Jeunesses
Chants historiques et nouvelles formes de contestation des deux côtés des Alpes
27 octobre 2026
Parallèlement à l’émergence de nouvelles formes d’expression visuelle — chorégraphies TikTok, cosplay dans les rues —, le son s’impose comme un puissant vecteur de cohésion, d’identité collective et de diffusion des revendications populaires.
Manif en Fanfare
De l’Orchestre du Nouveau Monde à Paris à la grande tradition des chants de lutte — de Bella Ciao à L’Internationale, en passant par El pueblo unido jamás será vencido —, la musique franchit les frontières et transforme la contestation politique en un patrimoine culturel universel et partagé. Sur les places en ébullition de l’Europe, les slogans ne sont plus les seules voix de la protestation.
Il y a les chorégraphies et les battles d’aura improvisées sur TikTok devant les cordons de police. Il y a aussi les déguisements, dont certains empruntés à l’univers des mangas et et à l’animation japonaise (Goku, Dragon Ball).
D’autres super-héros défilent aussi, de Superman à Deadpool, en compagnie de créatures -licornes ou T-Rex- dans d’absurdes costumes gonflables. Ainsi dans les rues de France, on pouvait croiser Pikachu, Spider-Man, Superman, Captain America, jusqu’à un improbable Napoléon et un Jésus-Christ.
Un acte de résistance pacifique
Mais la musique possède une portée symbolique particulière. Elle ne sert pas seulement à faire retomber la tension dans les moments les plus agités : elle devient un acte de résistance pacifique et un puissant amplificateur des revendications populaires.
L’Orchestre du Nouveau Monde en offre une illustration saisissante. Dirigé par Étienne Jarrier, cet ensemble fondé en 2020 entend conjuguer écologie, justice sociale et musique classique. Le samedi 17 octobre 2026, quelque 400 musiciens se sont réunis place de la République, à Paris, pour soutenir les revendications des lycéens. À 12h20, alors qu’ils répétaient en vue d’un concert prévu à 13 heures, les gaz lacrymogènes et les grenades assourdissantes ont fait irruption. Le concert a dû être interrompu.
Au programme figuraient La Marseillaise, The Hanging Tree, tiré de la bande originale de Hunger Games, et la Marche impériale de Star Wars. Une image qui en dit plus que bien des discours : la culture ne plie pas devant la répression.
L’orchestre s’inscrit dans une longue tradition où les chants jouent un rôle central. On pense notamment au refrain repris par les Gilets jaunes et les syndicats, devenu incontournable dans les cortèges : « Même si Macron ne le veut pas, on est là… ». Ou encore à L’Internationale, écrite par Eugène Pottier en 1871, au lendemain de la Commune de Paris, devenue l’hymne historique du mouvement ouvrier et de la gauche française. Sans oublier Le Chant des partisans, composé à Londres en 1943 sur des paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon et une musique d’Anna Marly, devenu l’hymne de la Résistance française.
Les musiques de la contestation transalpine
De l’autre côté des Alpes, l’Italie possède elle aussi son répertoire. Bella Ciao en est le fleuron : de chant de la Résistance, il est devenu un hymne universel de liberté, repris, traduit et adapté dans de nombreuses langues.
À ses côtés, le slogan « Siamo tutti antifascisti », souvent réduit à « Siamo tutti Antifa », est lui aussi repris à pleins poumons jusque dans les rues françaises, avec l’accent bien reconnaissable des manifestants français !
Parmi les expressions musicales de la contestation transalpine, une place de choix revient aux Fanfares Militantes : ces formations de cuivres et de percussions, d’inspiration populaire et libertaire, qui accompagnent depuis longtemps les manifestations syndicales et étudiantes.
Un morceau revient fréquemment dans les cortèges récents : J’ai deux passions, fanfare et révolution, une réinterprétation pleine d’humour du célèbre J’ai deux amours de Joséphine Baker. Le titre incarne à merveille la rencontre entre l’énergie festive des fanfares, l’engagement politique et l’élan révolutionnaire.
Composé par Sergio Ortega et popularisé par le groupe chilien Quilapayún, El pueblo unido jamás será vencido (« Le peuple uni ne sera jamais vaincu ») résonnait déjà dans toute l’Europe sous la dictature de Pinochet. Aujourd’hui encore, on le retrouve dans les manifestations les plus diverses.
Comme Bella Ciao, ce chant a cessé d’appartenir à un territoire particulier. Une preuve supplémentaire que, dans les mouvements sociaux, la musique n’est pas un simple accompagnement : elle est une force collective, un langage commun et une arme de résistance.