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Algeria

Souvenirs d’enfance des ramadans dans le Sud de l’Algérie

2023-03-26

En cette première semaine du ramadan, difficile de se dire qu'une année est déjà passée depuis le dernier jeûne ! Chaque pays musulman célèbre cette période à sa façon tout comme c'est le cas pour Noël dans les pays chrétiens.

Souvenirs d’enfance des ramadans dans le Sud de l’Algérie | Babelmed

Au moins quarante ingrédients composent le deffi, boisson désaltérante du mois du ramadan.

 

Je me souviens des ramadans de mon enfance à El-Goléa. On procédait à un grand ménage dans les maisons et les maîtresses de maison passaient des jours à préparer des ingrédients et les plats spécifiques au jeûne. Un mois avant, on sentait un changement d'atmosphère et une sorte d'excitation flottait dans l'air. Des odeurs entêtantes d'épices s'échappaient de chaque maison. Et puis Sidi Ramdane arrivait.

 

On ignore l'énergie qu'il faut pour jeûner en été au Sahara lorsque la température atteint en moyenne les 50 degrès. Les journées sont parfois éprouvantes surtout pour les personnes qui n'arrivent pas à se réveiller à l'aube pour prendre un dernier repas, le Shour.

 

Toute petite, je me souviens d'un vieil homme qui passait dans les rues, à l'aube, pour réveiller les dormeurs. Je me souviens aussi du moment de l'iftar où tous réunis, nous attendions impatiemment l'appel du muezzin qui annonçait la rupture du jeûne. 

Avant de nous restaurer, chacun d'entre nous devait lécher un gros morceau de sel. Je n'ai jamais pensé à demander pourquoi mais il y a une expression en arabe qui dit qu'on ne peut pas nuire à quelqu'un avec qui on a partagé "le sel".  

N'oublions pas que pendant des siècles le sel a représenté une monnaie d'échange, dans le commerce. Mon propre père, a dans sa jeunesse, fait partie des gens qui allaient extraire les plaques de sel plus au Sud du Sahara. N'oublions pas également que dans un passé qui ne nous honore pas, des hommes ont vendu leurs semblables contre leur valeur en sel.

 

Première gorgée de lait fermenté

 

Je ne connais pas la saveur de la première gorgée de bière célébrée par Philippe Delerm. Par contre, je connais bien celle de la première gorgée de lait frais que l'on déguste à la fin d'une journée caniculaire. Ah cette sensation indescriptible lorsque le liquide frais et nourricier descend le long de la gorge et irrigue chaque artère, chaque veine, chaque vaisseau jusqu'à se propager dans la moindre ramification du corps.

 

Plaisir à l'état pur et jouissance extrême des sens. On ferme les yeux une seconde pour faire durer cette sensation qui vous transporte littéralement et vous plonge dans un univers de plaisir. 

Le cœur s'emballe, des étincelles s'allument dans tout le corps et des houles vivifiantes vous fouettent le sang. 

Mais ça ne dure jamais longtemps et très vite, la soif se manifeste en premier, l'estomac se réveille et se creuse, le cœur bat la chamade et tout mon être se tend vers le verre de lait frais et crémeux, ce bon lait fermenté que ma regrettée mère nous préparait et dont je ne retrouve le goût aujourd'hui, que dans celui de l'ayran turc (je me suis d'ailleurs rendue hier dans une épicerie turque pour en faire bonne provision). Je me souviens qu'on ne nous laissait pas boire plus d'un demi verre de crainte qu'on ne rende tout.

 

Babelmed

Dessin de l'artiste Daiffa.

Spécialités culinaires 

 

Le repas se composait de hsa une soupe qu'on retrouve dans tout le Sud Algérien, composée de zembou (farine de blé vert) de srayer qui sont un mélange d'herbes et d'épices qui ne poussent qu'au désert ainsi que des morceaux de terfess frais ou séché, selon la saison et qui ne sont rien de plus que de grosses truffes qui poussent en saison de pluie.

 

Ah j'oubliais, on y met aussi de la chair séchée de dab une sorte de gros lézard noir et de zelgag ou poisson des sables (ne faites pas la grimace, c'est une chair fine et très appréciée qui tend à se raréfier car ces animaux ne sont pas protégés).

 

Il existe une autre préparation que l'on retrouve un peu partout dans les oasis et qui est spécifique au mois du ramadan. Il s'agit d'une boisson désaltérante qu'on appelle deffi et qui se compose d'au moins quarante ingrédients parmi lesquels : des dattes, du genévrier, de la cannelle, des pelures de citron et d'orange, de l'absinthe, de la menthe, du romarin, des feuilles de fenouil, des abricots secs (hermass), des clous de girofle, de l'armoise, du curcuma, quelques graines de poivre, de coriandre, du zaatar, des fèves séchées, du fromage sec (klila) des pétales de rose, des graines d'anis, du gingembre, des fruits de jujubier (sedra), du romarin, du basilic, du fenugrec et bien d'autres dont je ne connais pas le nom en français comme el bechna, heb erchad, eddrour, gartoufa, medriga, lehyat echeikh, el khanjal, etc.

 

Certains utilisent de l'orge au lieu du blé, certains changent l'eau tous les jours tandis que d'autres tous les trois jours, certains rajoutent quelques grains de poivre ou même un petit piment bref la préparation diffère d'une région à l'autre sauf pour les ingrédients de base que sont les dattes et les céréales.

 

On obtient une boisson à l'apparence plus ou moins trouble et très désaltérante à laquelle ni les enfants ni les femmes enceintes n'ont droit. Voici 'une vidéo qui montre une des techniques de préparation de la boisson de deffi (le nom peut différer selon les endroits).

Attention cette boisson n'a rien à voir avec le legmi, cette sorte d'alcool de palme qu'on retrouve principalement dans la région du Souf.