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Les nouvelles icônes du hip-hop italien chantent en arabe
2025-06-12
Dans un pays où naître de parents étrangers équivaut à se retrouver piégé dans un vide juridique, obtenir la citoyenneté relève d’un parcours long, complexe et coûteux. Certains jeunes d’origine nord-africaine dénoncent leur marginalisation à travers la musique, devenue un puissant outil de revanche sociale et d’intégration, dans un contexte de plus en plus polarisé.
Ghali dans son clip Ninna Nanna. Source: capture écran
Des jeunes aux corps sculptés ondulent en lançant des regards menaçants et en arborant de lourdes chaînes en or. Ils exhibent des bagues voyantes, des montres de luxe, des tatouages, des vêtements de marque et des diamants incrustés dans les dents. Ils brandissent des armes, échangent de l’argent contre du haschisch et de la cocaïne, et exhibent des femmes à moitié nues comme des trophées.
Chaque image des clips de rap et de trap donne l’impression d’être une ode à la criminalité, dans une atmosphère rendue irréelle par les beats lents, tendus, et les rythmes syncopés des boîtes à rythmes. Aux mélodies minimalistes créées par synthétiseur s’ajoutent des rimes impeccables mêlant italien et argot, slang américain, mots espagnols, français mais surtout arabes.
“Per i miei Kho - Mamma mia - Palo (by 2nd Roof)” (Maruego, 2015).
Belek (attention), fluss (argent), halal (autorisé), haram (interdit), hebs (prison), kho (frère), wallah (je jure) : ces termes sont de plus en plus fréquents dans la new wave du hip-hop italien, car bon nombre de ses représentants sont d’origine nord-africaine. Leurs titres, en tête des classements pendant des semaines, cumulent des millions de vues sur YouTube et leurs concerts, presque toujours complets, sont parfois diffusés en direct à la télévision.
Certains ont connu la prison ou des foyers d’accueil ; dans leurs textes, ils racontent une jeunesse marquée par l’exclusion dans des banlieues défavorisées où le trafic de drogue et la violence semblent être les seules échappatoires. Afficher richesse et bien-être économique est donc un symbole de revanche contre l’exclusion sociale et la répression de classe d’un État qui ne les a jamais reconnus comme ses propres enfants et qui continue encore aujourd’hui à leur refuser droits, protections et opportunités.
En tant que « immigrés de deuxième génération », c’est-à-dire nés ici de parents étrangers ou arrivés encore mineurs, ces jeunes, bien qu’ils se sentent pleinement italiens par la langue, la culture et leur lien avec le territoire, sont en effet considérés par les institutions comme des « citoyens de seconde zone ».
Le premier droit dont ils sont privés est celui de la citoyenneté, qui, dans un pays régi par le jus sanguinis (du latin : « droit du sang »), est accordée uniquement par descendance ou filiation. Hérité de la législation civile antérieure à l’unité nationale, ce modèle normatif visait initialement à maintenir le lien entre les émigrants et la patrie mère. Confirmé dans la première loi sur la citoyenneté de 1912 puis par la loi 91 de 1992, qui l’a rendu encore plus strict, le ius sanguinis impose encore aujourd’hui aux personnes d’origine étrangère de demander la citoyenneté après 10 ans de résidence régulière et ininterrompue dans le pays ou à leurs 18 ans. Mais la procédure est si complexe, longue et onéreuse que peu parviennent à la finaliser.
Au fil du temps, de nombreuses propositions de loi en faveur du jus soli (principe juridique selon lequel la nationalité d’une personne est déterminée par son lieu de naissance) ont été présentées, mais elles ont toutes échoué, et encore aujourd’hui, plus d’un million de personnes vivent sans aucune reconnaissance formelle de la part de l’État et sans représentation politique, linguistique ou culturelle.
Les nouveaux rappeurs et trappeurs issus de l’immigration essaient de donner une voix à ce peuple marginalisé.
Les pionniers
Né au Maroc et élevé à Bologne dans les années 90, Lama Islam a été le premier à amalgamer l’arabe et l’italien dans ses morceaux pour dénoncer les lourdes discriminations raciales qu’il subissait chaque jour.
« Il m’est arrivé que la police me demande de montrer mon permis de séjour, même si sur ma carte d’identité il était indiqué que j’ai la citoyenneté italienne », raconte-t-il. « On dirait qu’ils le font exprès pour te rappeler que tu es différent. À la banque et aux guichets publics, on me demande encore si je comprends leur langue, qui est pourtant la mienne. »
Amir Issaa, artiste et activiste. Source: Wikimedia Commons.
