Femmes

France

La fragile balance des relations

2022-03-08

Aujourd’hui, j’ai quarante-deux ans. C’est l’âge qu’avait Rachid quand je l’ai rencontré et qu’il m’avait séduite. C’était un jour de septembre 1999 et j’avais dix-neuf ans.

La fragile balance des relations | Babelmed

Mucha, La femme au foulard © Musée Carnavalet, Paris, France.

« A-t-on jamais vu un mâle se juger indigne d’un morceau de roi ? Le plus laid le plus vulgaire le plus démuni stupide ne s’inquiète pas de faire des avances à la meilleure des femmes à la déesse elle-même et ne se demande jamais ce qu’il peut proposer apporter dans le dialogue. Sans doute parce que les hommes s’imaginent que leur seul phallus suffit à tout compenser : la pauvreté intérieure et extérieure la petitesse de vue et d’action la laideur la bassesse… »

Werewere Liking 

Aujourd’hui, j’ai quarante-deux ans. C’est l’âge qu’avait Rachid quand je l’ai rencontré et qu’il m’avait séduite. C’était un jour de septembre 1999 et j’avais dix-neuf ans. Il m’avait fait miroiter une vie à deux ; proposé de faire une fâtha, le mariage religieux des musulmans ; promis qu’avec lui, j’aurai tout. Il fallait juste que je sois un peu patiente. Cela a duré près de trois ans sans qu’il n’y ait rien eu de concret à part des moments volés au prix de mensonges que je servais à mes parents pour ensuite m’entendre reprocher (par lui) que j’étais une menteuse et que c’était incohérent et en tout cas incompatible avec la droiture qui devait caractériser une femme pieuse. Avec ses petites bondieuseries, Rachid a fini par me faire perdre la foi

De cette relation, je retire un tas de leçons dont la plus importante est peut-être que les filles ne sont pas assez préparées au devenir femme. Non, elles ne se doutent pas à quel point ce chemin est jalonné d’invisibles embuscades où la prudence est de mise, la méfiance salvatrice. Elles n’ont pas toujours idée de la manière d’appréhender leur corps. Savent-elles seulement qu’il leur appartient ? Souvent elles n’en prennent conscience qu’à travers la douleur, celle des articulations, celle des règles, sans compter qu’il faut souffrir pour être belle.

Le monde dans lequel j’ai grandi était beau. Le mal y était facilement identifiable. Il n’était pas soupçonnable chez des personnes référentes : un professeur, un voisin, un ami de la famille. Non, c’était un monde de confiance où l’adulte avait toujours raison. L’enfant, créature asexuée, n’avait de toute manière pas voix au chapitre. Il devait obéir et être le premier de la classe parce que c’était ce qu’on attendait de lui.

L’enfant que j’étais a joué le jeu. L’adolescente, s’en est plutôt bien sortie, sans doute parce qu’elle évoluait dans un monde qu’elle connaissait et dont les codes lui étaient clairs. L’épisode « Rachid » serait-il advenu si j’étais restée dans mon pays ? Peut-être pas. L’exil a comme entravé ma croissance émotionnelle. Il m’a pour un temps fait oublier qui j’étais et je suis rentrée de mon plein gré dans la gueule du loup.

Des hommes de ma vie, Rachid restera celui qui a volé mes vingt ans. Je ne parle pas de virginité mais de psyché. Il a été, pour reprendre la formule d’une autre, un voleur de temps.

 

Un voleur de temps est un homme qui va vous séduire en vous faisant croire qu’il est tout à vous et que vous pouvez en toute confiance vous abandonner à lui. Sincèrement habile, il sait se servir de l’amour qu’il donne et reçoit pour vous enfermer dans une bulle hermétique à la réalité. Un cocon où il vous maintiendra au chaud, vous couvera de belles paroles (ou pas). Il lui arrivera pourtant par inadvertance de desserrer l’étreinte de soie. C’est alors seulement que l’impossible qui planait au-dessus de vous apparaît au grand jour.

 

Vous voilà très loin de l’idylle des commencements. Vous voilà en présence d’un prédateur qui aura mis à mal votre jeunesse. L’immense vide qu’il aura créé en vous dépossédant de vous-même manquera de vous aspirer. Il vous aura presque brisée.

Babelmed

Klimt, Le Baiser (reproduction).

Rachid avait l’âge que j’ai aujourd’hui et j’avais quant à moi l’âge qu’ont mes élèves. En les regardant, je vois toujours l’enfance. Les garçons sont intelligents. Les filles semblent moins naïves que je l’étais, mais j’ai quand-même peur pour elles, peur de ce que leur jeunesse peut susciter chez certains collègues. J’ai peur pour elles demain, quand elles présenteront des concours et que les places seront rares. J’ai peur pour elles après-demain, quand elles intégreront le monde du travail qu’il soit privé ou public.

 

En cette veille de 8 mars et en ces heures difficiles, force est de constater que les pulsions de domination ont encore de beaux jours devant elles. Le sort réservé aux femmes n’est guère différent de celui fait aux peuples que l’on opprime. Alors en attendant qu’émancipation, égalité, liberté, ne soient plus des mots creux, le combat continue. En attendant des rapports humains affranchis des abus juridique, physique et psychique, la résistance continue.