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"C’est comme si quelqu’un avait volé mes rêves"

2021-06-12

De nombreuses femmes nigérianes, originaires des États d’Edo et du Delta, sont victimes d'exploitation sexuelle en France. A la recherche d’une vie meilleure, elles n’ont souvent pas eu d’autre choix que d’émigrer via des réseaux de crime organisé, qui les prennent en otage, leur imposent une dette exorbitante et les forcent à se prostituer pour la rembourser. Le phénomène n’est pas nouveau, il existe depuis plus de vingt ans dans l’Hexagone et reste absent du débat public.

 

Elle parle d'une petite voix, un peu comme si elle s'excusait de son histoire. Bridget*, la trentaine, originaire du Nigeria, est une jeune femme fluette, pleine de délicatesse, qui garde la tête penchée sur le côté, tout en déroulant le fil de son récit. Elle n’a pas quitté son manteau, malgré la chaleur de la pièce, comme si elle était prête à partir à tous instants, et elle a gardé, calé sur ses genoux, son sac à main. Si elle parle doucement, elle ne cherche pas ses mots. Tout est très clair dans son esprit. Pendant des années, elle a été victime d’exploitation sexuelle en France.

 

Aujourd'hui, elle en est sortie. Mais elle le dit clairement : quelque chose en elle s’est cassé. "C’est comme si quelqu’un avait volé mes rêves, ma vie, ma jeunesse, mon temps, les espoirs que j'avais..." Malgré ce sentiment, elle tient debout, avance dans sa vie, prend des cours de langue française, se réjouit d'avoir un toit sur la tête, rêve de fonder une famille, "avec un mari et deux enfants". 

 

Bridget est arrivée en France alors qu’elle n’avait pas encore atteint la vingtaine, il y a 11 ans maintenant. A cette époque, elle quitte le Nigeria en avion, avec un faux passeport que lui procure sa passeuse, en pensant se rendre directement en Europe pour y faire du baby-sitting. Elle ignore alors qu’elle s’engage dans un long périple à travers plusieurs pays, qu’elle va devoir franchir des frontières à pied, sembarquer sur des bateaux de fortune, avant d’arriver en France et d’être forcée à se prostituer… La toute jeune fille qu’elle était alors n’avait qu’un rêve en tête, toujours le même quaujourd’hui : être coiffeuse et gérer son propre salon de coiffure. Au Nigeria, elle avait d'ailleurs commencé à travailler dans un salon de coiffure, à défaut d'avoir suffisamment d'argent pour continuer ses études.

 

En 2010, alors qu’elle travaillait déjà, une dame d’un certain âge l'approche, lui promet un travail de garde d’enfants en Europe. "Cette dame m'a dit qu'elle allait m'aider à ouvrir mon salon... Une opportunité pareille, ça ne ne peut pas se refuser, surtout au Nigeria." Bridget ne sait pas que cette femme est proxénète et qu’elle est en train de la recruter.

 

C’est sur ce mensonge que débute le calvaire de Bridget.  Comme celui de nombreuses femmes nigérianes originaires des États d'Edo et du Delta, des régions situées à l’est de Lagos, la capitale du pays, et où les recrutements ont lieu.

Plus de 400 victimes identifiées entre 2016 et 2019 en France

Bridget n’est pas la première femme nigériane victime d’exploitation sexuelle en Europe et en France. Historiquement c'est à la fin des années 70 que des femmes nigérianes ont commencé à être exploitées sexuellement en Europe. L’Italie est un des pays fortement concerné pour deux raisons :“jusqu’en 1986 c’est un des rares pays d’Europe de l’Ouest qui n’a pas de législation pour les étrangers, qui plus est l’Italie a des frontières directes avec d’autres pays de l’espace Schengen, permettant ainsi la circulation des personnes, explique le sociologue Olivier Peyroux. Le chercheur a publié en 2020 un livre intitulé « Les Fantômes de l’Europe. Les migrants face aux politiques migratoires », ouvrage très documenté sur la situation des migrants en Europe.

 

C’est donc la situation géographique qui fait que dès le début des années 2000, la France est concernée par cette traite humaine.

 

Une décennie plus tard, un rapport de l’Assemblé Nationale rapporte que dans l’Hexagone la prostitution est “majoritairement pratiquée par des personnes de nationalité étrangère : depuis les années 2000, près de 90 % des personnes prostituées ne sont pas françaises. (...) Principalement originaires de Roumanie, de Bulgarie, du Nigeria, du Brésil et de Chine, ces personnes sont essentiellement sous la coupe de réseaux d’exploitation sexuelle. ”

 

Puis en 2019, l'enquête annuelle de l'Observatoire nationale de la Délinquance et des Réponses Pénales et la mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains donne une idée de l’ampleur du phénomène subi par certaines femmes du Nigeria. Le travail de plus de cinquante associations y est compilé.