Amir Issaa, quant à lui, est né à Rome, dans le quartier multiethnique de Torpignattara, d’un père égyptien et d’une mère italienne. Après une enfance marquée par des humiliations et des difficultés économiques, il découvre le rap, qui devient rapidement un moyen de raconter sa propre histoire. Il collabore avec diverses associations engagées dans le social, anime des ateliers musicaux et des ateliers d’écriture dans les prisons pour mineurs, et mène des campagnes de sensibilisation contre le racisme.
Une grande partie de son travail, en tant qu’artiste et activiste, est liée à la lutte pour la reconnaissance de la citoyenneté des secondes générations : en 2021, il lance sur Change.org la pétition « Cher Président » avec une vidéo-appel pour promouvoir le jus soli, recueillant en quelques jours des milliers de signatures. Aujourd’hui, il promeut le rap comme outil pédagogique dans les écoles et les universités, en Italie et à l’étranger.
Les nouvelles icônes de la trap
Mais c’est surtout la trap, sous-genre du rap, qui devient un terrain fertile pour la création de nouveaux codes identitaires : multilingues, multiethniques, globaux. Oussama Laanbi, alias Maruego (« le Marocain »), né à Berrechid en 1992, l’introduit en Italie. Élevé dans la banlieue milanaise par sa mère (son père étant en prison), il connaît l’exclusion et la précarité. Il travaille comme apprenti dans une boucherie avant de percer grâce à des morceaux au son innovant : un mélange explosif de rap, d’électro et de musiques du monde, du raï algérien aux influences françaises.
Autre trappeur milanais notable : Sami Abou El Hassan, alias Sacky, de mère marocaine et père égyptien. Adolescent, il alterne petites condamnations et détentions, et découvre la musique grâce à un prêtre rencontré dans une communauté de réinsertion, Don Claudio Burgio — le même qui aidera Zaccaria Mouhib, alias Baby Gang, à tourner la page du crime. D’origine marocaine, après des années de délinquance, Baby Gang sort ses premiers titres à succès, parfois enregistrés sous escorte. En 2021, il publie Delinquente, son premier album, chronique brutale de la vie de rue d’une génération sous-représentée, et que beaucoup préféreraient ignorer, en devenant son porte-parole. Ses mots sont crus et directs.
Une femme dans un monde d’hommes
Photogramme du vidéoclip de Chadia “Bella così”. Source: le web.
Mais dans ce contexte principalement masculin où abondent les stéréotypes sexistes, il y a aussi celles qui tentent de renverser l’imaginaire dans une perspective féministe, comme Chadia Darnakh Rodríguez. Née en Espagne de parents marocains et ayant grandi dans la banlieue de Turin, la chanteuse connaît dans son enfance des expériences très difficiles, dont le harcèlement scolaire et, durant son adolescence, elle doit affronter certaines procédures judiciaires.
En 2018, elle devient la première rappeuse en couverture d’une playlist rap sur Spotify. Elle est aujourd’hui artiste de Sony Music. Fumo bianco, le deuxième extrait de son EP de début, Avere 20 anni (2018), se vend à 25 000 exemplaires, et le single contre la stigmatisation des corps (body shaming) Bella così (2020) obtient un disque d’or. Le clip, réalisé avec Federica Carta, met en scène 21 femmes de tous âges. Il a été diffusé sur les réseaux avec des vidéos de témoignages de victimes de violences physiques et psychologiques.
Le cas Ghali
Une radio italienne interviewe Ghali pendant le Festival de Sanremo 2024. Source: Wikimedia Commons
Le cas de Ghali Amdouni, milanais d’origine tunisienne, mérite un chapitre à part. Ce trentenaire de presque deux mètres impressionne par ses manières douces, ses tenues excentriques qui s’écartent des codes machistes habituels du trap, mais surtout par son fort engagement social. Son père est en prison, sa mère peine à lui offrir un toit décent. Après des années de galère, ils obtiennent un logement social à Baggio, quartier musicalement bouillonnant où se retrouvent jam session et free style.
Il découvre le rap grâce au film d’Eminem 8 Mile et à un ami tunisien qui lui fait écouter des morceaux de Joe Cassano, icône du hip-hop de Bologne, ainsi que d’autres rappeurs italiens. Pour lui, c’est une révélation que d’entendre cette musique percutante dans sa propre langue. Il commence à enregistrer ses premières maquettes sur CD qu’il distribue à ses amis dans le petit parc en bas de chez lui.
«Je suis tombé amoureux du rap italien, mais je ne me sentais pas représenté ; ils ne parlaient pas spécifiquement de moi et je savais que les enfants d’immigrés commençaient à exister en Italie, mais que personne ne racontait leur histoire », a-t-il déclaré au New York Times.
