Italy
Les protagonistes oubliées de l'émigration italienne, d'hier et d'aujourd'hui
2026-04-19
On raconte qu’autrefois, en Sicile, dans certains villages de montagne, lorsque le vent soufflait fort, les femmes montaient sur les hauteurs pour crier des mots “d’amuri e di duluri”, (d’amour et de douleur ), aux êtres chers si lointains. “Ventu, portami ‘a so vuci e portagli ‘u me chiantu”, (Vent, apporte-moi sa voix et porte-lui mes larmes ), déclamaient-elles, en espérant que les rafales franchissent ces distances béantes, et que leurs mots puissent rejoindre le fils parti vers le Nord, le frère en Suisse, le mari en Amérique, autant d’hommes qui ne revinrent jamais.
Enveloppées dans leurs châles noirs, le visage tourmenté par les larmes et rehaussé d’un foulard, les vieilles femmes des petits hameaux de l’arrière-pays grimpaient sur les falaises et les plateaux pour accomplir ce rituel solitaire, suspendu entre désespoir et espoir, paganisme et prière. On raconte que, de temps à autre, la voix d’un berger répondait en écho : “Sugnu cca “! (je suis là !) pour apaiser leurs cœurs déchirés par le silence et l’attente.
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Cette ancienne tradition populaire, appelée « voix dans le vent », est née avec les grands mouvements migratoires qui ont bouleversé l'Italie, en particulier le Sud, entre le XIXe et le XXe siècle. Si elle a disparu avec les premiers moyens de communication, elle n’en reste pas moins une puissante métaphore de cette page douloureuse du passé, trop souvent oubliée.
Un exode massif
Entre 1861 et 1985, 29 millions de personnes ont émigré, principalement vers l’Amérique, l’Argentine, le Brésil, la France, l’Allemagne, la Suisse et la Belgique. La première grande vague migratoire (1861-1930) concernait principalement les ouvriers agricoles et les paysans du Nord-Est, mais au cours des années qui suivirent, elle s’étendit également au Sud, en particulier en Calabre, où l’on enregistra près de trois millions de départs entre 1900 et 1920.
Les causes étaient multiples. L’Italie post-unification était un pays encore profondément divisé, pauvre et arriéré ; les réformes agraires tant attendues ne se concrétisaient pas et des milliers de paysans se retrouvèrent sans terre, opprimés par le pouvoir des grands propriétaires terriens et par les fréquentes famines (1).
Des familles brisées et des villages fantômes
L'expérience migratoire a radicalement transformé la vie de millions de personnes, rompant les liens affectifs, bouleversant les équilibres sociaux et dispersant des familles entières aux quatre coins du monde. En effet, bien que le projet initial de ceux qui partaient fût d’accumuler rapidement du capital à l’étranger pour ensuite rentrer au pays, la plupart d’entre eux ne revinrent jamais, modifiant à jamais l’équilibre démographique de leurs lieux d’origine (2).
Nichés dans l’Italie décharnée de l’arc alpin, parmi les éperons rocheux inaccessibles des Apennins ou dans les coins les plus reculés du Sud, de très nombreux villages survécurent avec beaucoup de mal à ce processus de dépeuplement inexorable. Tout semblait enveloppé d’un voile d’immobilité : les rares exploitations encore en activité fermaient l’une après l’autre faute de main-d’œuvre et les lourdes machines agricoles restèrent à rouiller au soleil. Il n’y avait plus de de bras pour les faire fonctionner.
En effet, ce sont surtout les hommes (80 %) qui partaient travailler sur les chantiers, dans les mines ou à la construction des chemins de fer, tandis que les femmes devenaient les gardiennes silencieuses et solitaires du vide laissé par une absence qui pouvait durer des années, voire toute une vie. Pourtant, elles aussi ont joué un rôle fondamental dans la « diaspora italienne », quand bien même celui-ci a été minimisé par le récit historiographique officiel qui les représentent comme figures marginales, soumises et immobiles.
Les veuves blanches
Désormais seules, les mères, sœurs, filles et épouses des émigrants, appelées « veuves blanches », ont connu très tôt, mais difficilement, des formes d’autonomie en devenant chefs de famille, bien que ce droit ne leur ait jamais été reconnu. Non seulement elles ont maintenu des liens familiaux solides et élevé leurs enfants comme des « mères célibataires » modernes, mais elles ont également contribué à la moitié du travail agricole du pays tout en s’occupant de la gestion économique des envois de fonds, qui représentaient environ 10 % du revenu national.
L’activité incessante des femmes a assuré la subsistance de communautés entières et a constitué la condition indispensable à la mobilité des hommes. En effet, plutôt que de subir passivement leurs choix, les femmes contribuaient concrètement à leur emmigration, investissant parfois même leurs propres ressources, comme la dot, pour financer leurs départs.
Les premières émigrantes
Bien que moins importante en nombre que celle des hommes, la mobilité féminine fut tout de même significative. Entre 1871 et 1980, 6 462 791 Italiennes ont émigré (3). Dès l'ère préindustrielle, de nombreuses jeunes quittèrent la campagne pour la ville, afin d'être employées comme nourrices dans les familles les plus aisées ou comme blanchisseuses, tisserandes et brodeuses dans les filatures. Au fil des ans, la présence des Italiennes à l'étranger s'est progressivement accrue. Selon le recensement britannique de 1951, entre la fin des années 1940 et le début des années 1950, 12 661 hommes et 20 468 femmes sont arrivés en Angleterre en provenance du Sud de l'Italie, parmi lesquels de nombreuses « jeunes mariées de guerre » qui rejoignaient les soldats britanniques, qui les avaient épousées.
