Rome. Des filles à la plage…

Que nous racontent les interviews de ces jeunes femmes glanées sur la plage publique des Romains ? Cette même plage où Pasolini fit étape, il y a un peu plus de 50 ans, pour « Comizi d’amore», un film documentaire qui entendait sonder les Italiens et les Italiennes sur la sexualité.

Plage romaine. Crédit : Nathalie Galesne — BAB

 

Comme chaque été les médias balancent leur marronnier éculé sur la chaleur : « il n’a pas fait aussi chaud depuis un siècle» geignent-ils en boucle. Si le réchauffement climatique explique ces records de mercure, ce qui reste inchangéc’est qu’aux premiers rayons du soleil les romains et les romaines se précipitent aux « Cancelli » (portails), « Ar buco » (au trou) comme ils aiment appeler leur plage. Bande de maquis et de dunes,rescapée par miracle à la spéculation immobilière, Castel Porzianose déploie d’Ostia à Torvajanica, on y accède tout au long de la route littorale par huit portails.

 

Inspiration pasolinienne

Pasolini y fit étape, il y a un peu plus de 50 ans, pour « Comizi d’amore» (meeting d’amour). Nous sommes en 1963, alors qu’il fait des repérages pour « L’évangile selon Saint Matthieu », il décide avec son producteur de profiter de leur virée dans les principales régions de la péninsule pour mieux comprendre comment leurs compatriotes se rapportent à la sexualité. Liberté sexuelle, différences de genre, divorce, homosexualité…C’est le plus souvent les pieds dans le sable que le cinéaste sollicite, micro au poing, enfants, femmes et hommes de tous âges et classes confondus. Y font aussi des apparitions plusieurs intellectuel.les de ses ami.e.s : Giuseppe Ungaretti, Alberto Moravia, Cesare Musatti, CamillaCederna, Adele Cambria…

« Je vous conseille de profiter de l’entracte pour penser à tout autre chose. Il n’y a en effet rien de plus fatigant que de parler de sexe, et le pire doit encore arriver ! », ironise le cinéaste dans Comizi d’amore.

 

“Comizi d’amore” de Pasolini.

 

Loin de se vouloir une enquête exhaustive, ce documentaire est en revanche « une expérience sociologique » qui hume l’humeur des Italien.ne.s sur des questions peu discutées à l’époque. Sorti en 1965, « Comizi d’amore » est aujourd’hui classé dans les 100 meilleurs films du patrimoine cinématographique italien. Nait aussi avec ce petit chef-d’œuvreun drôle d’exercice de style dont s’emparent à intervalle régulier les journalistes pour prendre la température des imaginaires amoureux du Bel Paese. Dans l’étouffoir de ce mois de juillet 2018, nous avons joué nous aussi aux apprentis Pasolini à Castel Porziano…

 

Le corps des femmes

Au delà du Cancello 8, la plage est fréquentée par une faune humaine bigarrée : transsexuels, homos, nudistes (plus rares qu’autrefois), propriétaires de chien, groupes de jeunes, et généralement toutes personnes préférant ce coin de sable aux espaces plus ordonnés des autres cancelli, quadrillés de parasols et de transats, et pris d’assaut par les familles. C’est de là que nous partons pour remonter vers le cancello 1, notre promenade se veut une déambulation subjective pour faire entendre la voix de jeunes femmes sur les questions posées par Pasolini quelques cinquante ans plus tôt : “Peut-on vraiment parler de sexualité en Italie avec ses parents ou est-ce encore un tabou? Les femmes aujourd’hui sont-elles vraiment libres ? Et L’homosexualité…”

Nous sommes toutefois tenaillées par une question obsédante : Comment les jeunes femmes vivent leur corps en Italie? L’exposent-elles facilement après avoir été biberonnées par la tv commerciale de Berlusconi,témoins de ses frasques, du bunga-bunga, des ascensions politiques éclairs de soubrettes propulsées dans les rangs de l’Hémicycle contre d’innommables faveurs ? Que signifient ces quelques dix-sept ans de diktat où le corps des femmes a littéralement été pris en otage, chosifié par un système de représentations et de marchandisation avilissant?

D’ailleurs, avant de poursuivre la lecture de cet article, il est fortement conseillé de regarder Le corps de femmes, court documentaire et éclairage édifiant de LorellaZanardo. « Nous sommes partis d’un état d’urgence, explique la réalisatrice.La constatation que les femmes, les femmes vraies, sont en train de disparaître de la télévision et qu’elles ont été remplacées par une représentation grotesque, vulgaire et humiliante. La perte nous a semblé énorme : l’élimination de l’identité des femmes était en train de se produire sous les yeux de tous mais sans qu’il y ait une réaction appropriée, même de la part des femmes.»

