Alger. Elles racontent la plage.

Alger.(Photo: Ghania Khelifi)

 

A l’est d’Alger s’étend une immense et magnifique plage entre deux ports de pêche et désertée pendant la décennie noire en raison de la proximité des maquis terroristes. Elle est depuis quelques années le rendez-vous des familles de la classe moyenne supérieure. Le village de vacances où les chalets sont loués à prix d’or draine professions libérales et intellectuels. En été, les familles de milieux plus populaires y viennent en week-end dans la partie où il leur est loué des petites tentes, interdites normalement par les autorités pour des raisons de sécurité. La plage pourrait représenter à elle seule les différents modes de vie et les catégories sociales des Algériens. A gauche les femmes et hommes portant la tenue de plage islamique : voile, djelbab — voile islamique intégral — et pantalons. Au centre les maillots deux pièces, les lunettes de soleil de marque et la musique occidentale des restaurants et cafés. A droite, des groupes d’hommes seuls jeunes ou plus âgés. Aucune infrastructure ou équipement de ce côté-ci. Seule démarcation entre ces territoires : le corps des femmes couvert ou découvert.

 

La plage nous rend notre corps

Cherifa, 68 ans, retraitée de la caisse d’assurance maladie algérienne. Elle vit avec son époux, retraité également, dans la banlieue est d’Alger. Elle sous -loue à sa belle-soeur un bungalow dans le village de vacances. Elle y séjourne avec deux de ses filles, dont les maris viennent uniquement les weekends. Elle aimerait faire le pèlerinage de la Mecque “ou au moins la omra” avec son mari mais pour l’instant ils n’ont pas les moyens nécessaires.

“Je ne peux pas imaginer un été sans plage. La mer est pour moi comme une amie que j’attends de retrouver avec impatience. A mon âge, 68 ans, je ne porte plus de maillot, ça ne se fait pas et en plus je n’ai pas envie que mes petits-enfants et mes gendres voient toute cette peau flasque et ces rides! Je mets un short comme vous voyez et en dessous un maillot une pièce. Quand j’arrive sur la plage, j’ai l’impression que mon corps devient plus léger, plus jeune… je sais pas comment le dire. Libéré ? Depuis mon plus jeune âge j’ai ce sentiment de liberté, de bien-être, à la plage.

Quand j’étais petite fille, j’allais en vacances chez ma grand-mère à la campagne. Je me souviens de notre bonheur avec tous mes cousins quand nos oncles nous annonçaient une journée à la plage. Ils nous mettaient tous garçons et filles à l’arrière d’une camionnette avec des pastèques et des galettes pour venir ici, à cette même plage. Mes cousines et moi nagions en robe et les garçons enlevaient leur tee shirt, on disait alors le tricot, et plongeaient avec leurs pantalons. Personne n’avait de maillot et aucun de nous ne savait nager. On restait au bord à jouer avec les vagues, à se rouler dans le sable, à essayer de faire boire la tasse les uns aux autres.

La plage n’était jamais bondée comme maintenant. Les Algériens étaient peu nombreux mais il y avait quelques familles françaises sous des parasols, avec des femmes en maillot deux pièces et des lunettes de soleil. Un attirail de « roumis » qui ne nous concernait pas. C’était encore la colonisation. On ne se mêlait jamais à leurs enfants, même si on lorgnait sur leurs pelles et leurs seaux. Recouverts de sable on mangeait nos tranches de pastèques et de galette avant de repartir au coucher du soleil.

A la maison nos mères nous rinçaient à l’eau froide dans de grandes bassines. C’était un pur bonheur qui s’est arrêté pour moi quand mes seins ont commencé à paraître. Je n’étais plus une enfant et je devais désormais accompagner les femmes les autres étés. Les oncles les entassaient elles aussi dans leurs camionnettes mais nous arrivions presque à la nuit tombée. D’ailleurs on ne distinguait plus les hommes assis plus loin sur le sable ou marchant parfois dans l’eau les pantalons retroussés jusqu’aux genoux.

Je me souviens de mes grandes cousines qui se tenaient la main à quatre ou à cinq et rentraient dans l’eau toutes excitées en poussant des cris. Elles se baignaient tout au bord, empêtrées dans leurs robes gonflées par les vagues, leurs foulards qui glissaient sans arrêt. Souvent avant de repartir, elles remplissaient des bidons d’eau de mer ou plus exactement l’eau de sept vagues. Plus tard j’ai appris que l’eau recueillie servait à un rituel de magie pour se marier. La mer nous rendait nos corps de femmes et nous faisaient belles et désirables.”

 

Ma bataille de la mer

Alger.(Photo: Ghania Khelifi)

 

Sihem, 44 ans, est mère au foyer de 3 enfants. Son mari est cadre dans une entreprise publique. Ils habitent un logement social à l’ouest de la capitale. Ils ont attendu ce logement dix ans. Ils ont loué pour la première fois un appartement pour un mois à 200 000 dinars algériens - le SMIG est à 18000 dinars -dans un village rural à 20 kilomètres de la plage. Elle suit assidûment les blogueuses algériennes pour les recettes de cuisine et leurs “trucs” de beauté.

