Femmes - Politiques
Russia - Ukraine
L'appel du mouvement de résistance féministe russe contre la guerre
2022-03-08
Afin de s'opposer aux horribles destructions qui dévastent l’Ukraine, des centaines d’activistes se mobilisent en Russie et lancent un appel aux militantes du monde entier, que nous publions en demandant une diffusion maximale.
Perçues par les autorités comme “non dangereuses" d'un point de vue politique, les féministes russes ont jusqu'à présent été épargnées par la dure répression réservée aux autres dissident.e.s du pays. Aujourd'hui, plus de quarante-cinq organisations, de Kaliningrad à Vladivostok, de Rostov-sur-le-Don à Oulan-Oude et Mourmansk, ainsi que de Moscou et Saint-Pétersbourg, ont rejoint le mouvement.
En ces jours dramatiques, le groupe "Feminist Anti-War Resistance" a été créé. Son chat Telegram s'est rapidement transformée en un blog en direct continuellement mis à jour avec des informations de dernières heures sur les arrestations, la censure, les déclarations d'autres groupes pacifistes et l'organisation d'actions communes en soutien aux civil·e·s ukrainien·ne·s, contre la férocité du gouvernement russe.
Récemment, les militantes du mouvement ont lancé un appel aux femmes activistes du monde entier, leur rappelant que "le féminisme en tant que force politique ne peut être du côté d'une guerre d'agression et d'occupation militaire". Nous le publions à l'occasion du 8 mars, date qu'elles ont déclaré dans leur chat Telegram ne pas vouloir célébrer, invitant toutes les femmes du pays à faire de même.
Ne nous donnez pas de fleurs, mieux vaut descendre dans la rue les déposer en mémoire des civil·e·s mort·e·s en Ukraine, écrivent-elles dans leur post. Ou alors déposer les fleurs que nous recevons en cadeau sur les monuments : les fleurs valent mieux que les balles. [...] Montrez au peuple ukrainien [...] que vous pleurez avec lui, montrez que les mères et les épouses de Russie ne sont pas prêtes à accueillir leurs fils et leurs maris dans des cercueils de zinc. Non, ne vous contentez pas de le montrer : battez-vous pour l'obtenir.
L’appel
Le 24 février, vers 5h30 du matin, heure de Moscou, le président russe Vladimir Poutine a annoncé une « opération spéciale » sur le territoire de l’Ukraine visant à « dénazifier » et « démilitariser » cet État souverain. Cette opération était préparée depuis longtemps. Depuis plusieurs mois, les troupes russes se rapprochaient de la frontière avec l’Ukraine. Dans le même temps, les dirigeants de notre pays ont nié toute possibilité d’attaque militaire. Maintenant, nous savons qu’il s’agissait d’un mensonge.
La Russie a déclaré la guerre à son voisin. Elle n’a pas laissé à l’Ukraine le droit à l’autodétermination ni l’espoir de mener une vie en paix. Nous déclarons – et ce n’est pas la première fois – que la guerre est menée depuis huit ans à l’initiative du gouvernement russe. La guerre dans le Donbass est une conséquence de l’annexion illégale de la Crimée. Nous pensons que la Russie et son président ne sont pas et n’ont jamais été préoccupés par le sort des habitants de Louhansk et de Donetsk, et que la reconnaissance des républiques huit ans après leur proclamation n’était qu’un prétexte pour envahir l’Ukraine sous couvert de libération.
En tant que citoyennes russes et féministes, nous condamnons cette guerre. Le féminisme, en tant que force politique, ne peut être du côté d’une guerre d’agression et d’une occupation militaire. Le mouvement féministe en Russie lutte en faveur des groupes vulnérables et pour le développement d’une société juste offrant l’égalité des chances et des perspectives, et dans laquelle il ne peut y avoir de place pour la violence et les conflits militaires.
