Nice. Femmes, corps et Côte d’Azur: merci le bikini ?

Fin de la pleine saison. Les derniers aoûtiens pataugent dans la Mer Méditerranée avant d’affoler Bison Futé sur la route du retour. Sur la promenade des Anglais nous rencontrons une jeune Azuréenne en apparence sûre d’elle, lunettes de soleil vissées sur le nez, prête à discuter sans tabou du rapport à son corps. Comme l’héroïne Tropézienne Brigitte Bardot au siècle dernier, on pourrait parier sur son émancipation. Le bikini n’a-t-il pas libéré ces femmes de toutes contraintes ? Bronzer, s’exposer au soleil n’est pourtant pas anodin pour Andréa. Si B.B. faisait du topless sans se soucier du regard des autres, Andréa a besoin d’une préparation préalable avant de découvrir son corps et de s’installer sur les galets.

Pour beaucoup de jeunes femmes azuréens la pression du corps idéal fait partie d’une norme ancrée parfois depuis la plus tendre enfance. Le plus souvent vêtues en bikini, elles apprennent à préparer leur corps, tel un rituel avant l’été, mais surtout avant la plage. Epilation, salle de sport, huiles bronzantes, cette pression est certes présente chez les hommes, mais est bien plus envahissante chez les femmes. Andréa a 23 ans et plus de 3000 abonnés sur sa page Instagram « mlk_andrea » où elle partage sa passion pour la mode, le maquillage et affiche son quotidien de jeune Niçoise.

Sur la célèbre promenade, on se confronte à l’image de carte postale colorée de teintes bleutées et orangées : les fameuses chaises bleues et les corps hâlés. Mais tout ceci fait partie d’un imaginaire collectif dont on perd parfois l’origine et le sens. Car de nombreux éléments de la toponymie, de l’architecture, de l’aménagement urbain mais également des modes vestimentaires et physiques sont liés à la vaste épopée séculaire de la station balnéaire.

 

XIXe siècle : la Côte d’Azur, the Place to Be

Une vogue s’installe dès le milieu du XIXe siècle : les bains d’hiver dans la Riviera française. Ancien lieu de passage du Grand Tour effectué par les jeunes aristocrates jusqu’en Italie pour parfaire leur éducation, le littoral méditerranéen français devient en quelques décennies un lieu de villégiature incontournable.

Des premières stations balnéaires ont été initiées par les Anglais au milieu du XVIIIe siècle, mais elles se développent considérablement au siècle suivant notamment à l’ère victorienne où la reine effectua de nombreux séjours entre 1895 et 1899.

 

Peau porcelaine ou hâle pain d’épice : le bronzage comme fait social

La Côte d’Azur est un de ces lieux où le hâle s’inscrit en fait social, comme nous le rappelle l’historien spécialiste de l’histoire culturelle, Pascal Ory dans L’Invention du bronzage. Dès les années 20, on s’y rend bien plus gaiement en été qu’en hiver contrairement au siècle passé. Lieu d’exigences vis-à-vis de son corps, elle est et fut également un lieu d’émancipation. Sur les plages de la Baie des Anges, on a appris à se défaire du corset après la Seconde guerre mondiale, à porter le bikini, inventé par Louis Réard en 1946, à montrer et à apprivoiser un corps jusqu’alors totalement couvert. Ce cap est décrit par l’auteur comme « un pas décisif dans le sens de la maîtrise féminine du plaisir érotique ».

Et les étapes furent nombreuses. Le Festival du film de Cannes, fondé en 1946, est un acteur important de la médiatisation et de la diffusion de ces imaginaires corporels.

 

Corps dévêtu : émancipation et nouvelles injonctions

Débarquée comme un ovni une jeune femme du pays devient une véritable icône sexuelle et sexualisée de son époque. En 1956 dans Et Dieu créa la Femme, Brigitte Bardot ne fait qu’un avec son personnage Juliette, et opte, comme elle, pour la liberté de ton et le corps naturel. Tout comme les nombreuses photos volées de l’actrice en topless dans son domicile de Saint-Tropez à la Madrague, les nouveaux habitus vestimentaires sont scrutés dans les médias. En 1970, l’ORTF enquête ainsi dans un reportage sur la mode du monokini à Saint Tropez. On y voit des femmes sûres de leur corps défendant leur liberté de se mouvoir et leur confort, mais également des pourfendeurs de cette nouvelle tendance qui y dénoncent une atteinte à la pudeur ou encore des hommes plus attaché à l’objectivisation de ces corps presque nus.

L’exposition des corps des femmes sur la rive méditerranéenne française fait donc débat depuis plusieurs décennies.

 

Brigitte Bardot en monokini à St Tropez en 1983 . (Crédit : Purepeople.)

 

En 2016, un arrêté municipal créé la polémique. Une mère de famille venue se baigner avec ses enfants sur une plage cannoise, vêtue d’un burkini — une tenue de bain couvrant intégralement le corps créée au début des années 2000 par une Australienne — a dû payer une amende de 11 euros pour tenue « incorrecte » et « non respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité ». Plusieurs municipalités comme Fréjus et Nice, ont imité la ville de Cannes par la suite. Mais le Conseil d’Etat avait statué en sens inverse en invoquant le fait que l’arrêté municipal méconnaissait les libertés fondamentales que sont “la liberté d’aller et venir et la liberté de conscience”. Et finalement la ville de Cannes avait été condamnée à rembourser l’amende de 11 euros à la mère de famille.

En monokini ou en burkini le corps des femmes subit ainsi toujours les volontés de le maîtriser, le dévisager, le critiquer, quelque soit la tenue.

 

 

D’autres témoignages vous attendent : à Tunis, à Alger et à Rome, des femmes racontent aussi.