Politiques
Lebanon
Une archéologie ambulante de Khandaq al Ghamiq
2021-09-24
Lors d'une de mes récentes promenades, je me suis rendue à Khandaq al Ghamiq dans le quartier de Bachoura, à cinq minutes à pied du centre-ville, et à une quinzaine de minutes du port. Bachoura, comme nombre d’autres quartiers de Beyrouth, témoigne de la lutte des divers fragments urbains pour préserver leurs origines, et résister aux violentes mutations de la ville...
Le jardin secret
Le jour de ma promenade, où que je regarde, tout n’était que façades endommagées et vitres éclatées, et partout résonnait le crissement du verre brisé balayé par le vent. A la recherche d’un endroit calme et ombragé, je me suis dirigée vers l'église Saint-Georges, une belle église catholique syriaque construite en 1878, désormais étouffée par les nouveaux gratte-ciels du Beirut Digital District à la périphérie de Khandaq al Ghamiq. Si je n'avais pas su qu'elle se trouvait là, je ne l'aurais jamais vue. Alors que je cherchais quelqu’un pour m’aider à entrer dans les vestiges ou ruines barricadés de l’édifice abandonné, j'ai rencontré Dounia.
J'étais entrée dans un cul-de-sac entre deux maisons de pierre délabrées, au bout desquelles se trouvait un portail rouge verrouillé. Une voisine, assise sur un balcon, m’a interpellée afin que je rentre visiter. Voyant mon hésitation, elle a alors appelé Dounia – une femme de 50 ans à l'allure forte – qui est sortie de son magasin. Elle a déverrouillé le portail rouge, m'a fait entrer chez elle et m'a invitée à m’asseoir dans une cour à l’atmosphère magique, où l’on devinait manifestement les restes d’un quartier bourgeois. Aussitôt, le bruit de la ville sembla disparaître. Deux arbres, un oranger et un mûrier, m’ont offert un instant de repos à l’ombre.
La maison de Dounia était une maison de plain-pied avec des murs blancs, des fenêtres en bois et un toit en pente de tuiles rouges récemment rénové. La cuisine était attachée à l'extérieur du bâtiment, par ailleurs parfaitement carré ; les arbres étaient bas et larges, se détachant complètement du reste de la ville. La famille y avait déménagé du Sud-Liban en 1958, et avait loué la maison d’un parent. Depuis lors, ils sont restés et n’ont jamais quitté la ville, malgré les divers conflits et guerres dont elle fut témoin.
Peu de temps après m’être assise, Dounia a désigné ses fenêtres, endommagées par l'explosion. Elle m'a présenté sa mère, qui était allongée sur un canapé à l'intérieur. Alors que nous étions assises à parler, elles m'ont raconté comment elles ont toutes deux survécu ce jour-là – « un miracle » répétaient-elles sans arrêt. Une version de plus de l'histoire déchirante que partagent tant d'habitants de Beyrouth.
La tranchée
Khandaq al Ghamiq se traduit littéralement par « tranchée profonde » ou « fossé », communément appelé Khandaq, « la tranchée ». Il existe de nombreux récits sur les origines du nom, certains remontant à l'époque du mandat français lorsque les jeunes de la région ont été impliqués dans des affrontements contre les soldats français, ou au début de la révolution de 1958 qui a remis en cause (bousculé ?) le pouvoir du président Camille Chamoun (en particulier sa vision pro-occidentale). Le journaliste pro-nassériste Nassib Matni, rédacteur en chef du journal Telegraph, a également été assassiné non loin d’ici. D'autres histoires décrivent le quartier comme un lieu éternellement destiné à être un fragment coupé de son environnement - peut-être parce qu'il a été construit sur une terre basse, entre les deux collines de la capitale, Achrafieh et Musaytibah, et flanqué d'un cimetière imperméable sur sa bordure ouest.
Le cimetière
Le cimetière de Bachoura à la périphérie de Khandaq al Ghamiq a de hauts murs en grès, un matériau principalement utilisé à la fin du XIXe siècle à travers le Liban. Ils furent probablement construits dès 1892, puis restaurés après la Première Guerre mondiale. Les informations sur l’origine du cimetière sont contradictoires ; certains textes situent sa construction en 1878, et d'autres affirment que l'Imam Ouzai aurait visité les tombes au VIIIème siècle. D'autres sources encore remontent au VIIème siècle, lors du règne du calife Omar Ibn Khattab.
