget et fait procéder à 605 000 expulsions et 65 000 arrestations, tandis que 1,9 million de personnes ont opté pour « l’auto-expulsion volontaire » après de violentes intimidations et menaces.

 

Le recours à la force par l’ICE a même provoqué la mort de deux citoyens américains innocents, Renée Nicole Good et Alex Jeffrey Pretti, attisant les tensions dans le pays.

 



 

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« Promesse faites, promesses tenues. Les vols de déportation ont commencé », annonçait Donald Trump en janvier 2025. Source : le compte X de la Maison-Blanche.

Résurgences néofascistes et nouvelles dérives subversives

 

En Italie, le terme de remigration a commencé à circuler après un fait divers violent. Dans la nuit du Nouvel An 2025 à Milan, des jeunes femmes de différentes nationalités ont été encerclées et agressées par des dizaines de jeunes d’origine étrangère. « Selon les enquêteurs », rapporte l’interpellation parlementairedéposée après les faits, « il s’agirait du phénomène taharrush gamea (expression d’origine arabe) qui consiste en des agressions sexuelles collectives sur la voie publique commises contre une ou plusieurs femmes par des groupes d’hommes, dans le but d’humilier la victime, coupable de s’être présentée en public ». L’épisode a déclenché de violentes attaques racistes de la part de nombreux responsables politiques de droite contre les soi-disant « maranza »[1], ces jeunes d’origine étrangère considérés comme refusant de s’intégrer dans la société d’accueil.

 

Le premier à les avoir ouvertement accusés est Alessandro Corbetta, chef de groupe de la Ligue du Nord au conseil régional de Lombardie, qui a publié sur les réseaux sociaux : « En Italie, comme cela se fait déjà en Allemagne et dans d’autres pays européens, il est essentiel de commencer à discuter sérieusement de remigration, c’est-à-dire le rapatriement des clandestins et des criminels vers leurs pays d’origine, mais aussi de ces étrangers qui choisissent délibérément de ne pas s’intégrer ».

 

Après lui, d’autres membres de son parti, y compris son leader Matteo Salvini, ont repris cette rhétorique souverainiste dans le but de déplacer encore davantage l’axe de la majorité vers la droite afin de doubler dans les sondages le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni (Présidente du Conseil des ministres).

 

Le « Remigration Summit »

 

Il n’est donc pas surprenant que Martin Sellner, après avoir été expulsé d’Allemagne et de Suisse pour ses idées xénophobes, ait choisi d’organiser précisément en Italie le premier Europe Remigration Summit, qui en mai 2025 a attiré dans la petite commune lombarde de Gallarate environ 300 extrémistes venus du monde entier.

 

On y trouvait de jeunes trumpistes américains, le néonazi belge Dries Van Langenhove, condamné en 2024 pour négation de l’Holocauste, l’influenceuse souverainiste néerlandaise Eva Vlaardingerbroek, le Français Jean-Yves Le Gallou, ancien député européen du Front national et cofondateur de l’Institut Iliade, connu pour ses positions racistes et suprématistes, ainsi que le Portugais Afonso Gonçalves, fondateur du mouvement identitaire Reconquista.

 

Dans son discours de clôture, le militant portugais a déclaré : « Notre événement n’est pas une simple conférence, mais une vision. Nous avons un rêve : il s’appelle la remigration, pour une Europe qui, dans dix ans, ne sera plus composée que d’Européens, sans immigrés »

C’est le jeune de 24 ans Andrea Ballarati qui a assuré l’accueil, ancien membre de Gioventù Nazionale, la section jeunesse de Fratelli d’Italia, et cofondateur de l’association identitaire Azione, Cultura, Tradizione, devenu une figure de référence pour les partisans de la remigration en Italie.

