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Liban. La guerre sans cesse, l’angoisse toujours recommencée

2026-03-09

Depuis une semaine, l’aviation israélienne bombarde massivement le Sud-Liban, y compris la ville côtière de Tyr, la Bekaa aux alentours de Baalbek, et, plus encore, Dahiyeh, la banlieue Sud de Beyrouth. A ce stade, on dénombre plus de 400 personnes tuées et plus de 1500 blessées.

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Au Liban, la guerre n’a jamais cessé. Plus de 10 000, tel est le nombre de violations israéliennes de la trêve de novembre 2024, conclue entre Israël et le Hezbollah à la suite de l’offensive contre le Liban ayant causé plus de 4 000 morts, des dizaines de milliers de blessés, y compris dans l’explosion de bipeurs et de talkies-walkies, couronné par l’assassinat du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah.

 

Ce « cessez-le-feu » n’aura pas empêché la construction par Israël d’un mur le long de la « ligne bleue », le maintien de ses cinq positions militaires en territoire libanais et le survol quotidien du pays par ses aéronefs. Le bourdonnement incessant de drones au-dessus de Beyrouth étant tristement devenu une caractéristique de la ville, à l’instar des coupures d’électricité qui continuent d’en rythmer le quotidien.

 

Dans la nuit du 1er au 2 mars, le Hezbollah a revendiqué le tir de trois roquettes vers Israël, qui n’ont pas fait de blessés. Soit une réponse symbolique à la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran, déclenchée quelques jours plus tôt au milieu de négociations diplomatiques, et, en particulier, le ciblage, dans la journée, du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khameiny. 

Action symbolique, idéologique ou martyre ? Mais pouvait-il ne pas réagir à l’agression de son principal soutien militaire et financier, depuis sa création en 1982, au moment de l’invasion israélienne du Liban, lui-même en pleine guerre civile ? Ou plutôt, une absence de réplique de sa part aurait-elle pu freiner cette nouvelle offensive d’Israël, aérienne et terrestre, alors que ce dernier s’émancipe de quelque prétexte que ce soit pour poursuivre sa guerre totale, pour envahir ses voisins et piétiner le droit international ? 

Toutefois, selon le quotidien francophone L’Orient-Le Jour, le Hezbollah serait « une excroissance de la République islamique dont il faut se débarrasser avant qu’elle ne finisse par anéantir ce qui reste du Liban », arguant du fait qu’il suicide le pays. De nombreux médias reprennent d’ailleurs ce narratif, tant pour condamner le Hezbollah que pour ouvrir la voie à une normalisation avec Israël, dans le sillage des Accords d’Abraham.

 

On ne peut que constater qu’il s’agit d’une énième guerre dans un État déjà ébranlé depuis trop longtemps. Survenue au sein, et à cause, d’un système politico-financier vicié, la crise bancaire de 2019, parmi les plus violentes au monde, ayant plongé des centaines de milliers de familles dans la précarité, éradiquant leur épargne et leur pouvoir d’achat en raison d’une dévaluation monétaire massive, puis le Covid-19, l’explosion du port de Beyrouth en 2020, ayant détruit une partie de la ville, et, la guerre israélienne de l’automne 2024, un an après le « 7 octobre », ont fini de convaincre la population libanaise de l’affliction macabre touchant leur pays.

 

Le rouleau compresseur d’une force d’occupation

 

Depuis une semaine, l’aviation israélienne bombarde massivement le Sud-Liban, y compris la ville côtière de Tyr, la Bekaa aux alentours de Baalbek, et, plus encore, Dahiyeh, la banlieue Sud de Beyrouth. Plus de 400 personnes ont été tuées et plus de 1500 blessées. Israël a lancé une offensive terrestre dans le Sud, malgré l’avantage tactique des combattants hezbollahis sur le terrain, du fait de techniques de guérilla et d’une certaine autonomie des unités.

 

Les autorités israéliennes assurent vouloir y établir une « zone tampon » jusqu’au fleuve Litani : comprendre une « zone de non-vie » où toute activité y sera suspecte et neutralisée, y compris par du phosphore blanc, comme cela est depuis longtemps attesté.

