Jeunesses

L’automne incandescent de l’Europe : la Gen Z dans la rue, aux cris de « Bismillah, c’est les ténèbres »

25 octobre 2026

Tout est parti de la banlieue parisienne. Le 18 septembre 2026, à Créteil, des lycéens se sont mis en grève aux côtés de leurs professeurs pour protester contre les postes d’enseignants vacants qui n’étaient pas remplacés. Trois semaines plus tard, le 6 octobre, 891 lycées étaient déjà bloqués en France et, selon le ministère de l’Intérieur, 265 000 personnes manifestaient dans les rues, 450 000 selon les organisateurs. Entre-temps, une phrase apparemment dénuée de sens, « Bismillah, c’est les ténèbres », était passée de l’écran des portables aux pancartes des cortèges. Mais pour mieux comprendre ce mouvement, il faut replacer ces manifestations dans le mouvement qui traverse toute l’Europe.

Facebook

Une vague qui déferle sur le Vieux Continent

 

La France est l’épicentre et la vitrine la plus visible d’une effervescence qui couvait depuis longtemps et qui, ces dernières semaines, a gagné plusieurs pays. Chaque mobilisation a ses propres raisons, mais toutes se rejoignent autour d’un même fil conducteur : le coût de la vie, l’école publique, le logement et l’absence de perspectives pour les jeunes.

 

En Espagne, c’est la crise du logement qui a mis le feu aux poudres. Le 26 septembre, à Madrid, une manifestation en soutien à Mariacarmen, une femme de 87 ans expulsée de l’appartement où elle vivait depuis soixante-dix ans, a rassemblé une centaine de tentes sur la Puerta del Sol. Six jours plus tard, il y en avait 1 300. La vieille dame est morte le 7 octobre et, le jour même, les deux principaux syndicats espagnols ont annoncé une grève générale pour le 11 novembre.

 

Au Portugal aussi, la flambée des loyers mobilise. Le 10 octobre, une plateforme réunissant une quarantaine d’associations a investi les rues de la capitale portugaise et de plusieurs autres villes, affirmant vouloir suivre l’exemple de la France et de l’Espagne.

 

En Albanie, la contestation remonte au printemps. Les étudiants ont rejoint le mouvement de « la Révolution des flamants roses » — qui s’oppose à un projet porté par le tandem Kushner-Trump prévoyant la construction de complexes touristiques de luxe dans des zones protégées — au sein d’une mobilisation plus large réclamant la démission du gouvernement d’Edi Rama, accusé de corruption.

 

L’Italie a rejoint le mouvement plus tardivement, mais celui-ci s’y est rapidement propagé. À partir du 5 octobre, les occupations et les autogestions ont commencé à Turin, avant de gagner Rimini, Bologne, Rome, Gênes et Lecce. Les revendications vont du désengagement financier de l’État à l’égard de l’école publique à la vétusté des infrastructures, des entraves au droit aux études à la crise du logement qui frappe les étudiants contraints de quitter leur ville d’origine pour étudier. Sans oublier la cherté de la vie, la guerre, le racisme et la répression de la contestation.

 

La grève générale espagnole est prévue le 11 novembre et une grève internationale a été annoncée pour le 20 novembre. Les jeunes de toute l’Europe se citent mutuellement dans des reels sur Instagram et TikTok, qui amplifient le mouvement et lui donnent un écho grandissant. Mais pour mieux comprendre ce phénomène, il faut toutefois s’arrêter sur les particularités du cas français.

 

Tout est parti d’une capture d’écran de Snapchat, la principale plateforme utilisée par les jeunes pour coordonner leurs mobilisations. Celle-ci a circulé sur les réseaux sociaux au début du mois d’octobre. Dans les conversations privées entre différents groupes de lycéens qui s’organisent pour bloquer leurs établissements apparaît un message signé par un certain Mamadou. Le pseudonyme, ostensiblement stéréotypé, le mélange d’expressions arabes, d’argot et de français approximatif, l’appel à bloquer les lycées en semant le chaos et en scandant « Bismillah, c’est les ténèbres », le tout accompagné de drapeaux algériens sont autant d’éléments censés rendre le personnage crédible.

 

Cependant, les internautes ont rapidement soupçonné que l’auteur soit un policier cherchant à infiltrer les groupes de jeunes contestataires en se faisant passer — assez maladroitement — pour un adolescent. Aucune preuve ne permet, à ce jour, d’affirmer que le message a bien été rédigé par un membre des forces de l’ordre. Une chose est sûre, en revanche : en quelques jours, cette phrase, attribuée au prétendu infiltré, est devenue un mème viral.

 

Les jeunes se la sont appropriée pour tourner en dérision cette tentative grotesque d’imiter leur façon de parler, tout en mettant en lumière le stéréotype bien connu du casseur de banlieue d’origine nord-africaine, vandale et semeur de troubles dans les manifestations. La formule est devenue si emblématique, si révélatrice, qu’elle a franchi les frontières françaises. Le 9 octobre, elle figurait sur plusieurs pancartes à Bruxelles. Même l’activiste écologiste Greta Thunberg a repris le slogan dans un message vidéo.

 

Mais que signifie exactement l’expression « Bismillah, c’est les ténèbres » ?

 

« Bismillah » est la forme abrégée de la basmala, la formule qui ouvre le Coran et que les musulmans prononcent avant d’entreprendre quelque chose — commencer un repas, partir en voyage, par exemple. « C’est les ténèbres », en argot, signifie que tout va mal, que la situation est catastrophique. Assemblées, les deux expressions ne veulent rien dire. Et c’est précisément là que réside le problème : le langage religieux se trouve réduit à un marqueur folklorique, au service d’une caricature raciste.

 

Le français des jeunes, notamment dans les banlieues, est truffé d’expressions d’origine arabe, comme « wesh » ou « wallah », qui sont entrées dans le langage courant au point d’avoir largement perdu leur connotation initiale. En tentant d’imiter leur registre pour se rapprocher des adolescents, le prétendu infiltré aurait ainsi méconnu le sens religieux précis de « bismillah ». Ainsi si « Wallah », serment solennel invoquant Dieu, est quasi devenu une simple interjection — à force d’être employé à tout bout de champ, il ne signifie plus guère que « vraiment » —, « Bismillah », en revanche, conserve un lien beaucoup plus étroit avec la prière.

 

Dans une Méditerranée où les frontières linguistiques et religieuses se croisent chaque jour, ce qui s’est passé en France — au-delà des revendications des manifestants — nous rappelle à quel point la langue, la religion et l’identité sont devenues, tout à la fois, des terrains d’affrontement et de rencontre.

 

Emanuela Frate