La double exclusion des femmes de l’histoire
« En Italie, le thème des migrations a fait l’objet d’importantes contributions historiographiques au cours des dernières décennies, les femmes migrantes étant le sujet de centaines d’études », explique Maddalena Tirabassi, directrice du Centre Altreitalie sur les migrations italiennes et de la revue éponyme. « Cependant, jusqu’à récemment, à l’instar de l’histoire des migrations italiennes, qui n’avait pas réussi à s’inscrire pleinement dans le canon officiel de l’historiographie nationale, l’histoire des femmes migrantes n’avait pas été intégrée à celle des migrations. On a assisté à la persistance d’une double exclusion des femmes de l’histoire : une minorité au sein des études sur les migrations qui, à leur tour, n’avaient qu’une faible visibilité dans l’histoire de l’Italie » (4).
Pourtant, leur expérience a grandement contribué à la construction d'une identité féminine nouvelle par rapport à celle qui leur était imposée dans leurs contextes d'origine. Selon l’historienne ukrainienne Tamara Hareven, ces femmes ont en effet apporté une contribution fondamentale au processus de modernisation des rôles familiaux, des valeurs personnelles, de l’éducation des enfants et des modes de socialisation, s’imposant comme de véritables agents de changement et d’émancipation, tant dans les pays de départ que dans ceux d’arrivée (5).
Si, outre-mer, les premières émigrées mariées se montraient au départ plus réticentes à s'intégrer, se contentant de transmettre leur culture d'origine aux nouvelles générations, les jeunes célibataires, elles, s'adaptèrent plus rapidement grâce à leur travail, qui les exposait à des contacts plus fréquents avec les communautés locales. En effet, bien qu’elles fussent presque toujours recensées comme « femmes au foyer », beaucoup d’entre elles étaient nourrices, fileuses, ouvrières, domestiques ou cuisinières dans les maisons d’autres femmes de « rang » supérieur. Certaines devinrent même institutrices, assistantes sociales, journalistes, entrepreneuses et contribuèrent aux luttes pour la défense des droits des immigré.e.s. La participation massive des femmes à la manifestation qui enflamma les rues de Buenos Aires en 1907, la huelga de las escobas, la grève des balais, contre l’augmentation des loyers face aux très mauvaises conditions de logement, fut particulièrement significative.
Les émigrantes d'aujourd'hui
Après la crise économique qui a frappé la péninsule de 2007-2008, une nouvelle vague migratoire a vu le jour en Italie : depuis lors, 1,6 million de personnes ont émigré, principalement en Europe (76 %): le Royaume-Uni, l'Allemagne et la Suisse arrivant en tête. Au 1er janvier 2025, 6,4 millions de personnes étaient inscrites au Registre des Italiens à l'étranger (AIRE), auxquelles s'ajoutent les 60 à 80 millions de « descendants d'émigrés », présents surtout au Brésil, en Argentine et aux États-Unis : un chiffre très élevé, qui va jusqu’à dépasser la population résidant actuellement en Italie, soit 58 943 000 personnes (ISTAT).
Ce sont surtout les jeunes générations (18-34 ans) et de plus en plus de femmes qui partent, à l’exception de certaines régions du sud où le phénomène reste majoritairement masculin. Selon l’AIRE, au cours des dix dernières années, la présence féminine parmi les personnes de nationalité italienne résidant à l’étranger a augmenté de 115,9 %. Indépendantes, diplômées et polyglottes, les nouvelles émigrantes partent presque toujours seules pour s’affranchir d’un marché du travail caractérisé par de fortes inégalités salariales et de nettes discriminations de genre.
Federica Araco
7/4/2026
NOTES :
1) Cf. Borruso F., In viaggio. Donne italiane migranti tra Otto e Novecento, En route. Les femmes migrantes italiennes entre le XIXe et le XXe siècle, dans « Pedagogia Oggi », revue SIPED, année XV, n° 1, 2017, Pensa Multimedia Editore.
2) Au fil du temps, 35 % des émigrés sont revenus en Italie, tandis que 65 % se sont installés définitivement à l’étranger.
3) Favero L., Tassello G. Cent’anni di emigrazione italiana (1876-1976), Cent ans d'émigration italienne (1876-1976), dans Rosoli G., « Un secolo di emigrazione italiana 1876-1976 ». Rome : Centro studi emigrazione, pp. 27-28.
4) Maddalena Tirabassi, Trente ans d’études sur les migrations de genre en Italie, p. 2.
5) Hareven, T., Modernization and Family History, dans « Signs », II, 1, 1976, pp. 190-206.
LÉGENDES :
1. Photo de Francesco Matera. Wikimedia Commons.
2. Musée régional de l’émigration Pietro Conti, Gualdo Tadino (PG). Wikimedia Commons.
3. Affiche dédiée aux émigrants publiée à São Paulo, au Brésil. Wikimedia Commons.
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