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Comprendre l’islam des origines : l’invisible dans l’Arabie du VIIe siècle

2026-04-27

Dans l’Arabie du VIIe siècle, le monde ne se limite pas à ce qui se donne à voir.

Comprendre l’islam des origines : l’invisible dans l’Arabie du VIIe siècle | Babelmed

Pages du Coran

Aux côtés d’un univers lisible — structuré par des espaces, des puissances et des signes — il existe un autre espace, plus incertain, où se joue ce qui échappe à l’expérience immédiate. Les hommes en perçoivent les effets sans toujours en saisir les causes. Ils savent qu’il existe, sans pouvoir y accéder directement.

 

Les anciens Arabes désignent cet espace sous le nom de Ghayb.

 

Le Ghayb : un invisible structuré

 

Le Ghayb ne renvoie pas à un flou indistinct ou à une simple absence de connaissance. Il désigne un ordre caché, un domaine où se joue ce qui, pour les hommes, est déjà là sans être encore visible : leur avenir, leur destin, ce qui les attend.

 

Dans les représentations de l’époque, ce destin est fixé, comme inscrit à l’avance. L’idée d’un avenir déjà écrit, maktūb, s’impose, non pas au sens d’une écriture matérielle, mais comme une réalité arrêtée et déposée dans un ailleurs inaccessible.

 

Cet ailleurs, c’est le Ghayb qui renferme en son sein un “Écrit”, Kitāb, de surnature où serait consignée la part invisible du réel. Loin d’être une abstraction, cet invisible est donc structuré et susceptible d’être approché.

 

Entre visible et invisible : le rôle des djinns

 

Si le Ghayb échappe très largement aux hommes, il ne leur est pas pour autant totalement fermé.

 

Entre le monde visible et ce monde caché interviennent des êtres singuliers : les djinns. Invisibles, capables de se mouvoir entre les espaces, ils occupent une position intermédiaire. Ils ne sont pas des Puissances protectrices comme les Rabb(s), mais ils ne relèvent pas non plus du monde humain.

 

Les djinns apparaissent comme des médiateurs, des intermédiaires. C’est par eux que le lien avec le Ghayb devient possible.

 

Ce sont des êtres de feu et ils habitent les espaces ouverts, désertiques, ceux que les hommes traversent sans jamais les maîtriser pleinement. Ces lieux, à la fois familiers et dangereux, deviennent le théâtre d’une présence autre, insaisissable mais agissante.

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Accéder à l’invisible : devin, poète, sorcier… et majnūn

 

Cependant, cette médiation ne s’opère pas sans relais humains.

 

Certains hommes sont réputés capables d’entrer en relation avec cet invisible, d’en capter les signes ou d’en transmettre les échos. Parmi eux, le devin, kāhin, le poète, shā‘ir, ou encore le sorcier, sāḥir, occupent une place particulière.

 

Le devin est celui qui reçoit, par l’intermédiaire d’un djinn, des informations sur ce qui est caché. Le poète, quant à lui, est perçu comme inspiré par un djinn-démon, shayṭān. De ce fait, sa parole ne lui appartient pas entièrement, elle lui est insufflée. Quant au sorcier, il agit sur les forces invisibles, les détourne, les manipule.

 

Ces figures, malgré leurs différences, participent d’un même geste : tenter d’accéder à ce qui échappe, faire apparaître ce qui est caché, traduire l’invisible en parole. Une parole qui suppose une altérité à l’origine de l’énonciation.

 

À ces figures s’ajoute celle du majnūn, littéralement “habité par un djinn”, dont la parole, jugée troublée ou excessive, est interprétée comme le signe d’une emprise perçue comme menaçante. Loin d’être une simple invective, cette qualification renvoie à une parole incontrôlée et donc potentiellement dangereuse pour l’équilibre du groupe.

 

Si la parole du devin, du poète et du sorcier peut être ambivalente, elle reste reconnue. Celle du majnūn est, en revanche, d’emblée disqualifiée.

 

Une frontière poreuse

 

Si dans ce monde de représentations, nature et surnature sont séparées, au sens où ils occupent des espaces distincts, la frontière entre visible et invisible ne se présente pas comme une ligne de séparation nette, mais comme une zone d’interférence où les deux registres se répondent.

 

L’invisible peut se manifester dans le visible, à travers des signes, des voix, des inspirations. Et le visible, à son tour, peut être interprété comme le reflet d’une réalité autre, une réalité de l’Autre.

 

Ce jeu de correspondances, d’échos et de médiations structure profondément le rapport des hommes à leur existence. Il ne s’agit pas seulement de croire, mais de comprendre, d’anticiper, de se prémunir contre un destin dont on pressent la présence et le danger.

 

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Une parole attendue

 

Ainsi, la Révélation ne surgit pas dans un univers étranger à l’idée d’un invisible agissant, mais dans un monde où l’inspiration, la médiation et l’accès au Ghayb sont déjà pensés et nommés.

 

Lorsque l’homme Muḥammad prend la parole, dans les premières années de sa prédication, c’est d’abord en tant que compagnon, ṣāḥib, et en tant qu’avertisseur de péril, nadīr, s’adressant aux siens, les Quraysh, au nom d’un danger qu’il estime imminent.

 

Leur réaction ne se fait pas attendre : ils l’accusent d’être un majnūn (possédé par un djinn), ce qui revient à inscrire cette parole dans des catégories bien connues, en la ramenant à une forme d’inspiration déjà identifiée et jugée négative.

 

C’est à partir de ce mal-entendu initial, ou de ce désaccord sur la nature même de cette parole, que se comprend le rejet qu’elle suscite.

Reste alors à comprendre ce qui, dans cette parole, a suscité une telle opposition, et ce qu’elle allait durablement changer.

 

Pour aller plus loin :

  • al-Jāḥiẓ, Kitāb al-Ḥayawān, Beyrouth, Dār Ṣādir, s.d.
  • Joseph Chelhod, Les structures du sacré chez les Arabes, Paris, Maisonneuve & Larose, 1964.
  • Patricia Crone, The Qur’anic Pagans and Related Matters, Leiden, Brill, 2016.
  • Toufic Fahd, La divination arabe. Études religieuses, sociologiques et folkloriques sur le milieu natif de l’islam, Leiden, Brill, 1966.
  • Esma Hind Tengour, L’Arabie des djinns. Fragments d’un imaginaire, Bruxelles/Fernelmont, EME InterCommunications, 2013.