La guerre est synonyme de violence, de pauvreté, de déplacements forcés, de vies brisées, d’insécurité et d’absence d’avenir. Elle est inconciliable avec les valeurs et les objectifs essentiels du mouvement féministe. La guerre exacerbe les inégalités de genre et fait reculer de nombreuses années les acquis en matière de droits humains. La guerre apporte avec elle non seulement la violence des bombes et des balles, mais aussi la violence sexuelle : comme l’histoire le montre, pendant la guerre, le risque d’être violée est multiplié pour toutes les femmes. Pour ces raisons et bien d’autres, les féministes russes et celles qui partagent les valeurs féministes doivent prendre une position forte contre cette guerre déclenchée par les dirigeants de notre pays.
La guerre actuelle, comme le montrent les discours de V. Poutine, est également menée sous la bannière des « valeurs traditionnelles » proclamées par les idéologues du gouvernement – des valeurs que la Russie, telle un missionnaire, aurait décidé de promouvoir dans le monde entier, en utilisant la violence contre celles et ceux qui refusent de les accepter ou qui ont d’autres opinions. Toute personne dotée d’esprit critique comprend bien que ces « valeurs traditionnelles » incluent l’inégalité de genre, l’exploitation des femmes et la répression d’État contre celles et ceux dont le mode de vie, l’identité et les agissements ne sont pas conformes aux normes patriarcales étroites. L’occupation d’un État voisin est justifiée par le désir de promouvoir ces normes si faussées et de poursuivre une « libération » démagogique ; c’est une autre raison pour laquelle les féministes de toute la Russie doivent s’opposer à cette guerre de toutes leurs forces.
Aujourd’hui, les féministes sont l’une des rares forces politiques actives en Russie. Pendant longtemps, les autorités russes ne nous ont pas perçues comme un mouvement politique dangereux, et nous avons donc été temporairement moins touchées par la répression d’État que d’autres groupes politiques. Actuellement, plus de 45 organisations féministes différentes opèrent dans tout le pays, de Kaliningrad à Vladivostok, de Rostov-sur-le-Don à Oulan-Oudé et Mourmansk. Nous appelons les féministes et les groupes féministes de Russie à rejoindre la Résistance féministe anti-guerre et à unir leurs forces pour s’opposer activement à la guerre et au gouvernement qui l’a déclenchée. Nous appelons également les féministes du monde entier à se joindre à notre résistance. Nous sommes nombreuses, et ensemble nous pouvons faire beaucoup : au cours des dix dernières années, le mouvement féministe a acquis un énorme pouvoir médiatique et culturel. Il est temps de le transformer en pouvoir politique. Nous sommes l’opposition à la guerre, au patriarcat, à l’autoritarisme et au militarisme. Nous sommes l’avenir qui prévaudra.
Une image postée sur le chat Telegram du mouvement.
Nous appelons les féministes du monde entier :
- À rejoindre des manifestations pacifiques et à lancer des campagnes de terrain et en ligne contre la guerre en Ukraine et la dictature de V. Poutine, en organisant vos propres actions. N’hésitez pas à utiliser le symbole du mouvement de Résistance féministe anti-guerre dans vos documents et publications, ainsi que les hashtags #FeministAntiWarResistance et #FeministsAgainstWar.
- À propager les informations sur la guerre en Ukraine et l’agression de V. Poutine.Nous avons besoin que le monde entier soutienne l’Ukraine en ce moment et refuse d’aider le régime de Poutine de quelque manière que ce soit.
- À partager ce manifeste autour de vous. Il est nécessaire de montrer que les féministes sont contre cette guerre – et tout type de guerre. Il est également essentiel de montrer qu’il existe encore des militantes russes prêtes à s’unir pour s’opposer au régime de V. Poutine. Nous risquons toutes d’être victimes de la répression d’État désormais et nous avons besoin de votre soutien.
Résistance féministe anti-guerre (Russie)
Traduit de l'italien par Nathalie Galesne
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