Littérature
Gaza en métaphore. "Ne t’excuse pas, ô guerre !" de Ahed Helles
26 octobre 2026
Comment traduire un poète qui demande de ne pas interpréter la parole des morts ? Comment traduire une poésie qui se méfie de la métaphore, alors même qu’elle fait des étoiles des « cicatrices lumineuses » et des arbres des cimetières les « facteurs des morts » ?
Ahed Helles
C’est l’une des questions qui m’a accompagnée tout au long de la traduction de Ne t’excuse pas, ô guerre (Lā taʿtadirī ayyatuhā al-ḥarb), le dernier recueil du poète palestinien Ahed Helles.
Écrit à Gaza, pendant une guerre qui traverse chaque page, ce recueil aurait pu n’être lu que comme un témoignage. Il en est un, incontestablement. Mais le réduire à cette seule dimension reviendrait précisément à manquer ce qu’il ne cesse d’interroger, à savoir ce que la guerre fait aux mots, à la mémoire, à l’identité, et jusqu’à la possibilité même de faire de la poésie.
Ahed Helles écrit de la poésie tout en mettant la poésie à l’épreuve. Il se méfie des images lorsqu’elles embellissent la souffrance, des métaphores lorsqu’elles substituent une représentation au réel, des récits héroïques lorsqu’ils enferment les êtres dans le rôle qu’on leur a assigné.
Il va jusqu’à intimer au poète de se taire devant les yeux des enfants morts. Ailleurs, Gaza elle-même refuse les éloges dont on l’accable et le rôle d’héroïne qu’on lui fait jouer. Et pourtant les images demeurent, puissantes : un enfant mort dont les yeux sont des « balcons ouverts sur la joie » ; des maisons qui recommandent aux vivants de se souvenir ; un cœur qui saigne seul comme un cheval noir dans une vallée de neige ; des étoiles qui portent jusqu’à la porte du ciel les cicatrices des poètes, des écrasés et des perdants en amour.
Cette tension est peut-être l’une des grandes forces du recueil. Il ne s’agit pas de renoncer à la métaphore, mais de lui demander des comptes.
La question surgit explicitement dans un poème au titre presque programmatique : Une Nakba qui ne se prête pas à la métaphore. La Nakba[1] y apparaît à la fois comme mémoire, comme récit transmis et comme grille à travers laquelle le présent palestinien a longtemps été pensé.
Mais que devient cette mémoire lorsque le présent semble excéder jusqu’aux mots hérités pour le dire ? Et que peut encore la métaphore lorsque le réel paraît avoir dépassé ce qu’elle était censée rendre imaginable ?
Cette interrogation fait écho à La Palestine comme métaphore de Mahmoud Darwich. Mais là où la Palestine a pu devenir, dans la poésie, le lieu d'une réflexion plus vaste sur l'exil, la perte et la condition humaine, la destruction de Gaza semble mettre à l'épreuve les représentations héritées de la Nakba.
Ce n’est pas la mémoire qui vacille, mais la capacité des images et des récits transmis à rendre compte de ce qui advient. La poésie de Ahed Helles se tient précisément dans cette tension : elle hérite d’un imaginaire qu’elle ne cesse de questionner.
C’est peut-être aussi pourquoi le poète se défie autant des représentations héroïques de Gaza que des métaphores qui prétendraient dire sa souffrance. Dans Gaza… comme une défaillance dans le monde, il commence par la rendre à son ordinaire. Gaza n’a rien, nous dit-il en substance, de ce qui fait les villes séduisantes ; ses oiseaux eux-mêmes ne font pas de métaphore lorsqu’ils volent : ils volent pour survivre. La guerre a encore ajouté de la misère à cette ville dépouillée.
Pourtant, c’est depuis cette apparente absence d’exceptionnalité que Gaza devient une question adressée au monde. Quelque chose manque à l’humanité, écrit le poète. Quelque chose manque à l’être humain. Il ne s’agit donc pas pour lui de renoncer à la mémoire palestinienne, mais de refuser qu’elle devienne un cadre dans lequel le présent devrait nécessairement entrer.
La poésie doit pouvoir accueillir ce qui échappe aux récits hérités, y compris lorsque cela exige de mettre en question ses propres images.
Traduire ce recueil imposait dès lors une vigilance particulière : ne pas rendre plus poétique ce qui ne cherchait pas à l’être, ne pas expliquer ce que le texte laissait ouvert, ne pas atténuer non plus les étrangetés de l’arabe lorsqu’elles pouvaient vivre en français. Il fallait surtout apprendre à reconnaître les mots qui revenaient. Car ils reviennent beaucoup chez Ahed Helles, et ils ne reviennent jamais tout à fait identiques à eux-mêmes. Le déplacement, la trace, la survie, la joie, l’excuse, la maison, la mémoire, le retour : de poème en poème, ces mots se chargent des textes qu’ils ont déjà traversés.
Le retour, notamment. On revient à une maison qui n’existe plus, à une ville que l’on a quittée sans savoir si l’on pourrait la revoir ; les morts reviennent dans les rêves, l’enfance revient par fragments, les oiseaux reviennent, ou ne reviennent pas. Jusqu’à cette phrase, après seize mois de déplacement : « Je suis revenu à Gaza et Gaza est revenue à moi. » Le mouvement est soudain réciproque. Le poète ne retrouve pas la maison, mais il s’assoupit dans la ville « comme les racines s’assoupissent dans le giron de la terre », confiant dans la promesse de la nature du retour des feuilles vertes.
Ce retour n’annule rien. Il ne répare ni les morts ni les maisons. Il ne ramène pas celui qui revient à ce qu’il était avant. Mais quelque chose recommence à pousser.
[1] Le terme arabe de Nakba (catastrophe) renvoie à l’expulsion de près de 750 000 Palestiniens de leurs villes et villages en 1948. Elle est commémorée chaque année le 15 mai.