 

Près de la moitié des victimes de traite aidées, soit 1413personnes, sont originaires du Nigeria.

 

D'autres chiffres sont également à considérer : ceux du travail réalisé en France par l’Office Central de la Répression de la Traite des Êtres Humains. Entre 2016 et 2019 ce sont 42 réseaux de proxénétisme nigérians qui ont été démantelés sur le territoire par l’OCRTEH. Au total 404 victimes ont été identifiées, dont 24 étaient mineures.

Nice, une des premières villes concernées de France

A Nice, Patrick Hauvuy est directeur de l’association Agir pour le Lien social et la Citoyenneté (ALC). L’organisation pilote le dispositif national « Ac. Sé Accueil Sécurisant », qui regroupe 80 partenaires sur le territoire national et qui assure la mise à l’abri de personnes victimes de réseaux de trafic d’être humain.

 

M. Hauvuy raconte que dans le département, dés le début des années 1990, les travailleurs sociaux ont observé l’arrivée de femmes migrantes et d’un phénomène alors appelé “prostitution migrante économique”. Personne n'avait alors identifié cette prostitution comme de la traite humaine, organisée par des réseaux.

 

A l’époque, il s’agissait plutôt de femmes originaires des pays de l’Est. Petit à petit, d’autres communautés sont arrivées sur le territoire.

 

C’est ainsi que depuis les années 2000, les femmes de certaines régions du Nigeria se retrouvent victimes d’exploitation dans les Alpes-Maritimes. M. Hauvuy explique qu’historiquement, Nice et Strasbourg ont été les deux premières villes à être massivement confrontées à ce phénomène.

 

C’est quand le phénomène s'est amplifié que l’on a compris qu’il y avait des organisations derrière, et qu’il s’agissait en réalité de traite humaine”, explique-t-il. “En effet les travailleurs sociaux ont vite été témoins d’une explosion démographique, d’une turn-over important des personnes, ce qui nous a alerté sur le fait qu’il ne s’agissait pas de “prostitution classique”, mais bien de réseaux criminels importants, dépassant le proxénétisme à la française”, continue-t-il.

 

Le dispositif national Ac. Sé est piloté depuis Nice, car Nice est le premier sas urbain d’importance après la frontière italienne -porte d’entrée en Europe de nombreux migrants - Nous sommes donc aux premières loges de ce système de traite” souligne M. Hauvuy. Il explique également que la ville est un lieu de transit : C’est un point vecteur dans l’axe Vintimille-Marseille, qu’utilise les réseaux de traite pour s’assurer que le transit des personnes se fasse par étape, pour plus de discrétion.

1187 femmes nigérianes venues chercher de l’aide dans les bureaux d’ALC en 10 ans

La réalité de la traite dont sont victimes certaines femmes du Nigeria apparaît dans les chiffres compilés par l’association ALC. Lors des maraudes dans la rue, comme à l'accueil au sein de son bureau, Christophe Perugini, coordinateur du service Les lucioles, qui accueille et accompagne les personnes en situation de prostitution, a vu augmenter le nombre de femmes originaires du Nigeria.

 

Si le nombre global de personnes travailleuses de sexe rencontrées dans la rue est en baisse dans les Alpes-Maritimes depuis 10 ans, le nombre de femmes nigérianes victimes d’exploitation sexuelle reste important sur la globalité de l’action d’ALC. Au total sur les 3715 personnes rencontrées dans la rue en 10 ans (2010-2020)  plus de 900 sont nigérianes, soit 25% des personnes rencontrées. 

 

Mais le chiffre le plus marquant est celui qui émerge lorsque l’on se penche sur le travail réalisé au sein des locaux de l’organisation. Sur les dix dernières années, 41 % des bénéficiaires venus chercher de l’aide étaient des femmes nigérianes, soit près de 1200 personnes, sur les 2870 auxquelles de l’aide a été apportée.

 

Pourtant, la question de l’exploitation sexuelle des femmes du Nigeria reste encore peu discutée en France. Car s'il y a ceux qui regardent mal ces femmes, il y a surtout ceux et celles qui ne les regardent pas du tout. Olivier Peyroux est perplexe face à la situation de ces "fantômes de l'Europe".

