Femmes

Algeria

Comment je suis devenue dessinatrice… un 8 mars des années 80

2022-03-08

Dans ce récit intime, la dessinatrice algérienne Daiffa raconte avec l’humour qui la caractérise comment est née sa destinée de caricaturiste dans sa petite oasis du sud algérien. Tout a commencé au hasard d’une journée du 8 mars…

Comment je suis devenue dessinatrice… un 8 mars des années 80 | Babelmed

On me demande souvent « comment êtes-vous venue au dessin ? « Et je réponds « Un peu par hasard » ce qui est la vérité. Je suis née et j’ai grandi dans une petite oasis calme, située dans le sud Algérien où le dessin et la peinture n’existent pas en tant que tels mais s’expriment souvent sous d’autres formes (tissage, broderie, vannerie et….).

 

A l’époque, je travaillais comme institutrice dans une école primaire. Le hijab n’avait pas encore fait son apparition et toutes les femmes, mariées ou divorcées, sortaient en étant couvertes de la tête aux pieds, d’un long voile en popeline blanche, qu’on appelle « El kambouze » et d’où n’apparaissait qu'un seul œil qu’on désigne sous le nom de « Bou3eyna ». Les plus rigoristes prétendaient que la taille de cette ouverture était proportionnelle à la vertu de la femme. Plus le trou était petit, plus la femme était « sérieuse » (malgré l’omniprésence du hijab, le kambouze n’a pas disparu et continue d’être porté dans le Sud du pays).

 

Un jour, j’entendis parler pour la première fois de la journée du 8 mars. Je m’empressais de relayer l’information auprès des autres femmes.

-Tu veux dire, me demanda-t-on, que des hommes se sont réunis et décidé que les femmes auront droit à une journée qui leur est dédiée ?  

- Mais oui !

- Est-ce que lors de cette journée, on fera ce qu’on voudra ?

- C’est notre fête !

- On pourra enlever nos voiles et sortir dehors la tête nue ?

- Je n’ai pas dit ça…

- On pourrait, si on le voulait, danser et chanter à l’intérieur de la mosquée ?

- Je ne crois pas, non.

- Ce sera notre journée, sans mari à supporter, sans enfants à torcher et sans travaux ménagers à effectuer ?

- Non plus.

- Peut-être qu’on aura droit à des cadeaux alors ?

- Non

- Alors, en quoi cette journée nous concernera-t-elle ?

Certaines, parmi ces femmes, rapportèrent l’affaire à leurs maris. Ces derniers accoururent, ventre à terre, l’air furibond, la moustache hérissée d’indignation, pour se plaindre à mon père. Sa fille, cherchait à semer la zizanie au sein des foyers !

 

Mais la question qui taraudait ces messieurs, c’était « QUI étaient ces gens, probablement étrangers, forcément des hommes lubriques, qui s’intéressaient à leurs épouses ? » Pendant plusieurs jours, on ne parla que de ça. Les rumeurs les plus folles couraient sur mon compte. On m’accusait de bafouer « l’honneur » des familles et certains allèrent jusqu’à prétendre que j’organisais des « échanges » discrets entre des femmes mariées et des « étrangers ».

 

L’affaire prit une telle ampleur, que je fus convoquée chez le sous-préfet de l’époque qui me somma de lui fournir les noms de mes contacts à l’étranger, contacts dont les intentions malveillantes à l’égard de notre beau pays n’étaient plus à démontrer.

 

Imaginez la scène. Moi entièrement voilée sous mon kambouze, n’ayant de visible qu’un petit trou pour regarder d’un œil, me faisant sermonner par le notable le plus important de la localité. Je lui rapportais qu’il s’agissait d’un simple entrefilet que j’avais lu dans la presse nationale. A l’époque, il n’existait qu’un seul journal El Moudjahid que nous ne recevions qu’une fois par semaine, vu la distance qui nous séparait de la capitale. Vérification faite, mon interlocuteur fut convaincu de ma bonne foi et se radoucit aussitôt. Il alla même jusqu’à m’autoriser à célébrer la journée de la femme.

 

Le sous-préfet m’assura qu’il était un homme à l’esprit ouvert et qu’il ne tenait pas, qu’on puisse prétendre un jour, que notre petite commune, ne rende pas hommage à toutes ses femmes sans distinction, les valeureuses combattantes, les mères aimantes, les épouses conciliantes et les filles obéissantes. L’histoire retiendra, me déclara-t-il sur un ton emphatique, qu’on était aussi évolués que les citadins des grandes villes.

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Dessin de Daiffa.