Dans le morceau qui lui apporte la consécration, il devient le porte-parole de leur malaise : « Je t’aime, Chère Italie, tu es ma douce moitié | quand on me dit Va chez toi, je réponds J’y suis déjà | Je t’aime, chère Italie », offrant ainsi un portrait tristement réaliste de l’état culturel et politique d’un pays pris entre l’étau du populisme et de la violente rhétorique anti-immigration.
Ninna Nanna, en revanche, est dédiée à sa mère, à laquelle il est profondément attaché et envers qui il éprouve une immense gratitude. Pendant des années, seuls contre le monde, ils dorment par terre, cuisinant sur un réchaud de camping, puis partageant le même lit jusqu’à ce qu’il devienne une célébrité et puisse enfin s’acheter une maison rien que pour eux. Lors d’un concert mémorable en 2018, il l’invite à monter sur scène en brandissant le drapeau tricolore, soulevant l’émotion de milliers de fans, touchant aussi le cœur de ceux qui le suivent en direct depuis chez eux. Contrairement à d’autres trappeurs, Ghali, que l’écrivain Roberto Saviano considère comme « l’un des plus grands poètes de la langue italienne », n’a pas l’intention de provoquer ni de diviser, mais de sensibiliser l’opinion publique à des thèmes sociaux particulièrement forts et urgents.
Avec in Primis, c’est l’immigration. Dans Wily Wily, il dénonce les stéréotypes contre les étrangers, tandis que dans Mamma, il raconte l’histoire d’un jeune Tunisien qui, la nuit, imagine sa traversée de la mer en portant le maillot de l’équipe nationale italienne. Mais son engagement se poursuit aussi loin des projecteurs : en 2022, il a fait don à l’ONG Mediterranea Saving Humans d’un zodiac pour effectuer des sauvetages en mer, un geste qu’il a qualifié de « la chose la plus rap qui se puisse faire ». Puis il lance une campagne de financement participatif pour en acheter un autre, à laquelle participent presque exclusivement des enfants d’immigrés comme lui. « Faut-il vivre cette chose sur ta propre peau pour pouvoir la voir ? », commentera-t-il peu après sur les réseaux sociaux. Lors de l’édition 2024 du Festival de Sanremo, la plus importante émission télévisée dédiée à la chanson italienne, Ghali présente un morceau sur la guerre à Gaza et, après sa prestation, lance l’appel « Stop au génocide », suscitant l’indignation de certains responsables politiques et de représentants de la communauté juive1.
Vers une nouvelle Italie ?
Après les Jeux Olympiques de Paris, qui ont donné à voir au monde le visage d’un pays multiethnique en constante mutation, une collecte de signatures a été lancée en Italie pour un référendum abrogatif visant à réduire de moitié la durée de résidence requise pour les personnes majeures non communautaires souhaitant demander la citoyenneté. En quelques semaines, 637 487 signatures ont été recueillies et, fin janvier, la Cour constitutionnelle a jugé la proposition recevable. La question, avec quatre autres portant sur les droits des travailleurs, a été soumise à la consultation qui a eu lieu les 8 et 9 juin, mais le fort taux d’abstention, honteusement encouragé par le gouvernement d’extrême droite, a empêché d’atteindre le quorum2. Les urnes vides sont le symbole d’une démocratie profondément en crise, qui risque de s’effondrer sous les coups d’une rhétorique populiste de plus en plus agressive et sans scrupules.
« Tu rêves de l’Amérique, moi je rêve de l’Italie. La nouvelle Italie », chante Ghali dans Bayna.
Et nous la rêvons avec lui.
Traduit de l’italien par Christian F. Jouret
Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Maghreb Emergent, Assafir Al-Arabi, Mada Masr, Babelmed, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1 Les critiques envers Ghali provenaient notamment du président de la communauté juive de Milan, Walker Meghnagi, et de l'ambassadeur d'Israël en Italie, Alon Bar, qui écrit sur X : « Je pense qu'il est honteux que la scène du festival de Sanremo ait été exploitée pour répandre la haine et la provocation d'une manière superficielle et irresponsable ».
2 Le terme latin quorum, littéralement « desquels », désigne le nombre minimum de votes exprimés ou de votants, calculé numériquement ou en pourcentage, nécessaire pour qu'une délibération, une élection ou une consultation référendaire soit considérée comme valide. Pour les référendums populaires, il est nécessaire que la moitié plus un-e des électeurs-trices ayant droit de vote se rendent aux urnes.
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