 

"Ce qui me frappe c'est que ce phénomène, bien que massif, ne soit pas posé sur la place publique. Ce n'est pas un sujet de préoccupation pour les responsables politiques, l'opinion publique ou les féministes françaises. Il n'y a pas de mobilisation. Ce n'est pas un problème de constat : les autorités ne font pas de déni de l'existence de ce phénomène, mais d'un point de vue des violences faites aux femmes, il me semble que l'on en parle peu."

 

Pourtant les femmes victimes de cette exploitation subissent de nombreuses violences et sont otages de réseaux de crime organisé.

Le crime organisé moyen “le moins dangereux” d’arriver en Europe

Comment un tel phénomène a-t-il pu se mettre en place ? Pour Patrick Hauvuy, derrière cette exploitation il y a des réseaux de crime organisé, qui, depuis des années, ont notamment bénéficié de la déstabilisation du Maghreb, pour organiser de nouvelles routes migratoires.

 

S’il y a 10 ans encore les femmes du Nigeria arrivaient en Europe en avion et donc dans des proportions numériques moindres, depuis la chute de Mouammar Kadhafi, au moment des printemps arabes, le parcours migratoire a complètement été modifié. Les réseaux de passeurs se sont multipliés. En effet, le dictateur libyen était considéré comme un régulateur officieux de la migration en Méditerranée pour le compte de l’Europe.

 

Depuis 2011 les migrants et particulièrement les femmes migrantes, endurent un calvaire pour quitter l'Afrique. Il faut traverser le nord du continent, dont le Sahara, pour arriver jusqu’en Libye, le"port" de départ vers l’Europe. Coincés dans des connection house, des lieux d’attente, le temps de traverser la Méditerranée ou des prisons tenues par des milices, les migrants peuvent patienter pendant des mois. Ils risquent d'être pris en otage, exploités, victimes de violences et de maltraitances avant de traverser la mer et d'arriver en Italie. Pendant ce voyage, qui se fait par étapes, les migrants sont livrés à eux-mêmes, tout en étant aux mains de différents groupes criminels, qui vont profiter de leur situation de vulnérabilité et de nécessité. Une fois en Europe les femmes migrantes sont récupérées par leur proxénètes et dispersées dans différents pays d'Europe, en fonction des "besoins du marché". 

 

Les jeunes femmes tombent dans les filets de ces réseaux de traite extrêmement bien structurés, qui savent comment les récupérer, les retrouver, même si le voyage migratoire semble se faire en errance. Et même si via ces réseaux, les femmes sont victimes de violences, cela reste le moyen "le moins dangereux pour arriver jusqu'en Europe" explique le sociologue Olivier Peyroux. La route est dangereuse pour les femmes et les réseaux de traite ont intérêt à ce que les femmes arrivent en Europe pour s’y faire exploitées et devenir ainsi une manne financière. Ces femmes sont en quelque sorte poussées vers ces réseaux, qui restent une sorte de protection lors de leur parcours migratoire.

 

Dans son ouvrage, le sociologue a compilé des données sur l'ampleur du phénomène : d'après l'agence Frontex, chargée de la protection des frontières extérieures de l'Europe, entre 2015 et 2017 les flux migratoires en Méditerranée ont été divisés par 10. Dans le même temps, l'Organisation Internationale pour les Migrations Italie rapportait une augmentation de 300% du nombre de femmes nigérianes arrivées en Italie pour être exploitées sexuellement.

 

Au sein de l’OCRTEH, Marie* travaille comme enquêtrice depuis 5 ans. Elle a été témoin de différentes vagues de migration et des évolutions des arrivées des femmes en provenance du Nigeria. Elle explique par exemple, qu’entre 2015-2017, la prolifération du nombres de passeurs en Libye et la chute du prix du passage en bateau, rendaient le voyage moins cher et donc plus rentable pour les "Madam ", les femmes proxénètes à la tête de réseaux nigérians. Elle se souvient ainsi d'une proxénète, qui a fait voyager jusqu’à 5 femmes en même temps. Le passage en bateau coûtait environ 1 500 euros, contre 10 000 euros pour celui en avion”, rapporte Marie. Ce sont les proxénètes qui avancent une partie des frais du voyage, et l'imputent ensuite via la dette aux migrantes.

Tromperie, dette et serment de loyauté : des femmes prises au piège

La traite subie par les femmes du Nigeria est mise en place par des réseaux organisés, qui font évoluer leurs stratégies de migration en fonction des opportunités.