 

Le ministère israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a de son côté affirmé que « Dahiyeh ressemblerait bientôt à Khan Younès », soit un retour à la case départ de la doctrine « Dahiyeh », appliquée par l’armée israélienne depuis deux décennies pour raser tout bonnement ses cibles. Et, sans surprise, est aussi assumée l’équation de l’état-major israélien dans son analyse globalisante du « terrorisme » : Iran = Hezbollah = Liban = Hamas = Palestine, =  « Arabes » pourrait-on ajouter.

Tout est donc à éradiquer par le souffle des canons, tant les groupes paramilitaires, les États que les peuples, car l’enjeu est bien de déstructurer la région, à commencer par le voisinage proche, de façon à maintenir un état de divisions et chaos propice à la poursuite d’opérations militaires d’autant plus incessantes qu’elles sont essentielles - au sens littéral - à Israël. 

Et à la poursuite de conquêtes territoriales qui n’ont jamais cessé depuis 1948. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou vient de le clamer à nouveau : « Nous sommes en train de changer la face du Moyen-Orient ».

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Trump et Netanyahou au Musée d'Israël à Jérusalem le 23 mai 2017. Crédit : Matty Stern/U.S. Embassy Tel Aviv

L’armée israélienne a multiplié les « avis d’évacuation », via son porte-parole en arabe, le désormais célèbre Avichay Adraee, véritable oiseau de mauvaise augure, dont chaque message insuffle le désespoir aux peuples de la région. Et suscite son lot de terreur et de panique. Au Sud, à l’Est dans la Bekaa, à Beyrouth, majoritairement dans des régions chiites, ces alertes de frappes imminentes, qui considèrent uniquement le territoire libanais comme un théâtre d’opération, dénué de vies, matérielles et immatérielles, déclinent chacune la rhétorique selon laquelle « les activités terroristes du Hezbollah obligent l’armée de défense d’agir contre lui dans cette zone ». Une armée de défense génocidaire, et défense d’en parler. 

Au flou géographique s’ajoute la temporalité incertaine de ces avertissements, « à effet immédiat », et, pièce maitresse de cette guerre également psychologique, certains trajets d’évacuation sont imposés, sans jamais savoir s’il sera possible de retourner chez soi. La transformation de zones conquises ou frappées en zones militaires fait également partie de la stratégie israélienne, dans une logique de domicide, qui n’a jamais cessé dans la bande de Gaza.

Et ce ne sont pas seulement des immeubles d’habitations entiers qui sont visés mais aussi des associations, des médias, comme la chaîne « Al-Manar » et la radio « Al-Nour », ou encore une position de la FINUL. Dans son rejet du multilatéralisme, Israël s’est toujours opposé à cette mission des Nations Unies au Liban depuis 1978, dont le retrait, avalisé par le Conseil de sécurité de l’ONU, sous pression israélo-étatsunienne, est censé débuter à la fin de l’année.  

 

Le 6 mars, les forces spéciales israéliennes ont mené une opération à Nabi Chit, dans le but de retrouver la dépouille de Ron Arad, aviateur israélien capturé en 1986. Malgré l’échec de leur mission, celles-ci n’ont pas hésité à tuer 41 personnes et à ravager un quartier entier, témoignant, s’il en fallait, du jusqu’auboutisme de cette armée, y compris pour des objectifs non militaires.

 

Une société fracturée

 

La séquence en cours a suscité divisions et critiques à l’intérieur même de la société libanaise. Si le Hezbollah, par la voix de son secrétaire général, Naïm Qassem, a justifié les tirs de roquettes par les violations israéliennes itératives du « cessez-le-feu » et par l’assassinat d’Ali Khamenei, il a aussi assumé la confrontation, résistance légitime, selon lui, face à l’occupation.

 

Le Hezbollah lui-même n’est pas épargné par ces clivages internes depuis qu’il a été affaibli dans ses capacités militaires et politiques, comme en témoigne la démission début février de Wafiq Safa, cadre historique du parti et responsable de l'unité de liaison et de coordination avec les services de sécurité libanais. La « victoire divine » du Hezbollah contre Israël en 2006, et son aura alors conférée, apparaissent aujourd’hui bien loin, même si sa base semble rester solide. D’autant que les principales victimes de ces offensives sont issues de la communauté chiite, ce qui cultive, réciproquement, un sentiment de menace existentielle possiblement facteur de cohésion. D’aucuns y voient une erreur tactique du « Parti de Dieu », si ce n’est une trahison, y compris certains alliés, comme pourrait être interprété le silence de Nabih Berri, président de la chambre des députés et chef du mouvement chiite Amal.