Cependant il mettait une condition à sa proposition. Je devais tout organiser sous la supervision de la présidente de l’UNFA, Union Nationale des Femmes Algériennes locale. Je ressortis de là, aussi voilée qu’à mon arrivée mais l’esprit euphorique et m’empressais de me rendre au siège de l’UNFA. C’était la première fois que j’y pénétrais. Tout le monde savait qu’il abritait une assemblée de commères dont la plus jeune devait avoir 70 ans. Elles passaient leur temps à colporter des rumeurs sur les uns et les autres.

 

Je pénétrais dans une cour ombragée où une dizaine de vieilles femmes, étaient attablées autour d’une meida, sur laquelle il y avait un grand plateau de thé à la menthe et une assiette de crêpes au miel. Tous les regards se portèrent sur moi. La présidente m’accueillit aimablement et me présenta à ses adhérentes. Puis elle me fit part du programme qu’elle avait élaboré. Elle avait, pour l’occasion, invité tous les notables locaux à venir célébrer la journée de la femme !  En plus, elle allait organiser une exposition de travaux féminins, et m’exhiba fièrement quelques modestes travaux de crochet et de broderie. Elle avait également prévu, à la fin de la visite, une collation, destinée à ces messieurs.   

 

- Et qu’avez-vous prévu pour les femmes ? me hasardai-je à lui demander.

- Rassurez-vous, me répondit-elle. Je ne les ai pas oubliées ! J’ai tout prévu ! Il y aura d’abord une dame d’Alger qui animera une conférence sur le rôle des femmes moudjahidettes pendant la guerre de libération, suivie par l’intervention d’une femme gynécologue qui viendra les informer sur les différentes méthodes de contraception !

Elle me montra la salle où allait se tenir l’exposition et la collation. Elle était assez grande et je vis bien que les travaux de dames n’allaient occuper qu’une petite table, dans un coin. C’est là que l’idée d’exposer quelques dessins m’est venue pour la première fois et je lui demandais l’autorisation d’utiliser un panneau. Elle me l’accorda sans hésitation.

Rentrée chez moi, je réfléchis à ce que j’allais dessiner. Tout à coup l’idée m’est venue de traiter d’un sujet local, qui parlerait à tout le monde et aux femmes en particulier. Après tout c‘était leur journée. Je réalisais à la va vite, une dizaine de dessins sur le thème du « Kambouze », vu sous un angle humoristique et je m’empressais de les exposer.
J’avais à peine fini de les accrocher lorsque la délégation des invités se présenta et s’approcha aussitôt de mes œuvres, pendant que je me tenais légèrement en retrait, entièrement cachée sous mon « kambouze ».  

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Dessin de Daiffa.

Il y eut un long silence. Puis j’entendis des murmures. Ces messieurs regardaient, commentaient, avant d’interroger la présidente de l’UNFA, qui voyant le vent tourner, changea d’expression et tendit un doigt accusateur dans ma direction. Moi qui m’attendais à provoquer des rires amusés, je me retrouvais sous un feu nourri de critiques virulentes. Je n’avais pas prévu que les hommes allaient se sentir personnellement visés par mes dessins.

 

On me reprocha de mépriser les sacro-saintes traditions locales, on m’accusa de semer des idées de révolte et de sédition dans l’esprit des femmes, en les incitant à se dévergonder et à se promener nues, sur la voie publique….

- Vous nous avez beaucoup déçus, madame et vous avez trahi ma confiance, conclut le sous-préfet d’un air pincé.

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Dessin de Daiffa.

Après leur départ, la présidente m’invectiva d’un air furieux :

- Lorsque vous avez parlé d’exposer des dessins, je pensais à des bouquets de fleurs et des couchers de soleil, mais pas à des horreurs subversives qui vont me causer du tort auprès des autorités ! Enlevez-moi ça et ne remettez plus jamais les pieds ici ! Je m’exécutai et rentrai chez moi, l’esprit démoralisé. Mais je ne m’avouais pas vaincue !

 

Une fois remise de mes émotions, je décidais d’assister à la fameuse conférence destinée aux femmes. Je me retrouvais dans la même salle, qu’auparavant où une estrade et des chaises avaient installées. Une douzaine de femmes, étaient déjà là. Je me glissais discrètement derrière, bien à l’abri sous mon voile, faisant tout pour ne pas être reconnue. La conférence sur les femmes moudjahidettes était sur le point de se terminer. Puis ce fut au tour de la gynécologue qui, bien décidée à accomplir consciencieusement la tâche qui lui était dévolue, détailla d’un air docte, les avantages du stérilet par rapport au diaphragme.

 

Deux détails m’avaient frappé. Le premier concernait la langue, car les deux invitées s’étaient toutes deux exprimées en arabe littéraire, une langue totalement incompréhensible pour l’assemblée, que personne, à commencer par la présidente ne comprenait. Le second point était lié à l’âge du public, composé en majorité de femmes âgées, peu concernées par la régulation des naissances.