 

Christophe Perugini énumère les stratégies mises en place par les réseaux, dont il a été témoin : “En 2015 et 2016 il y avait de très jeunes filles victimes dans la région. Les réseaux recrutaient des personnes plus naïves et moins éduquées, car au Nigeria les gens commençaient à entendre parler de la réalité en Europe. Puis de 2017 à 2019 on a eu tendance à voir arriver des mères isolées avec enfants, venant d’Italie. Les réseaux criminels racontaient alors aux femmes qu’elles obtiendraient plus facilement des papiers en France si elles avaient des enfants. Et depuis 2019, ce que l’on voit c’est la place grandissante des confraternités masculines, les cult, qui deviennent entremetteurs dans le proxénétisme.”

 

En plus de la capacité d'adaptation des réseaux, la traite subie par les femmes nigérianes est particulière sur d’autres points, explique par Patrick Hauvuy : “Il s’agit d’un concentré de ce que l’on trouve dans la traite des êtres humains.

 

Avant toute chose, explique Christophe Perugini, si une partie des femmes peuvent être au fait de l’exploitation sexuelle qu’elles vont subir, elles sont rarement au courant du cadre et du contexte dans lequel cela va s’opérer. Et il reste que pour une grande partie des femmes il y a tromperie au départ, avec la promesse d’un emploi comme coiffeuse ou garde d’enfants. 

 

Bridget, qui n’avait que 19 ans quand elle a été approchée, rappelle : “Personne n'était  au courant de la situation réelle, de l'exploitation en Europe... A l'époque il n'y avait pas de téléphone comme aujourd'hui, il n'y avait pas Internet.”

 

Il y a ensuite la question de la dette qui est exorbitante et difficilement remboursable”, explique M. Hauvuy. La somme est pensée en monnaie nationale, et la conversion en euros n’est pas faite, ou pas clairement expliquée aux les femmes migrantes. Or pour s’en défaire, explique le sociologue Olivier Peyroux, il faut 8 à 10 ans. 

 

Cette dette est directement liée à un serment de loyauté que chaque femme doit prêter avant son départ lors d’une cérémonie appellée le “Juju”. Lors de ce rituel les femmes promettent loyauté à leur sponsor, la personne grâce à laquelle elles vont quitter le pays. C’est par ce biais que se passe le contrat qui lie la personne exploitée à son exploiteur, explique M. Hauvuy.“ C’est extrêmement important car l’engagement est public, devant des gens de la communauté.” Et malheur à celles qui trahissent leur parole : elles seraient frappées de démence ou perdraient la vie.

 

Pourtant en 2018 l’Oba de Bénin, roi de la région du Delta au Nigeria, a réalisé une déclaration importante. Ce notable national aurait libéré de leur serment les femmes migrantes et aurait jeté un sort à ceux qui continuent à faire prêter serment. Les dettes auraient ainsi été annulées.

 

Tous ces critères font que les enquêteurs de l'OCRTEH doutent rarement de l'emprise existante sur les femmes originaires des régions du Delta et de l’Edo. "Il est clair que les femmes nigérianes arrivent avec une dette arbitraire posée sur leur tête, qu'elles sont tenues à la loyauté du fait du rituel pratiqué avant leur arrivée... Ces femmes sont comme dans une prison”, raconte Marie.

Lutter contre cette traite humaine

En France, depuis 1958, l'OCRTEH lutte contre l'exploitation sexuelle dans le cadre de réseaux. “En France il n'y a pas besoin de violence, de contrainte... A partir du moment où l'on gagne de l'argent sur des prestations sexuelles de quelqu'un d'autre, on est un proxénète. Et c'est interdit par la loi", explique Elvire Arrighi, commissaire de Police, et Cheffe de l'OCRTEH.

 

Par ailleurs dans le droit français une travailleuse de sexe est une victime, "même si la personne se dit volontaire, même si elle gagne sa vie ainsi...", continue Mme Arrighi.

 

Ces deux principes guident le travail des policiers de l’OCRTEH.

 

Et il y a également toute une législation qui a évolué avec le temps, passant de la répression à la prise en compte des victimes.

 

En 2000 la France signe le Protocole de Palerme contre le trafic illicite de migrants. En 2003 elle adopte la loi pour la sécurité intérieure qui instaure le délit de racolage passif. Puis en 2005, la Convention de Varsovie sur la lutte contre la traite des êtres humains.