 

Pour sa part, le gouvernement libanais, sous l’égide du Premier ministre Nawaf Salam, a réaffirmé le rôle de l’État avec pour priorité le désarmement du Hezbollah, déjà escompté depuis plusieurs mois ; il a annoncé tout de go interdire ses activités militaires, ainsi que celles des gardiens de la révolution iraniens au Liban, avec l’approbation de ministres issus de la formation Amal. Plusieurs autres responsables politiques ont eux aussi tiré à boulets rouges sur le Hezbollah, que ce soit le chef du parti Kataëb, Samy Gemayel, qui a condamné une action suicidaire du « Parti de dieu » et soutenu le renforcement de l’État, ou encore Samir Geagea, chef des Forces libanaises, qui a tout simplement réclamé sa dissolution.

 

Mais comment rendre effectives ces déclarations avec une armée sous perfusion étrangère, surtout  étatsunienne, munie d’équipements modestes et vieillissants, et dont les salaires encore plus modestes restent tributaires de l’aide internationale ? Une armée qui n’a d’ailleurs jamais riposté aux agressions israéliennes en défense de l’intégrité territoriale du Liban ?

 

Une population exsangue

 

Pour l’heure, l’ampleur du conflit laisse craindre le pire. Plus d’un demi-million de personnes ont été déplacées, et beaucoup dorment dans des abris, des écoles, des gymnases et autres infrastructures publiques lorsque les autorités le permettent. Divers espaces publics sont occupés comme la Corniche de Beyrouth ou encore la place des Martyrs dans le centre-ville, avec les difficultés logistiques – parfois des dizaines d’heures d’attente dans les embouteillages – et matériels – que peut-on emporter dans l’urgence d’un « avis d’évacuation » ? – que l’on peut difficilement imaginer.

 

Comme à chaque guerre, des profiteurs se donnent des raisons pour assouvir leur lucre, à l’instar de propriétaires qui ont drastiquement augmenté leurs loyers, au détriment de familles indigentes. Aucune mesure politique n’a été prise pour geler les loyers alors que le coût de la vie s’est lui aussi accru. Les travailleurs (et surtout les travailleuses) domestiques étrangers pâtissent derechef de cette situation. Face à celle-ci, et la crainte de n’avoir nulle part où aller, mais aussi fort d’un sentiment antichiite non négligeable, certaines familles ont fait le choix de rester.

 

Même si elle paraît moindre par rapport à son niveau lors de la dernière offensive, la solidarité reste prégnante, via des associations, des groupes WhatsApp et de multiples initiatives individuelles, tant pour loger que nourrir les déplacés, favorisée par une bonne connectivité de réseaux et de collectifs.

 

Mais à chaque conflit resurgit l’angoisse de l’incertitude, l’angoisse des morts et de la fuite, l’angoisse d’une mémoire qui résiste dans la tourmente. Les traumatismes ne cessent de se réveiller et s’autoalimentent. Chaque nouvelle frappe, chaque bourdonnement de drones, chaque bruit sourd, chaque alerte nourrit un état d’anxiété permanent qui ne finit pas et n’en finit pas de lessiver la société dans son ensemble. Avec à chaque fois le risque de se fragiliser davantage si ce n’est d’imploser.

 

La communauté internationale a certes appelé à « un cessez-le-feu immédiat », resté lettre morte, et le président français, Emmanuel Macron, aurait demandé au Premier ministre israélien de « s’abstenir d’une offensive terrestre » (donc tant que les bombardements restent aériens, rien ne serait à redire ?). La consolidation du dispositif militaire français en Méditerranée orientale avec le déploiement d’un porte-avions permet tout au plus de rouler des mécaniques.

 

Mais l’absence de mesures politiques, coercitives et effectives, à quelque échelle que ce soit, à l’encontre de l’État génocidaire qui poursuit sa fuite en avant régionale ajoute une nouvelle dose de complicité à l’ignominie. Combien de morts, de blessés, de déplacés et de destructions y aura-t-il cette fois-ci ? Le Liban sera-t-il de nouveau occupé comme en 1982 ? Quand est-ce que le pays sortira du cauchemar de la guerre permanente, dans une crise sans fin ?