Historiquement, l'emplacement des cimetières et le placement des morts ont toujours été significatifs. Les rituels de commémoration et les pratiques spirituelles ont donné au lieu une atmosphère mystique. A Khandaq al Ghamiq, les sépultures sont surélevées de plusieurs mètres; on ne marche pas le long des tombes, mais au-dessous d’elles. Je demande si cela explique le nom de la rue, et du quartier mais Dounia s'en moque, et m’avoue qu'elle oublie même parfois que le cimetière existe, car elle le voit rarement depuis chez elle. Les murs monumentaux confèrent une atmosphère de sérénité au quartier, qui semble survivre inconfortablement dans la densité du tissu urbain de Beyrouth.
En passant devant le cimetière, j’aperçu un homme assis sur le trottoir, à l'ombre du mur. Hadi, installé dans une chaise en plastique, m’a confié en souriant qu'il s’asseyait ici tous les jours, en attendant que d'autres le rejoignent pendant leur temps libre. Il y a dix mois, il a été licencié de l'imprimerie dans laquelle il travaillait et, pour la première fois de sa vie, il a le temps de s'asseoir et de regarder les gens passer. Mais à 65 ans, avec la crise économique et aucun plan de retraite, il s’inquiète de l’avenir. À l'intérieur du cimetière, a déclaré Hadi, se trouvent des fontaines, dont certaines sont toujours actives et usitées. Si vous creusez quelques mètres dans le sol, vous trouverez les anciens canaux d'eau du quartier. Ils étaient exploités lorsque Beyrouth était encore confinée à l’intérieur de ses murs médiévaux dans les années 1840, avec ses sept portes et un souk entouré de parcelles agricoles. A cette époque, les cimetières étaient situés en périphérie, et n’étaient pas intégrés dans la ville comme aujourd'hui.
Le mur
C'est à la même époque, au milieu des années 1800, que Beyrouth subit l’une des transformations majeures de son histoire moderne. Le port avait fait de la ville un haut lieu de transferts où les bâteaux allaient et venaient dès le XVIIIe siècle, mais c’est un siècle et demi plus tard que celui-ci fut agrandi et que furent édifiés une banque ottomane et une route reliant Beyrouth à Damas et au reste du Moyen-Orient. C’est à cette période qu’arrivent différentes populations à Beyrouth, notamment suite aux conflits et aux bouleversements à Alep, Damas, dans la vallée de la Bekaa et sur le mont Liban. L’immigration a généré un essor conséquent de la construction : en 1860, quelque 20 000 marchands et artisans qualifiés se sont installés dans la ville et ont contribué à sa croissance économique. Plus tard, d'autres migrants sont arrivés de la campagne à la recherche d'opportunités d'emploi au port, sur les marchés et sur les terres agricoles environnantes. Deux décennies plus tard, la ville s'est rapidement étendue au-delà de ses murs et de ses portes, qui ne sont désormais plus que l’ombre de ce qu’ils étaient.
A cette époque, les terres agricoles encadrant la vieille ville se sont peu à peu transformées en un prolongement du tissu urbain. Ce qui est aujourd'hui Khandaq al Ghamiq était alors rempli de villas à triple arcade et de maisons de travailleurs, ainsi que de champs agricoles et de vergers. La plupart des passages qui traversent aujourd’hui le quartier ont été érigés sur des fossés initialement dédiés à l'irrigation. Peut-être est-ce la raison de son nom ?
Mutation
À la fin de la Première Guerre mondiale, après l’effondrement et le morcèlement de l’Empire ottoman entre les États victorieux, Beyrouth est devenue une partie du Grand Liban sous domination française. Les réfugiés en provenance de ce qui est aujourd'hui l’Arménie, la Syrie et la Turquie (principalement des chrétiens fuyant la domination ottomane, et plus tard turque) sont arrivés et se sont mêlés aux familles libanaises rurales en exode vers Beyrouth, à la recherche d'emplois et de sécurité. Nombre d’entre eux se sont installés à Khandaq al Ghamiq.