Parmi les responsables politiques présents, outre Corbetta, figurait également le général Roberto Vannacci, ancien membre de l’armée italienne ouvertement homophobe et raciste, qui après une longue carrière militante au sein de la Ligue du Nord a créé le parti Futuro Nazionale, dont l’expulsion des immigrés du pays est inscrite à son programme



 

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Affiche du spectacle-rassemblement que Vannacci a récemment présenté au théâtre de Montecatini Terme, en Toscane, devant 1 500 spectateurs venus de différentes villes italiennes. Photo : internet.

Les objectifs du sommet, selon Martin Sellner, étaient de mettre en réseau des intellectuels, des responsables politiques, des influenceurs, des blogueurs et des militants de l’extrême droite européenne, et de normaliser la remigration sur les plans médiatique, idéologique et programmatique afin de l’inscrire à l’ordre du jour de la politique communautaire et des gouvernements nationaux. Et, à en juger par les apparences, son plan semble fonctionner.

 

La marée noire menace les institutions italiennes

 

Avec l’aide du député de la Ligue du Nord, Domenico Furgiuele, le 30 janvier dernier, le comité « Remigration et Reconquête » (ReR), fondé par les néofascistes CasaPound, Rete dei Patrioti, « Brescia ai bresciani », ainsi que les néonazis de Veneto Fronte Skinheads, a organisé une conférence dans la salle de presse de la Chambre des députés afin de présenter la proposition de loi d’initiative populaire du même nom.

Pour en empêcher la tenue, certains députés de l’opposition ont occupé l’espace en brandissant des copies de la Constitution et en entonnant l’hymne partisan «Bella ciao». Peu après, le bureau de la présidence du Conseil a interdit à 32 d’entre eux de participer aux travaux parlementaires pendant cinq jours.

 

Dans les vingt-quatre heures qui ont suivi, le comité ReR a reçu 50 000 nouvelles adhésions à sa proposition de loi, dont la collecte de signatures se poursuit sur de nombreuses places italiennes. L’initiative demande de supprimer la programmation annuelle des flux de travail et la protection spéciale, de durcir les critères du regroupement familial et d’introduire des sanctions pénales et patrimoniales contre ceux qui facilitent l’immigration irrégulière ou exploitent des personnes étrangères.

 

Mais le cœur de l’initiative concerne le système des retours, divisés en expulsions obligatoires et en remigrations volontaires. Les premières visent les étrangers en situation irrégulière ainsi que ceux définitivement condamnés pour des délits entraînant l’expulsion à la fin de leur peine, tandis que la remigration concernerait les personnes dépourvues de titre de séjour et celles légalement présentes en Italie.

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Le 18 avril à Milan, Matteo Salvini, via la plateforme internationale Patriots, a convoqué une manifestation réunissant tous les partis de l’extrême droite européenne sous le slogan « Sans peur ! Maîtres chez nous ». Source : page Instagram de la Ligue lombarde pour Salvini Premier.

Le texte prévoit en outre la création d’un fonds pour la natalité et des voies préférentielles d’attribution de logements et de places en crèche pour les familles de nationalité italienne, favorisant également le retour des descendants d’émigrés et leur reconnaissance de la citoyenneté par le ius sanguinis (droit du sang), sans limite générationnelle.

 

L’ombre d’un nouvel apartheid

 

Le 26 mars [1], le Parlement européen a adopté en séance plénière le règlement sur les retours. Le dispositif, soutenu par les partis populaires et des représentants de l’extrême droite, prévoit des accords avec des pays tiers pour des transferts forcés vers des centres situés hors de l’Union de personnes en situation irrégulière au regard de leurs documents, le durcissement des sanctions, l’imposition de normes de coopération jugées irréalistes auxquelles les migrants devront se conformer, ainsi que le contournement des droits des mineurs et de la protection de la vie privée.

 

Le Conseil des ministres italien a en outre récemment adopté le décret-loi du 24 avril 2026, n° 55, contenant des dispositions urgentes en matière de retours volontaires assistés, qui a prévu une enveloppe de 100 millions sur dix ans, dont 50 millions rien que pour 2026, afin de financer une « remigration volontaire » d’environ 800 personnes par an, contre environ 330 par an enregistrées entre 2023 et 2025.

