Politiques
Algeria
Comprendre l’islam des origines : croire et savoir dans l’Arabie du VIIe siècle
2026-04-19
Comprendre l’Arabie du VIIe siècle suppose de restituer bien plus qu’un cadre géographique ou des structures sociales. C’est entrer dans un monde où les hommes et les femmes ne se contentent pas d’habiter leur environnement : ils cherchent à en saisir les forces, à en interpréter les signes et à s’y orienter. Dans cet univers, croire et savoir ne s’opposent pas. Ils participent d’un même effort pour comprendre un monde exigeant, souvent hostile, mais profondément intelligible pour ceux qui y vivent.
Pages du Coran
Un monde sous protection : les Rabb(s)
Au début du VIIe siècle, les anciens Arabes reconnaissent l’existence de Puissances protectrices qu’ils désignent sous le nom de Rabb(s), qu’on peut traduire par « Seigneurs » plutôt que par « divinités ». Ces Puissances ne sont pas abstraites : elles sont liées à des lieux précis, à des espaces dont elles assurent la protection et la stabilité.
Dans ce monde tribal où la survie dépend des équilibres fragiles entre les groupes et leur environnement, ces Puissances remplissent trois fonctions essentielles : elles protègent, guident et donnent. Elles sont à la fois garantes de l’ordre et partenaires des hommes, avec lesquels elles entretiennent une relation d’alliance, wala’ en arabe.
Cette alliance se matérialise par des pratiques concrètes : offrandes, sacrifices, déplacements avec des pierres investies de la puissance de ces Rabb(s), autrement dit des bétyles. Le terme bétyle provient du sémitique ancien bet-el, signifiant « demeure de la divinité ». En arabe ancien, bayt désigne aussi bien le lieu où l’on passe la nuit — tente ou campement — que la demeure d’un Rabb auquel cas, il s’agit d’un bétyle.
Le terme bayt se retrouve également dans le Coran pour désigner la Ka‘ba, notamment dans la sourate V (al-Mā’ida, 97) et, plus tôt encore, dans la sourate Quraysh. Il établit un lien explicite entre ce lieu et un Rabb, présenté comme le Seigneur de cette demeure.
Plus tard, dans les sources post-coraniques, la Ka‘ba sera désignée par l’expression « Bayt Allāh » (la Demeure d’Allāh).
Mais n’avançons pas trop vite et voyons comment certains lieux concentrent plus particulièrement cette présence du sacré.
Le ciel : entre menace et espérance
À côté de cet ancrage terrestre du sacré, le ciel constitue pour les anciens Arabes un autre espace fondamental de compréhension du monde.
Le soleil, Shams, y occupe une place ambivalente et il est souvent redoutée. Dans les régions arides de l’Arabie, il est associé à la sécheresse, à l’épuisement des ressources et à la menace constante qui pèse sur les hommes et leurs troupeaux. Sa puissance est subie plus qu’elle n’est maîtrisée.
À l’inverse, la lune, Qamar, incarne une forme de guidance. Elle éclaire les déplacements nocturnes, adoucit les conditions de vie et offre un repère dans cet environnement difficile.
Mais ce sont surtout certains astres — comme Canope, Suhayl, ou les Pléiades, al-Turayyā — qui cristallisent les attentes les plus vitales car ils annoncent la pluie. Dans un monde où l’eau conditionne directement la survie, ces étoiles pluviales occupent une place centrale dans l’imaginaire et les pratiques. Leur apparition, leur position dans le ciel, leur cycle deviennent autant de signes à interpréter.
Lire le ciel, c’est alors bien plus qu’observer : c’est comprendre, anticiper, espérer. Le savoir des hommes se construit dans cette attention constante aux signes du monde, où l’expérience, l’observation et la croyance se mêlent étroitement.
Le ciel : entre menace et espérance
À côté de cet ancrage terrestre du sacré, le ciel constitue pour les anciens Arabes un autre espace fondamental de compréhension du monde.
Le soleil, Shams, y occupe une place ambivalente et il est souvent redoutée. Dans les régions arides de l’Arabie, il est associé à la sécheresse, à l’épuisement des ressources et à la menace constante qui pèse sur les hommes et leurs troupeaux. Sa puissance est subie plus qu’elle n’est maîtrisée.
À l’inverse, la lune, Qamar, incarne une forme de guidance. Elle éclaire les déplacements nocturnes, adoucit les conditions de vie et offre un repère dans cet environnement difficile.
Mais ce sont surtout certains astres — comme Canope, Suhayl, ou les Pléiades, al-Turayyā — qui cristallisent les attentes les plus vitales car ils annoncent la pluie. Dans un monde où l’eau conditionne directement la survie, ces étoiles pluviales occupent une place centrale dans l’imaginaire et les pratiques. Leur apparition, leur position dans le ciel, leur cycle deviennent autant de signes à interpréter.
Lire le ciel, c’est alors bien plus qu’observer : c’est comprendre, anticiper, espérer. Le savoir des hommes se construit dans cette attention constante aux signes du monde, où l’expérience, l’observation et la croyance se mêlent étroitement.
Croire et savoir : un même rapport au monde
Ainsi, les hommes de l’Arabie du VIIe siècle évoluent dans un monde structuré, intelligible à leurs yeux, où chaque élément — du territoire aux astres — participe d’un ordre qu’il s’agit de comprendre, d’interpréter et, dans une certaine mesure, de maîtriser.
Les Puissances protectrices, les lieux sacrés et les phénomènes célestes ne relèvent pas d’un désordre arbitraire. Ils s’inscrivent dans un système de sens au sein duquel croire et savoir se répondent et se renforcent.
Aux frontières du visible
Pourtant, tout ne se donne pas à voir.
À côté de ce monde lisible subsiste un autre registre, plus incertain, où se joue ce qui échappe à l’expérience immédiate : le destin, l’invisible, ce qui est caché aux hommes mais dont ils pressentent l’existence et cherchent à percer les signes.
Ce monde n’est pas marginal : il prolonge, double et parfois contredit le visible.C’est cet espace de l’invisible, appelé Ghayb, ses figures, les djinns, et les médiations qu’il suppose, que nous allons désormais explorer.
Pour aller plus loin :
- Aziz al-Azmeh, The Emergence of Islam in Late Antiquity, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.
- al-Azraqī, Akhbār Makka wa-mā ğā’a fīhā min al-ātār, I-II, Beyrouth, 1979.
- Jacqueline Chabbi, Les trois piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran, Paris, Seuil, 2016.
- Joseph Chelhod, Le sacrifice chez les Arabes, Paris, Maisonneuve & Larose, 1955.
- Esma Hind Tengour, L’Arabie des djinns. Fragments d’un imaginaire, Bruxelles-Fernelmont, EME InterCommunications, 2013.
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