 

“Il faut dire qu’au départ il y avait plutôt en France la volonté de juguler ce qui se passait dans l’espace public, surtout face à l’aspect massif de cette migration. Il était difficile pour la police de lutter contre les réseaux et de protéger les victimes. Aujourd’hui la situation est différente”, détaille M. Hauvuy.

 

Il aura tout de même fallu attendre 2016 pour qu’existe la possibilité, pour les victimes de traite, de demander une protection. Mais elle reste très mince et il est compliqué d’en bénéficier. Pour se faire il faut que les femmes victimes acceptent de porter plainte. Un pas qui n’est pas toujours évident à franchir.

 

Sur le terrain le dispositif national Ac.Sé met en place des mesures de protection des victimes de la traite. Il est piloté par l’association ALC. à Nice, qui depuis vingt ans, propose un hébergement et un accompagnement géographiquement éloigné du lieu de résidence de la personne victime de traite et agit comme pôle ressource auprès des professionnels en contact avec des personnes victimes.

Quelles issues à cette exploitation ?

Certaines femmes vont tenter de rembourser leur dette, prises en otage par leur promesse de loyauté envers la personne qui les aamenées jusqu’en Europe. Certaines retourneront au pays, avec le poids de l'échec et la stigmatisation. D’abord parce que leur migration n’aura pas été économiquement et socialement fructueuse, ensuite parce qu’ aujourd’hui la réalité vécue par ces femmes est de plus en plus connue au Nigeria. “Dès l’arrivée à l'aéroport, tout le monde sait ce que vous êtes allés faire en Europe”, raconte M. Hauvuy.

 

D’autres femmes vont tenter de fuir la mainmise des réseaux, de trouver de l’aide auprès d’associations, peut-être de demander l’asile. Mais Olivier Peyroux explique aussi que : "les femmes qui n'ont pas rembour leur dette peuvent se retrouver avec leur portrait affiché dans les lieux de culte de la communauté nigériane, ce qui vaut à une condamnation à mort.

 

Difficile alors d’imaginer ne pas rembourser sa dette. Il y a comme une fatalité à voir qu'elles ne peuvent pas y échapper. Finalement rentrer au pays c'est une descente aux enfers. Il faut donc se maintenir coûte que coûte en Europe", continue le chercheur.

 

Emprise économique, physique et morale se mêlent dans cette exploitation, qui a une autre particularité : le fait que l’on y trouve de nombreuses femmes proxénètes, qui souvent sont elles-mêmes exploitées. En effet, il semble que pour rembourser la dette qui les lie à leurs exploiteurs, certaines femmes victimes soient autorisées à recruter d’autres femmes, exploitées à leur tour. C’est ainsi que plusieurs femmes victimes racontent avoir été mises en relation avec des jeunes femmes qui se trouvaient déjà en Europe et qui prétendaient travailler dans des salons de coiffure, ou s’occuper d’enfants, alors qu’en réalité, elles étaient victimes de traite.

De victime à proxénète

"Nous sommes face à des personnes qui n'ont connu que ce système de survie, qui se sont souvent retrouvées sous emprise alors qu’elles étaient jeunes, et qui se trouvent face à de l'argent facile. Sortir les gens de ce système est compliqué. Il n'y a pas forcément de perspective d'avenir pour nombre d'entre elles et cette activité est une activité qu'elles connaissent" témoigne Marie*, enquêtrice à l’OCRTEH.

 

Une réalité confirmée par le sociologue Olivier Peyroux, qui explique aussi qu’il y a là une sorte de système d’adaptation des réseaux, qui veulent voir leur activité perdurer. "Il y a de plus en plus de victimes qui deviennent criminelles à leur tour, pour rembourser la dette qu'elles contractent. Elles sont alors autorisées à faire venir des filles à leur tour. C'est un objectif des Madam, car de ce fait, les femmes peuvent plus difficilement aller déposer plainte. En effet, elles sont moins crédibles et sont passibles de poursuites pénales. C'est une tendance que l’on observe depuis quelques années dans l'exploitation sexuelle des femmes nigérianes."

 

Il y a alors l'emergence d'un proxénétisme féminin, qui est une sorte d'adaptation, de réponse face aux enquêtes policières. Cette stratégie est développée par les réseaux criminels, afin de réduire les femmes au silence. Elles se retrouvent à jouer sur deux tableaux en devenant proxénètes et ne peuvent donc plus aller voir la police et dénoncer.