Si par bonheur les jeunes générations boudent de plus en plus la télé, le corps des femmes n’en est pas moins, toujours et encore, l’objet de fantasmes et manipulations sur les réseaux sociaux similaires à ceux du petit écran.

 

Castel Porziano, ce qu’elles en disent…

Mais poursuivons notre ballade à Castel Porziano. Pas évident d’arracher les jeunes femmes à leur farniente pour discuter de corps et de sexualité. A l’aire des selfies et des vidéos en cascades, elles se montrent plutôt réticentes à répondre à nos questions. Cependant la plage est longue et nous finissons par recueillir une bonne dizaine de témoignages à partir desquels se dessine un même identikit. Peau bronzé, maillot sage, corps tatoué, les jeunes filles qui ont accepté de parler ont toutes eu un moment difficile avec leur image à l’adolescence. Elles avaient alors beaucoup de mal à exhiber leur corps à la plage: corps trop gros, trop maigres, seins trop plats… dans tous les cas, corps encombrants et inadéquats à l’injonction lancinante des canons de beauté.

Leur éducation sexuelle n’est pas vraiment passée par leurs parents, même si la question était plus facilement abordable avec les mères que les pères. Pas grand chose non plus du côté de l’école, si ce n’est quelques rares films sur la reproduction. C’est plutôt entre copines, avec une grande sœur, et surtout sur les réseaux sociaux qu’elles se sont informées. Aussi, si elles estiment pouvoir parler plus librement de sexualité que leurs aînées, le thème reste encore tabou ou nimbé de gêne avec les adultes.

La plupart des jeunes filles interrogées ne repoussent pas l’idée du mariage, au contraire elles imaginent leur vie d’adulte à l’intérieur d’un projet matrimonial « à cause des enfants…deux maxi », mais pas avant d’avoir vécu au préalable avec leur partenaire, une vie conjugale à l’essai que couronnera le mariage « si ça marche ». Si elles se sentent relativement libres dans leur sexualité, elles ne peuvent pas, à quelques exceptions près, envisager de relations sexuelles heureuses en dehors de l’amour. C’est à dire que le sentiment amoureux reste indispensable au plaisir sexuel.

Certaines d’entre elles disent avoir été poussé à avoir des rapports sexuels pour paraître plus dégourdies que les copines, mais ont su depuis prendre leurs distances et remettent en cause l’influence néfaste des réseaux sociaux au moment de ces premières expériences. Dans le même élan, elles condamnent la pornographie qu’elles jugent anxiogène, avis partagé par le seul jeune homme interviewé sur la plage qui dénonce la dissociation entre le corps réel et celui des exploits brandis par la pornographie. Aucune des jeunes femmes interviewées ne condamne l’homosexualité, elle la considère absolument normale. On est à des années lumière des réactions horrifiées filmées par la caméra de Pasolini. Toutes disent avoir plusieurs ami.es homosexuels et/ou lesbiennes, malheureusement victimes de l’homophobie ambiante.

 

 

Violence symbolique, violence sexuelle

Si les conversations glanées au bord de l’eau en ce mois de juillet font apparaître des profils de jeunes femmes positifs, la sexualité des jeunes italien.n.es est loin de ressembler au bleu céruléen qui surplombe la plage de Castel Porziano. Monica Lanfranco, féministe, écrivaine, journaliste et activiste tire un signal d’alarme : « Si l’on considère que la première approche des jeunes vis à vis de la sexualité passe par la pornographie, on cerne mieux la génération de ces jeunes femmes qui sait techniquement tout sur le sexe (et principalement sur ce que veulent les hommes) mais rien sur l’imbrication entre corps, plaisir, sexualité et empathie. Cette déconnexion est un ingrédient fondamental de la violence masculine sur les femmes. »

Monica Lanfranco sait de quoi elle parle. Depuis une vingtaine d’années, elle se rend dans les lycées pour y animer des formations sur les relations entre sexes et contre la violence faites aux femmes. « Faire du corps de la femme un morceau de barbaque que l’on peut maltraiter à loisir du point de vue symbolique permet à cette violence d’advenir réellement, poursuit-elle. Cette dégénération est de plus en plus palpable. En effet, bien qu’elles soient protégées par les lois obtenues grâce aux luttes de leurs mères et grand-mères, les jeunes filles sont de plus en plus disposées, par exemple, à accepter la gifle si ce geste est motivé par la jalousie ; elles trouvent également normal que leur petit copain contrôle leur portable, ou leur interdise de participer à certaines initiatives, y compris dans le cadre scolaire.»

Pouvoir, contrôle, isolement : ces sempiternels motifs de l’abus et de la domination de genre continuent de façonner les relations entre les deux sexes, souvent à l’insu des jeunes filles.

 

 

D’autres témoignages vous attendent : à Nice, à Tunis, et à Alger, des femmes racontent aussi.