 

Ces derniers jours, l’article 30-bis avait suscité de vives controverses, avant d’être finalement retiré du texte définitif. Il prévoyait une rémunération de 615 € par personne prise en charge, destinée aux avocats acceptant de fournir des consultations et des informations aux personnes ayant déposé une demande de retour volontaire.

 

Cet amendement entrait en effet en contradiction avec les règles déontologiques régissant la profession d’avocat, qui imposent à ses membres d’agir dans l’intérêt de leur client, en toute liberté et indépendance.

 

« Ce énième décret-sécurité […] vise à la fois la situation des citoyens étrangers, des migrants dits économiques et des demandeurs de protection internationale, ainsi que différentes formes d’organisation de contestation et de conflit comme d’expression de la pensée, déclare à Babelmed Arturo Salerni, avocat pénaliste et président du Comité Vérité et Justice pour les nouveaux disparus de la Méditerranée. « Il s’agit d’un parcours, au niveau national, qui ne s’écarte pas — au contraire, il va de pair — avec les modifications restrictives de la réglementation communautaire consacrées par le pacte sur la migration et l’asile de l’Union européenne », précise l’avocat, en indiquant que l’un des éléments communs est celui de l’externalisation des frontières, qui a pour objectif d’empêcher le citoyen étranger de demander une protection internationale sur notre territoire.

 

« Ce faisant, on contredit une disposition constitutionnelle et les traités fondateurs de l’Union européenne, de la Convention européenne des droits de l’homme et du Conseil de l’Europe, selon lesquels le droit d’asile et la protection internationale constituent l’un des piliers fondamentaux de l’État de droit. Dans notre Constitution, à l’article 10, parmi les principes fondamentaux, figure le principe de non-refoulement lorsque l’on provient d’un pays dont l’ordre juridique ne reconnaît pas les libertés fondamentales garanties », poursuit-il. Attaquer ce pilier, avertit Salerni, revient à attaquer les fondements mêmes de l’État de droit. « Certes, cela concerne les populations d’origine étrangère », ajoute-t-il, « mais c’est un coin qui s’enfonce à l’intérieur de notre système traditionnel de garanties démocratiques ».

 

L’autre élément commun aux deux textes, conclut le pénaliste, est la tentative de réduire toutes les garanties relatives aux mesures d’expulsion et de permettre autant que possible le recours aux retours forcés. « La norme sur les retours volontaires et sur la fonction du défenseur a constitué un élément supplémentaire révélateur, d’un côté, d’une volonté féroce de frapper les migrants et, à travers eux, de démanteler toute une série de garanties et de dispositions constitutionnelles, et de l’autre, de la volonté de cette majorité de marquer des points auprès d’une partie de son électorat fortement xénophobe, sinon raciste », affirme-t-il.

 

Le nouveau décret-loi est entré en vigueur le 25 avril, date de la Libération de l’Italie du nazifascisme, posant ainsi les fondements juridiques d’un nouvel apartheid.

 

 

Federica Araco

29/4/2026

 

Traduit de l’italien par Christian Jouret

 

 

Notes :

 

(1) Immigration : le Parlement européen durcit la politique de l’UE en créant des « hubs de retour » pour expulser les migrants illégaux Le Monde, 26 mars 2026.

 

(2) Les déclarations du professeur Faloppa ont été recueillies lors du webinaire organisé par l’organisation internationale COSPE et par le Réseau national pour la lutte contre les discours et les phénomènes de haine, à l’occasion de la Semaine antiraciste, le 16 mars dernier.

 

(3) « Maranza » : terme argotique italien pouvant être rendu par « kéké », « frimeur », « tape-à-l’œil », avec souvent une connotation péjorative, notamment lorsqu’il s’agit de jeunes d’origine étrangère.

 

 

Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Maghreb EmergentAssafir Al-ArabiMada MasrBabelmedMashallah NewsNawaat7iber et Orient XXI.