Les nouveaux arrivants travaillaient au port ou dans les souks du centre-ville de la capitale, facilement accessibles depuis le quartier. La rue Tayyan de Khandaq al Ghamiq était directement reliée aux réseaux tentaculaires de rues et de ruelles proches de la mer, et était réputée pour offrir de douces promenades matinales. Les villas à triple arcade du siècle précédent ont gagné en hauteur afin de s'adapter à la densité de la zone.
Hadi m’a affirmé que cette période était l'âge d'or du quartier. Beaucoup de noms de rues ont également changé entre les années 1920 et 1940 ; une façon pour les habitants d’affirmer leur identité. La rue Umayyad est devenue la rue Khandaq al Ghamiq bien après la disparition de la plupart des canaux d’eau.
En plus d'un réseau de villas, de bâtiments et de passages reliant le quartier, Khandaq al Ghamiq était composé de ruelles denses, créées lorsque les petits espaces adjacents aux terres agricoles et aux jardins ont muté pour abriter le nombre croissant de travailleurs issus de l’exode. En résulte désormais une communauté d’une mixité unique dans le quartier. Les bâtiments typiques des logements ouvriers ont continué de s’étaler dans les périphéries jusque dans les années 1950, créant un quartier à professions et revenus mixtes, ce que l’on peut encore facilement déceler dans le tissu de Khandaq al Ghamiq.
Plus de transformations
Un autre changement démographique est survenu avec le début du conflit libanais de 1958. En raison du grand nombre de communautés différentes dans ce quartier dense, Khandaq al Ghamiq est devenu l'un des principaux champs de bataille du conflit. Les fidèles de l’église ont déménagé, et des familles élargies venues du sud du Liban se sont installées. Ailleurs dans le pays, d'autres routes migratoires ont pris forme. Diverses stratégies de croissance urbaine ont également été mises en place de 1955 à 1965, dont la réalisation de trois autoroutes, qui ont détaché Khandaq al Ghamiq des autres quartiers. La décennie a vu naître des bâtiments gouvernementaux dans les environs de la région, ce qui a entraîné un changement démographique encore plus intense qu'auparavant, et une demande accrue de logements et de bureaux.
Dans l'une des rares ruelles ouvrières encore existantes – un passage de deux mètres de large accessible uniquement à pied – vit Ibtissam, une femme d'une soixantaine d'années. En passant devant les petites maisons voisines construites entre 1840 et les années 1950, dont beaucoup entourent des cours riches de quelques arbres rescapés, je l'ai vue assise devant une série de maisons appartenant à ses grands-parents, désormais louées à des travailleurs à faible revenu venant de l'étranger. « Que pouvons-nous faire pour changer la situation ? » me demande-t-elle alors que je m'assois pour lui parler, en guise de commentaire sur la crise imminente. Ibtissam souffre de diabète, comme beaucoup de personnes dans le pays, et elle ne parvient pas à se procurer son traitement depuis maintenant plusieurs semaines.
Préservation
Dounia, la propriétaire du magasin, possédait également une maison typique des logements ouvriers, même si elle et sa mère ignorent la date de sa construction. Sa mère affirme que la maison était déjà vieille lorsqu’ils ont emménagé. Les cours de l'époque, disaient-elles, étaient remplies d'arbres et d’humbles bâtisses éparses aménagées à même le sol, pour abriter les milliers d'ouvriers ruraux venus s'installer en ville.
"Cette maison nécessite constamment beaucoup d'entretien", a déclaré Dounia, qui a ri lorsque je lui ai demandé si elle était classée au patrimoine régional. Le patrimoine de Beyrouth est gravement menacé par les décisions prises par divers gouvernements depuis la guerre civile : de nombreux bâtiments classés ont été déclassés et des quartiers abandonnés se sont dégradés, souffrant du manque de préservation. "On pourrait penser que les bâtiments patrimoniaux doivent être protégés, mais toutes les maisons classées au patrimoine ont été désertées et tombent en ruine", a ajouté Dounia. Au moins, elle et sa maman essaient de préserver leur maison en y vivant plutôt que de la laisser à l’abandon, ce qui donnerait une excuse au propriétaire pour la démolir.
