Muzzika
Armenia - Turkey
MUZZIKA ! ARMÉNIE : PAPIERS D’ARMÉNIE, Guenats Pashas (Meredith Records)
2021-04-27
Le disque réunit à la fois des Arméniens de l'exil et des artistes fraîchement débarqués d'Arménie.
Il y a un miracle arménien - proche de son cousin le miracle libanais, autre peuple dont la diaspora surpasse en nombre les habitants au pays : comment malgré des années d’exil, et parfois alors que c’est un grand-père ou un arrière-grand-père qui a émigré du pays natal, les descendants de ces exilés, même s’ils vivent à des milliers de kilomètres du pays-racine et n’ont jamais mis les pieds dans le pays de leurs ancêtres, se sentent Arméniens au plus profond de leur être, et continuent de perpétuer l’âme arménienne…
Identité qui s’exprime, à Los Angeles, Marseille, Téhéran ou ailleurs, dans la langue, la musique, la cuisine… et surtout dans cette incomparable manière de vivre arménienne, que nous adorons, faite d’une incroyable générosité, hospitalité, sens de la fête et bonne humeur innée, malgré toutes les tragédies personnelles ou publiques - ou sans doute précisément à cause de ces drames-là, à côté desquels les petits malheurs du quotidien semblent bien dérisoires…
Bref cette longue introduction pour vous crier notre absolu enthousiasme pour ce disque magnifique, qui réunit à la fois des Arméniens de l’exil, comme la pianiste Macha Gharibian qui navigue entre les scènes jazz de New York et de Paris (lauréate des Victoires du Jazz en France en 2020), et des artistes fraîchement débarqués d’Arménie, tels Artyom Minasian au doudouk. Citons donc d’emblée les trois autres membres de ce groupe formidable baptisé « Papiers d’Arménie »: Dan Gharibian l’aîné, que nous avons connu comme pivot du groupe Bratsch, qui se produisit une trentaine d’années ; Gérard Carcian au kamantcha (cette vièle rudimentaire) ; et Aret Derderian à l’accordéon.
Et comme pour illustrer une chronique musicale précédente, où nous parlions des stars de la musique portugaise du début du XX° siècle qui avaient presque tous un « job alimentaire » malgré leur renommée, relevons ici que Aret Derderian notre accordéoniste tient une épicerie, quand pour sa part Gérard Carcian exerce le métier d’architecte…
L’album nous offre donc des compositions originales et des musiques inspirées des airs traditionnels chantés en Arménie, en Grèce, en Turquie ou en Géorgie, et jamais l’on ne s’ennuie du début à la fin tant le répertoire est varié et savoureux : à l’image de ces tablées arméniennes où une foule de mezzés, aussi délicieux et différents les uns des autres, froids ou chauds, vous est offerte…
Le disque s’ouvre sur un énergique morceau (« Guenats Pashas ») ponctué de sautillants « Hop ! Hop ! Hop ! », à la manière des chants que l’on entonne pour faire avancer son cheval - et qui datent évidemment de l’époque d’avant l’invention de l’automobile, auto-radio que l’on devenait soi-même, et collectivement car on avançait en groupe, pour moins s’ennuyer sur la route. La composition qui suit, elle, est tout au contraire empreinte d’intériorité et de gravité : l’accordéon résonne comme un orgue d’église, et les voix en basse continue évoquent ces chants d’église arméniens, qui se perpétuent toujours, au fil des siècles…
L’ensemble du disque nous offre ainsi surprise sur surprise : ici la flûte humble des bergers se mêle au moderne piano ; là un rythme de rebetiko donne vie à une chanson en grec ; plus loin le poignant son du doudouk nous étreint, ce hautbois arménien qui semble une voix millénaire venue du plus lointain des steppes d’Arménie, et du plus ancien des âges ; ici un formidable air de fête nous donne envie de danser…
Certains jeunes Européens se tressent des dreadlocks sur la tête et portent un bonnet vert, jaune et rouge pour affirmer leur affiliation à la culture reggae : et nous nous surprenons à vouloir pareillement, parfois, par un accessoire reconnaissable, afficher publiquement notre amour de la musique arménienne, qui comme toute musique est le reflet d’une philosophie et d’un art de vivre. L’art de ivre intensément, les douleurs comme les joies. Et hop ! hop ! hop ! allons nous régaler d'un bon repas généreux tous ensemble, et puis danser tous ensemble !
n.khouri AT orange.fr
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