 

Fantômes de l'Europe”

Quelque soit la situation, victime de traite, en fuite, reconnue réfugiée, ou proxénète, ces femmes partagent un sort commun: soit subir lopprobre dans leur pays, soit devenir des fantômes en Europe et vivre dans une prison dorée.

 

Car ces femmes sont présentes dans l’espace public mais invisibles dans les débats. Les femmes nigérianes ne se présentent pas comme des victimes. Même si ce qu’elles ont vécu est indicible. Et dans l’iconographie féministe européenne cela ne colle pas. Elles ne sont pas la figure de la bonne victime, elles ont des revendications, elles savent ce qu’elles ont laissé derrière elles, ce n’est pas un monde enchanté. Elles sont missionnées pour faire vivre des gens au pays”, explique Patrick Hauvuy, pour qui c’est cette posture particulière qui expliquerait en partie l’invisibilité de ce phénomène dans le débat public.

 

En plus d’être invisibilisées, elles subissent l’opprobre. En Europe, explique Bridget, elles affrontent les mauvais regards des passants exaspérés quand elles sont dans la rue. La jeune femme voudrait riposter : Ces travailleuses traversent beaucoup de peines et de souffrances. On imagine que ce ne sont pas des gens sérieux. C'est le contraire, ce sont des gens qui ont des projets, qui veulent faire quelque chose de leur vie.

 

C’est aussi ce qu’explique Patrick Hauvuy. Traverser un continent et une mer, porter un projet de vie meilleure, subir le pire et se tenir encore debout... c'est la preuve d’un sacré courage!” Pour son collègue Christophe Perugini c’est la preuve “d’un élan de vie.

Prison dorée et solitude

Même une fois sorties des mains des réseaux, les femmes restent victimes d'une violence sociale et symbolique.

 

La migration, Bridget n'y avait pas pensé avant d'être accostée par cette dame, une décennie en arrière. Je ne connaissais personne en Europe, ça ne m'était même pas passé par la tête de partir. La France, ça ne lui disait rien du tout avant son arrivée. 

 

Et si elle avait imaginé se retrouver dans une telle situation, elle n’aurait jamais quitté sa vie. Car aujourd’hui, même si elle n’est plus sous la coupe d’un réseau, Bridget résume ainsi son quotidien : Tout est beau dehors, tout à l'air bien, mais nous ne pouvons rien faire. Je ne serai pas en sécurité si je retourne au Nigeria et tant que je n’aurai pas de situation légale en France, alors je ne pourrais pas avoir une activité professionnelle et passer à autre chose. En attendant je regarde les jours passer.” En effet, sortir des mains d’un réseau ne garantit pas de trouver une protection en France, d'avoir des papiers, de trouver un emploi et surtout d'être à l’abri de la violence du crime organisé.

 

Ces femmes se retrouvent dans une prison dorée, dans la forteresse européenne”, résume M. Hauvuy. Impossible pour elles de quitter l’Europe, mais difficile d’y mener une vie normale et sans peur.

 

“Rien à faire”, c’est l’ultime punition infligée à ces femmes qui se débattent pour changer de vie : se retrouver dans une vacuité qui ne fait que produire une pensée de rumination. Comment construire autre chose lorsque l’on est seule, sans véritable lien social, sans personne sur qui compter ?

 

Patrick Hauvuy explique que pour que de telles situations cessent d’exister, il faudrait d’abord que le Nigeria, pays extrêmement inégalitaire, redistribue équitablement ses richesses et offre des perspectives de vie décente à ces citoyens, pour qu’ils n’aient plus à quitter le pays aux mains de réseaux criminels. Il faudrait aussi, du côté européen, repenser la migration.

 

Olivier Peyroux l'explique parfaitement : la complexité du voyage, l'impossibilité à migrer, met les plus vulnérables dans une situation d'exploitation, passage obligé pour pouvoir migrer.

 

Et une fois sur place, il faudrait mieux accompagner les femmes vers une nouvelle vie, car à ALC il y a des exemples de femmes qui construisent autre chose, qui trouvent un emploi, changent de ville et de vie. Moi je leur donnerais une médaille du mérite à ces femmes. Elles sont la preuve que même quand on arrive avec une vie remplie de tant d’épreuves, on peut s'en sortir…” termine Patrick Hauvuy.

 

*Les prénoms des témoins ont été modifiés.

"Lost in Europe"

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet de journalisme collaboratif Lost In Europe qui se penche sur la disparation des migrants mineurs non accompagnés. Retrouvez d'autres articles sur la situation vécue par des femmes Nigérianes en Europe sur le site.

 

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