Récit Versus mythe
2010-05-25
Ils ont bu un vin local empruntant son nom au poète persan Omar Khayam au club grec d’Alexandrie, évoqué le musée Cavafy qui paraît-il était d’origine istanbouliotte, fait la synthèse du rêve méditerranéen d’Homère à Sarkozy. Mais ce qui a vraiment soudé les débats était sans doute la «géographie affective». Celle de douze écrivains de 8 pays venant de par et d’autre de la Méditerranée, pour célébrer le don de 500 000 ouvrages de la Bibliothèque nationale de France à la «Bibliotheca alexandrina», en avril dernier. Leurs paroles étaient bien marquées par beaucoup de «je me souviens…», et leurs textes teintés parfois de nostalgie, pas du tout du genre à effacer les mauvais souvenirs et embellir les bons… Bien au contraire, le passé sanglant de la région, ses contradictions, ses fragmentations et la force du mythe étaient bien présents, durant les discussions autour du thème «Ecrire la Méditerranée».
Peut-on écrire en Méditerranée comme si l’on était à Oslo ou ailleurs ? «Je n’aime pas la lumière, j’écris enfermé devant mon ordinateur, mais il y a quand même une diversité qui nous traverse», répond hâtivement l’écrivain grec, Takis Théodoropoulos, pour qui la force du récit dépasse les frontières. Ecrire en Méditerranée veut dire sauvegarder la curiosité salutaire du regard dans un univers de plus en plus homogénéisé, « qui ressemble à un mollusque invertébré», selon ses termes. Dans ce sens, les frontières peuvent être aussi fructueuses que désastreuses, étant gageuses de diversité et de différence. Et le Mare Nostrum doit être pensé comme une frontière et un passage à la fois, une barrière et un refuge.
Cet espace de circulation et d’échange même belliqueux inspire alors à ces écrivains des personnages et des sujets bouleversants comme ceux de la Libanaise Vénus Khoury-Ghata et imprègne leurs écrits d’une excessivité comme le dit bien la française Paula Jacques, avouant avoir un style « très baroque, avec beaucoup de tragi-comique plutôt oriental». Née au Caire dans une famille juive, cette dernière éprouve souvent un désir effréné de revenir à son pays natal par le biais de l’écriture. Elle y revient à la recherche de ses traces et puis au bout d’un moment c’est le principe de la réalité qui prend le dessus.
De manière très subjective et très personnelle, chacun interprète cette mer Méditerranée selon ses souvenirs et ses sensations, comme c‘est le cas d’un autre Français, également Cairote de naissance : Robert Solé. Celui-ci se dit sédentaire, «le reste de la planète m’attire peu». Dans tous ses livres, il décrit l’Egypte, le pays de son enfance, pour lui, indissociable de la Méditerranée. « Dans mon esprit, la mer est restée associée à l’été et aux loisirs. Ni à la pluie ni à l’école. Une vision sans doute tronquée (…) Mais c’est ainsi, et cela, je pense, ne changera pas».
Beaucoup plus nomade, l’Italien Antonio Tabucchi rejette entièrement le retour aux racines «Les Hommes ne sont pas des arbres, non ? Ce sont les arbres qui ont des racines ; les hommes, eux, ont des jambes et, avec les jambes, on marche… Ce nationalisme étrange revient de plus en plus fortement en ce moment, comme réponse à la mondialisation (…) J’ai mes morts dans mon cœur, et ainsi je peux marcher, voyager, être de partout».
Tabucchi a toujours cultivé l’altérité. Pour lui, un roman consiste d’abord à désirer être un autre et donc à créer un personnage, en toute liberté. Pour ce faire, il se met à écrire dans la touffeur des après-midi à Lisbonne où il vit pendant six mois. Comme le Turc Nedim Gürcel, il habite plutôt une langue qu’un pays et se méfie des appels identitaires, dans cette mer trouble et inquiétante qu’Homère décrivait comme «vin noir», symbole d’échange mais jamais d’uniformité.
Dalia Chams
(24/05/2010)
Takis Théodoropoulos
Paula Jacques
Robert Solé
Antonio Tabucchi
Tabucchi a toujours cultivé l’altérité. Pour lui, un roman consiste d’abord à désirer être un autre et donc à créer un personnage, en toute liberté. Pour ce faire, il se met à écrire dans la touffeur des après-midi à Lisbonne où il vit pendant six mois. Comme le Turc Nedim Gürcel, il habite plutôt une langue qu’un pays et se méfie des appels identitaires, dans cette mer trouble et inquiétante qu’Homère décrivait comme «vin noir», symbole d’échange mais jamais d’uniformité.
Dalia Chams
(24/05/2010)
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