La protection du patrimoine à Beyrouth s'est principalement concentrée sur les villas à triple arche centrale qui sont apparues dans les années 1800 pour abriter les résidents à revenu élevé et les premiers immigrants de la ville, dont certaines se trouvent sur les bords nord de Khandaq al Ghamiq. Elles étaient clairement conçues avec beaucoup plus d'ornements et de détails que les maisons de Dounia et d'Ibtissam. Quelques-unes restent classées comme bâtiments protégés, mais la plupart sont désertées et s’effondrent, un sort qui n'est pas inconnu du reste des bâtiments de la ville.
A l'ombre de ces maisons et de ces arbres, j'ai rencontré Ali et Abbas, deux jeunes de dix-neuf ans qui se sont présentés comme des membres d'un puissant parti politique. Le quartier, a déclaré Abbas, est en effet une « tranchée» et doit donc continuer à résister aux évolutions et à occuper l'espace dont il dispose dans la ville. La nuit, me dit Ali, ils traînent dans les rues, car les constantes coupures d'électricité dues à la crise sont insupportables à l'intérieur.
Je leur ai posé des questions sur la cour et les arbres. "J'étudie la médecine et je ne suis pas vraiment intéressé par le paysage", a déclaré Ali, mais ma question lui fit porter son attention sur les arbres et la verdure autour de nous, coincés entre les affiches et les panneaux d’affichage, surplombant les slogans politiques et religieux griffonnés sur le mur. « Lorsqu’elle voulait donner à quelqu'un un emplacement dans le quartier, ta grand-mère faisait de ces arbres un argument", a déclaré la mère d'Ali, Khadeeja, qui regardait la rue depuis son épicerie. Alors que je continuais à chercher des arbres, Ali et Abbas ont entamé une partie de billard dans un café voisin.
Destitution
Depuis 1990 et la fin de la guerre civile, Beyrouth est un chantier perpétuel, sa ligne d'horizon constamment jonchée de grues. De nombreux quartiers ont été soumis à de violentes vagues de démolition au cours des deux dernières décennies, permettant ainsi la construction de nouveaux bâtiments conçus en dehors de tout contexte historique et démographique. Bulldozers et ondes sonores et poussiéreuses font vibrer le sol en permanence ; une cacophonie furieuse fait désormais partie du quotidien de la ville. Dans certains cas, des projets d'investissement ont détruit des quartiers entiers et ont résulté en l’expulsion des familles à revenu faible et moyen des zones dont elles ont toujours tiré leur subsistance, et auxquelles elles étaient socialement attachées.
Les résultats les plus extrêmes ont été observés lors de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth après la guerre civile, par la société immobilière Solidere, une entreprise prétendument créée pour restaurer le quartier. Au lieu de cela, elle a rasé de nombreux bâtiments endommagés qui auraient pu être restaurés, et a transformé la zone en un centre commercial haut de gamme, abordable uniquement des plus riches (et des moins nombreux). La démolition de Khandaq al Ghamiq, qui se trouve sur les bordures nord de la ville, a été plus lente et plus silencieuse. Comme tous les regards étaient braqués sur le centre-ville, le quartier restait en quelque sorte à l'abri des regards (y compris celui des investisseurs).
Cela a sauvé la zone des bulldozers destructeurs ; mais a néanmoins laissé la guerre démolir les appartements à atrium historiques sur la rue Tayyan désertée, laissé les nombreux sites patrimoniaux de la région en proie à la décomposition, les murs du cimetière menacer d’effondrement, l'église St George dans l’attente désespérée d’une rénovation promise, et le quartier ouvrier sombrer dans la surpopulation – et la précarité. Alors que je m'éloignais de Khandaq ce jour-là, je me suis demandé quel serait l'impact du krach économique et politique actuel – la dernière crise en date – sur le quartier. Peut-être le conduira-t-il sur un chemin familier de migrations, de surpeuplement et de densification, de destruction et de construction et, finalement, d'un mythe transformé pour le quartier et la ville.
Cet article a été écrit par Sandra Rishani, les photos ont été prises par Dalia Khamissy, pour le site site Mashallah News.
Il a été réalisé dans le cadre du dossier "Logement", dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Al-Jumhuriya, Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
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