 

J’étais assise au dernier rang, derrière deux femmes, qui chuchotaient entre elles. Je dressais l’oreille en entendant citer mon nom. Une des femmes racontait que sa cousine, épouse de l’un des notables, lui avait assuré que j’avais exposé des photos subversives de femmes voilées. Elle ne s’était d’ailleurs déplacée que dans l’espoir de recueillir quelques détails supplémentaires de la bouche même de la présidente de l’UNFA, qui avait été témoin de toute la scène.

 

Sans prendre le temps de réfléchir, je me penchais en avant et informais les deux femmes à voix basse que la coupable allait récidiver et exposer les fameux dessins, l’après-midi même, à l’école où elle travaillait. Je m’empressais de quitter la salle, certaine que la nouvelle ne tarderait pas parvenir aux oreilles des principales intéressées.

 

Avec l’accord du directeur, j’installais un panneau et une table, dans une petite cour, qui se trouvait à l’entrée de l’établissement scolaire et j’attendis. Comme je m’y attendais, la rumeur s’était propagée comme une traînée de poudre. Très vite, les femmes commencèrent à arriver, par groupes épars. J’attendais leur arrivée, le coeur plein d’appréhension. Comment allaient-elles réagir ? Je leur fis signe d’approcher. A ma grande surprise, elles détectèrent immédiatement le côté loufoque des dessins et s’amusèrent beaucoup de voir leurs déboires ainsi représentés.

 

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Dessin de Daiffa.

Les rires étaient contagieux et celles qui venaient d’arriver, se joignaient à l’allégresse générale avant même d’avoir vu les dessins ! Cette scène demeure le plus bel hommage qui a jamais été rendu à mes dessins ! Ce jour là, j’eus droit à des encouragements, à des félicitations pour avoir enfin traité de leur situation, on me suggéra de nouvelles idées de dessins et on me raconta des anecdotes liées au kambouze et les langues se délièrent, en toute liberté, pour dire du mal de leurs bourreaux :

- On comprend pourquoi les hommes n’ont pas apprécié ces dessins, ce ne sont pas eux qui doivent le porter !

- On se demande pourquoi le Bon Dieu nous a donné deux yeux si on ne doit regarder que d’un seul….

 

En regardant ces femmes rire et s’épancher, je me demandais si les hommes n’avaient finalement pas eu raison d’avoir peur, car ils avaient vu, au-delà de mes œuvres, la menace qu’un simple dessin, pouvait avoir sur leur pouvoir. Mon honneur était sauf et les encouragements des femmes me poussèrent à participer, par la suite, à d’autres expositions qui se tenaient, un peu partout, à travers le territoire national.

Babelmed

Dessin de Daiffa.

A l’époque, en Algérie, la culture était très présente. Pour justifier mes déplacements, je disais à ma famille qu’il s’agissait de stages professionnels et j’y allais la peur au ventre, pour que la supercherie ne soit pas découverte. Dés que je montais dans l’avion, j’en profitais pour retirer mon voile, que je ne remettais que sur le trajet du retour. Je n’avais pas vraiment peur de rencontrer quelqu’un de ma ville puisque la majorité des mâles locaux, ignoraient, comment j’étais physiquement. Toutes les femmes, de chez moi, procédaient d’ailleurs ainsi.

 

Imaginez une femme en kambouze, se baladant dans les avenues d’Alger ! Là-bas, les femmes se voilaient aussi mais portaient une voilette qui cachait le bas du visage.  Aujourd’hui, le port du hijab s’est généralisé sur l’ensemble du pays et même au-delà, et je dois reconnaitre que d’un point de vue pratique, il est bien plus commode à porter, que le kambouze. Cette histoire est inspirée de faits réels et s’est déroulée dans les années 80.

 

La participation aux différents salons de BD Algériens m’a permis de connaître d'autres dessinateurs, tous des hommes, bien sûr. La plupart d’entre eux, considéraient mes dessins avec un regard de commisération amusée, car à l’époque, je traitais du sujet que je connaissais le mieux, c’est-à-dire la condition féminine, tandis qu’eux abordaient des sujets, autrement plus sérieux se rapportant à la politique et à la guerre. La plupart des visiteurs, étaient souvent plus intrigués par la présence d'une femme, parmi les dessinateurs, que par mes travaux.

 

Quant aux réactions, elles n’étaient pas tellement différentes de là où je vivais. Les femmes appréciaient, mais certains hommes réclamaient des explications interminables et critiquaient ma façon d’interpréter les hoses. J’étais étonnée de retrouver les mêmes réactions à la campagne comme à la ville ! Comme quoi les mentalités n’évoluent pas vraiment que vous habitiez une ferme, où un appartement en plein centre ville !