Littérature

Syria

Artistes syriens en exil, oeuvres et récits

2021-03-04

Babelmed

Ils serrent le cœur les témoignages des artistes syriens en exil. Leurs récits poignants retracent presque le même chemin, d’abord illuminé par l’euphorie d’une liberté tant rêvée, puis bouchée par le gouffre terrible de la prison ou de la fuite.

 

"Les artistes ne rentrent pas dans les cases nationales. Ils en débordent toujours"

 

Ce livre préparé et rédigé par Dunia al Dahan et Corinne Rondeau couronne une série d’événements qui avaient pour but d’introduire les artistes syriens au milieu artistique français, et de leur donner la parole pour expliquer l’impact de la révolution et de l’exil sur leur travail.

La problématique du rapport de l’art avec le réel est donc présente avec force, et constitue le sujet de la première des trois questions posées à tous les artistes pour structurer leurs témoignages. La deuxième question, plus personnelle évoque la notion de l’identité, et la troisième le rapport au temps.

 

Pourtant, l’intention du livre n’est pas d’exposer les événements tragiques de la Syrie, ni de susciter un sentiment de compassion et de pitié chez les lecteurs (français en l'occurence). Son objectif est de mettre l’accent sur la valeur et la force de l’expression artistique de ces artistes de la génération des années 70. Mais, malgré toute la délicatesse des deux auteures, et en dépit de leur désir d’éviter de relater les événements politiques dans leur chronologie, le contexte singulier de la Syrie s’impose avec force dans les oeuvres et dans les témoignages des artistes:

 

Les étudiants des Beaux-Art de Damas apprennent les techniques et les principes fondamentaux de l’art sans pouvoir “questionner la réalité contemporaine”, dit Dunia al Dahan, elle même diplômée de cette faculté. Il fallait attendre la Révolution de 2011 pour que les artistes se libèrent de la censure, extérieure et intérieure. “En libérant les artistes de la peur, la Révolution a libéré leur imagination; et la libération du sujet a entraîné la libération des formes. Grâce à la Révolution, les jeunes artistes syriens se sont redécouverts eux-mêmes et ont découvert les autres, dans un grand moment de révélation et de communication collective où l’immaginable est devenu envisageable, puis réalité”.

 

“Comment créer au coeur de la violence subie?”

 

Plutôt que de partir du contexte pour expliquer la production artistique des Syriens, Catherine Rondeau interroge les oeuvres elles-mêmes pour expliquer par la suite leurs référents: des baluchons de Hama lui rappellent le massacre des années 80. La ville qui se construit et se détruit en stop motion est l’image d’une “Syrie en lambeaux”, déchiquetée par les bombes. Et Rondeau qui se souvient de Sarajevo et du travail de Susan Sontag, pointe le doigt sur l’essentiel en posant cette question douloureuse: “Comment créer au coeur de la violence subie?”

 

La violence n’est pas seulement physique. Elle est déchirure lorsqu’elle bouleverse la relation des Syriens à l’espace et au temps : “En perdant notre place dans notre pays, nous avons perdu dix ans de notre vie”. Elle est incertitude lorsqu’elle les prive de leur identité : "Je suis né en Syrie, et je vis en France. Mais je ne suis ni Français, ni non plus Syrien” écrit l’un des artistes. "J’ai peur de rentrer en Syrie car j’ai peur d’être devenu un étranger dans mon propre pays” écrit un autre.

 

Mais la violence peut aussi provoquer chez l’homme une clairvoyance et une lucidité admirable qu’exprime avec éloquence l’un des artistes interrogés : “Aujourd’hui je suis un artiste. C’est mon identité. En 2015, j’ai demandé l’asile et je suis devenu un réfugié. En dépit des médias, ce n’est pas une identité, mais un statut juridique. Ce n’est pas un choix, mais un droit”. Ce droit, les artistes syriens le réclament et ils le méritent. Tout comme ils méritent la place qu’ils commencent à occuper dans le paysage artistique international par la force et la valeur de leur travail artistique et par leur appartenance à un monde meilleur loin des frontières et des pays : le vaste monde de l’Art.

 

 

Dunia al Dahan et Corinne Rondeau, Artistes syriens en exil, oeuvres et récits, Mediapop éditions, Portes ouvertes sur l'art, Paris, août 2020.

Préfaces : Pauline de Laboulaye, Portes ouvertes sur l’art et Aude Cartier, Maison des Arts de Malakoff.