“J’adore la plage. Depuis toujours. Ma belle-mère au début de mon mariage refusait que je «traîne son fils parmi les nus et les femmes sans pudeur». Heureusement mon mari aime lui aussi la mer. On y venait en cachette les premières années, on secouait le sable de nos vêtements pour effacer toute trace avant de rentrer. C’était idiot de notre part parce que ma belle-famille voyait bien les coups de soleil sur nos visages. Avec mon premier enfant, on prétextait l’emmener s’amuser. Finalement j’ai gagné la bataille de la plage parce que les voisins y allaient et certains louaient des emplacements dans des campings et des maisons en bord de mer. Maintenant tout le monde y va. Nous revenons chaque été ici.Cette année je me suis achetée cette tenue de marque à Alger. Vous voyez : c’est un pantalon, un haut assez long pour ne pas marquer les fesses au sortir de l’eau et un bonnet assorti.

C’était un peu cher mais je n’aime pas la djeba - robe longue traditionnelle - qui m’empêche de nager. Et je trouve que c’est plus décent que de montrer ses formes avec le soutien-gorge et la culotte qui se voient à travers une robe. Le maillot c’est hors de question pour moi. D’abord mon mari ne l’acceptera jamais, ensuite je fais la prière et en tant que musulmane je ne peux pas monter mon corps à n’importe qui.

Tout le monde est étonné de me voir nager comme si les femmes comme moi n’en étaient pas capables ! Soit disant nous sommes des femmes conservatrices qui n’ont jamais rien appris de leur vie à part le ménage ! Ça m’énerve. Ah oui vous voulez savoir pourquoi je viens à la plage ? Pour le plaisir… j’ai l’impression que c’est le seul moment où je suis seule avec moi-même. Je ne pense plus à rien. Juste au plaisir de l’eau sur mon corps.”

 

Chacun fait ce qu’il veut

Alger.(Photo: Ghania Khelifi)

 

Manel, 20 ans, est étudiante à Alger. Ses parents occupent depuis plus de dix ans une maison dans le village de vacances. Ils ont un laboratoire d’analyses médicales dans un quartier populaire de la capitale. Ils sont propriétaires dans une résidence au sud de la capitale. Elle est la plus jeune de ses cinq frères et soeurs. Elle voyage souvent avec ses parents au cours de l’année mais passe tous les étés dans ce village. Elle refuse qu’on lui dise qu’elle fait partie de “la jeunesse dorée” parce que ses grands parents étaient “pauvres” et qu’elle a des amis “normaux”.

“Moi je suis là surtout pour bronzer et revoir les amis.Chaque année je me prépare : épilation, gommage et un nouveau maillot. Mes parents ont une maison là-haut, derrière ces arbres. En fait je crois que j’aime la plage pour après, quand à la rentrée je suis bronzée et j’ai bonne mine. Là je peux me permettre de porter un deux pièces, on est entre nous.

Chaque été toute notre bande de copains se retrouve ici. On discute sur la plage pendant des heures, on fume, on joue au ballon, aux cartes. Et bien sur des flirts, un peu de drague. En soirée on prend des verres au nouveau rooftop de la pizzeria du village. Enfin ce n’est pas un vrai rooftop mais on s’y sent bien tous ensemble. De temps en temps la direction du village organise des spectacles pour les résidents, c’est toujours très sympa.

Bon c’est vrai il y a les « hadjoubis » qui gâchent un peu le décor.Elles barbotent avec le niqab par cette chaleur alors que leur mari,lui est en short et torse nu. Enfin chacun fait ce qu’il veut. Je reconnais que si on va pas en maillot dans leur espace, les barbus ne se mêlent pas de nos affaires. Ils sont là-bas dans la crique. Beaucoup viennent de l’intérieur du pays d’après les immatriculations de leurs voitures. Ils sont de leur côté et nous du nôtre. On a entendu quelques histoires de femmes insultées parce qu’elles se promenaient en maillot sur leur plage. Je trouve que chacun doit respecter les opinions de l’autre. Si une femme veut porter le voile sur la plage c’est son problème.

Parfois mes parents reçoivent des tantes ou des cousines.Eh bien certaines se baignent avec des robes. Elles sont très pratiquantes alors c’est normal. Ma mère me dit souvent que le jour où elle verra des « barbus » sur notre plage elle ne descendra plus. Elle ne les aime pas depuis la décennie noire, vous savez quand il y’avait le terrorisme en Algérie et personne ne sortait ni allait à la plage. J’étais trop jeune je suis née en 1997 je n’ai pas connu cette période. Dieu merci je n’aurais pas voulu aller en Tunisie ou en Europe pour profiter de la mer. Moi l’été c’est ici et pas ailleurs.”

 

Amina Zoubir - Prend ta place - Épisode 3 : Sirène.

 

 

D’autres témoignages vous attendent : à Tunis, à Nice et à Rome, des femmes racontent aussi.

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