Malta
Adrien Grima ou le vrai “goût de la Méditerranée”*
2012-02-08
Denb il-Vlegga/La coda della freccia du poète maltais Adrian Grima est le dernier volume (mais le prochain, traduit par Elizabeth Grech**, en français cette fois, est déjà en chantier) d’une longue série de textes en langue maltaise ou en édition bilingue (maltais/allemand; maltais/anglais) publiés par l’auteur depuis la fin des années 1990. Ce recueil (maltais/italien) qui scelle des relations privilégiées avec l’Italie (la Sicile est à 90 kilomètres seulement) compte vingt-cinq textes poétiques qui reprennent un certain nombre de thèmes chers à l’auteur et nous éclairent sur un projet littéraire et une conception de l’inspiration rendus plus explicites, grâce à la métaphore de la flèche, annoncée dès le titre (en français : La Queue de la flèche):
la poésie,
un peu au-dessus de tes entrailles,
Tu la sens te soulever,
ta poitrine,
un peu d’air chargé,
la vibration du son tout au fond.
sacrée poésie,
Un projet qui se précise d’œuvre en œuvre, depuis It-Trumbettier (Le Trompettiste,1999) et Rakkmu (Tissage, 2006) et qui comprend également des textes critiques, narratifs et pour la jeunesse, et qui s’insère dans les nombreuses activités de Grima: professeur de littérature maltaise à l’université mais également infatigable opérateur culturel et organisateur de rencontres à Malte et ailleurs, à travers l’association Inizjamed qu’il préside depuis six ans et qui, en partenariat avec Literature Across Frontiers, est à l’origine d’initiatives essentiellement euro-méditerranéennes. Un autre recueil Rih min-Nofsinhar (en français : Vent du Sud), publié par les Edizzjoni Skarta de Malte en 2008, écrit en collaboration avec l’autre grand poète de l’île, Immanuel Mifsud, ayant pour thème les changements climatiques et la désertification, témoigne de l’intérêt que portent les deux auteurs à l’actualité et à la nécessité d’une prise de conscience urgente de la part des populations de la Méditerranée devant un processus inéluctable. D’ailleurs, toute la poésie de Grima reflète une combinatoire originale de la matière, de l’élément naturel et de l’élément humain qui forment un tout inséparable, comme par exemple dans Arc-en-ciel :
voyageur craignant le froid
Je préfère presque la tempête.
et tient parole.
comme une brise sur le matin,
comme les mouettes volant vers la gloire,
le souffle qui me recouvre.
Dans sa préface, Costanza Ferrini, spécialiste des littératures méditerranéennes, a bien ciblé ce que représente l’exercice poétique chez le poète : « Pour Adrian Grima, la fonction de la poésie est pratique ; c’est un instrument toujours à la portée de la main, un crayon bien taillé, un t-shirt, un arc toujours prêt à être tendu, un état du corps, un mode de vie.» (p. 3)
Un autre versant de son engagement apparaît dans les nombreuses références à l’histoire récente et aux conflits ethniques dans les Balkans, comme dans Dubrovnick (p. 6) ou Que feras-tu au bout de la nuit, textes inspirés aussi par ses nombreux voyages :
quand le jour se lèvera
Comment contrôleras-tu le feu
Qui ramassera la cendre empoisonnée
Qui chassera la puanteur d’une nuit
mais un jour quelqu’un te demandera
et tu vas nier
glisser dans la nuit empoisonnée […]
ou par l’actualité sociale et politique, en particulier, aux migrants qui tentent de rejoindre l’Europe à travers Malte :
comme un orphelin dans les questions,
ramasse des morceaux par ci par là
je ne sais toujours pas qui est
ou encore par les événements du Soudan, de l’Érythrée, et de la Palestine, comme dans le long poème intitulé Ramallah:
sur la rivière, elle s’attend à tomber
Elle sait qu’elle sautera dans les airs en dansant. (p. 33)
Si Grima s’inscrit ainsi dans la lignée de la « polyphonie méditerranéenne » de Thierry Fabre et de ses points de vue et appartenances multiples, la priorité est cependant le plus souvent accordée à Malte – « Malte la généreuse » (p. 38) – et à sa place dans le concert méditerranéen car, il insiste sur ce point, « il n’y a pas de culture méditerranéenne, mais une infinité d’imaginaires maltais et méditerranéens qui s’encastrent les uns dans les autres ». En effet, le combat quotidien de l’auteur consiste à rappeler, chaque fois qu’il en a l’occasion, la créativité de ses compatriotes et l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains qui se dessine depuis quelques années – au-delà des stéréotypes et de l’imagerie touristique – et dont il faut assurer la promotion : localement, tout d’abord, et en ce sens les fonds publiques et la reconnaissance des Maltais eux-mêmes laissent beaucoup à désirer, et ensuite en soutenant la traduction dans les principales langues européennes et, pourquoi pas, dans certaines autres langues minoritaires. De même qu’Immanuel Mifsud Adrian Grima a « choisi » le maltais comme langue maternelle et tous deux nous délivrent une sorte de défense et illustration de la langue maltaise, formulant quelques doutes sur la réalité actuelle du bilinguisme anglais/maltais qui, certes, a influencé les générations précédentes presque exclusivement tournées vers le monde anglophone. Mais aujourd’hui, et ce à partir de l’adhésion de l’île à l’Union européenne en 2004, la littérature est caractérisée par une grande disponibilité mentale et une grande ouverture que les nouvelles technologies ont favorisées en particulier en ce qui concerne les relations avec l’Afrique du Nord. La dernière édition d’Inizjamed (Malta Mediterranean Literature Festival, 8-10 septembre 2011) a permis à des poètes de neuf pays de rencontrer les écrivains et les musiciens de l’ile autour du thème « Le printemps arabe : dignité et liberté », de renforcer une passerelle créée avec passion au cours des années précédentes et d’esquisser des stratégies futures pour le développement du champ littéraire maltais sur place et au niveau international.
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Adrian Grima, Denb il-Vlegga/La coda della freccia , préface de Costanza Ferrini, édition bilingue maltais/italien,
Lucera, Lushir, 2011.
* Expression empruntée au titre d’une conférence d’Adrian Grima intitulée Le gout de la Méditerranée et autres Kinnies . (2011)
** Toutes les traductions citées ici sont d’Elizabeth Grech.
07/02/2012
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