Femmes
Algeria
L'enfant qui ne voulait pas naître
2022-08-13
J’ai grandi au Sahara, une région d’Algérie où perdurent, encore aujourd’hui, de nombreux mythes et légendes, qui, existaient il y a quelques décennies encore, dans tout le Maghreb. Parmi ces mythes, on retrouve celui de l’enfant qui sommeille dans le ventre de sa mère.
L’islam reconnaît qu’un fœtus peut entrer en « hibernation » prolongeant ainsi la grossesse.
Qu’on le désigne par « erragued » ou « rouigued » ou « el mergoud » ou « bou Mergoud » on retrouve cette croyance au niveau de l’ensemble des pays de l’Afrique du Nord, de la Lybie, jusqu’au Maroc, en passant par la Tunisie et l’Algérie. On pourrait croire, qu’il s’agit là, d’une « tradition » berbère mais on la retrouve également en Arabie Saoudite, à Mayotte et probablement dans d’autres contrées.
La croyance populaire attribue souvent cette situation à un choc émotionnel subi par la femme enceinte (Khel3a) ou à un acte de sorcellerie, commis à son encontre.
J’ai personnellement connu un homme qui était né, dans les années soixante, sept ans après le décès de son père. Auparavant sa mère n’avait eu que des filles et l’héritage du défunt avait été partagé selon les préceptes de la loi islamique. A la naissance de l’enfant, personne n’a remis en doute sa filiation. Le seul problème résidait dans le fait que ses oncles devaient rendre une partie des biens qu’ils avaient hérités auparavant.
Autrefois, les hommes ignoraient tout ce qui concernait l’anatomie féminine. Les sujets relatifs à la sexualité et à l’enfantement étaient tabous. Seules les « waladates » (accoucheuses traditionnelles) connaissaient ces choses-là. Ces femmes, généralement d’un certain âge, maîtrisaient aussi bien l’art du « Rbat » (rituel qui consiste à « verrouiller » la virginité des jeunes filles avant le mariage) que de soigner la stérilité ou même de provoquer des avortements, en cas de nécessité. Pour cela, elles avaient recours à certaines pratiques et à l’utilisation de plantes dont elles seules, connaissaient les effets.
Le point commun qui relie tous les pays où cette croyance a perduré est la religion. L’islam reconnaît en effet qu’un fœtus peut entrer en « hibernation » prolongeant ainsi la grossesse au-delà de la limite des neuf mois prévus. Ainsi les quatre écoles juridiques musulmanes, Malékite, Chaféïte, Hanbalite et Hanéfite s’accordent toutes sur le fait que le délai d’une grossesse peut dépasser une, voire plusieurs années.Leur seul désaccord, touche à la durée de la gestation. En effet, les Hanafites considèrent qu’elle peut durer deux ans, les Chaféites et les Hanbalites quatre ans, et les Malékites de quatre à cinq ans.
On raconte que Malek Ibn Anas, fondateur de la doctrine Malékite, qui est en usage au Maghreb, aurait été consulté à propos de la grossesse d’une veuve qui aurait accouché, quatre mois et dix jours seulement après son remariage, d’un enfant qu’elle aurait attribué à son défunt mari.
Le vénérable homme, après avoir consulté plusieurs « welladates » accoucheuses, finit par conclure que le nouveau-né avait bien été conçu par le premier mari. Le fœtus aurait, suite au veuvage de sa mère, sombré dans une sorte de sommeil, jusqu’à ce que le sperme « nourricier » du second mari l’aurait en quelque sorte, réveillé.
On attribue souvent, à ces enfants, de nombreuses particularités. Certains seraient nés avec quelques dents, d’autres auraient marché ou parlé précocement, ou seraient plus éveillés que les autres enfants etc. À cela, rien d’étonnant dit-on, puisqu’ils auraient « mûri » dans le ventre maternel.
Quand j’étais petite je me cachais souvent sur la terrasse de notre maison pour écouter les conversations des femmes qui venaient l’après-midi, prendre le thé chez ma mère. Je me souviens qu’un jour, une des visiteuses a raconté qu’elle s’était rendue auprès d’une « walada » pour l’aider à endormir son bébé jusqu’au retour de son père.
D’après elle, la guérisseuse lui a d’abord fait boire une décoction aussi amère que « l’hdej » (coloquinte) puis elle l’aurait fait tourner sept fois autour d’un « bakhar » (encensoir) en récitant des incantations. A la fin, elle lui aurait renversé une « guenina » (plat en vannerie ) une seule fois sur le ventre, ce qui, d’après elle, correspondait à une seule année « d’endormissement ».
Une "guenina", plat en vannerie de feuilles de palmier.
Avant de la laisser partir, elle lui aurait remis un « hjeb » (Talisman) à porter constamment sur elle et des herbes à ingérer à l’approche de la période du « réveil » du fœtus.
De nos jours, il serait difficile de prêter foi à de telles croyances. Pourtant on entend régulièrement parler de choses extraordinaires. Je me souviens, par exemple, avoir entendu dire autrefois que de nouvelles dents pouvaient apparaître chez des personnes centenaires.
Qui aurait pu croire à une telle ineptie ? Pourtant en 2009, les médias ont rapporté le cas d’une vieille femme chinoise, originaire de la province de Henan, qui a vu deux nouvelles dents apparaître sur ses gencives à l’âge de 103 ans !
Même si l’histoire de l’enfant endormi, n’est qu’une légende, il n’en demeure pas moins qu’elle a permis de sauver de nombreuses vies, celle des mères aussi bien que celles de leurs nourrissons. Nul n’ignore que dans beaucoup de sociétés traditionnelles, et plus particulièrement les sociétés musulmanes, la naissance d’un enfant hors mariage n’est toujours pas tolérée et le nombre d’infanticides est là pour en témoigner.
Une femme, quelle que soit sa position sociale, qui met au monde un enfant, alors qu’elle est divorcée ou veuve de longue date, peut amener le déshonneur sur toute sa famille, même à notre époque. Grâce au mythe de l’enfant endormi, la femme adultère échappait à la mort voire à la lapidation et son enfant bénéficiait d’une reconnaissance publique, sans parler de la cohésion du groupe qui était maintenue.
Accuser les anciens de « crédulité » serait trop facile. En réalité, on a l’impression qu’ils étaient bien plus « tolérants » qu’on ne l’est aujourd’hui. N’importe quel être humain, quels que soient son sexe ou sa culture, et à n’importe quelle époque, peut être amené à commettre un faux pas.
Qui pourrait jurer que ses ancêtres ont toujours été « sages » ? Qui pourrait témoigner que sa lignée est « pure » de tout apport « étranger » ? Personne. Un vieux proverbe saharien dit : « Tu peux être sûr que le fils de ta sœur est bien ton neveu. Mais pourrais-tu jurer que l’enfant de ton frère l’est aussi ? »
On a tendance à oublier que les vieux d’aujourd’hui ont été, un jour, des jeunes, plein de fougue, de sève et d’envies. Tout comme un jour, nos petits-enfants auront du mal à imaginer que par le passé, nous avions ressenti les mêmes rêves et les mêmes envies qu’ils éprouvent à leur tour…
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