Arts visuels

Algeria

Les femmes au crayon rageur

2022-01-01

Le Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA) ferme les portes d’une 13e édition (22 au 26 décembre 2021) marquée par la présence de jeunes bédéistes.

Et si les héritiers de M’quidech étaient des héritières ? La bande dessinée algérienne, longtemps portée exclusivement par des hommes, se distingue aujourd'hui à l’occasion de manifestations internationales grâce au talent des femmes de la jeune génération.

 

Bouchra, Khawla, Dalia, Nechwa, et bien d’autres – autodidactes ou diplômées de l’école des Beaux-arts – blogueuses et designers, parlent de leur génération et de la condition féminine, s’amusent aussi et parfois, provoquent toujours.

 

Bouchra Mokhtari a créé Zozo une Mafalda algérienne, une chipie qui dit ce qu’elle pense sans détours. Bouchra, qui s’est déjà distinguée par plusieurs prix, vient de publier son dernier roman graphique Silence en décembre 2021 (édition Dalimen), après plusieurs albums déjà remarqués dont Zozo, tu es punie !  en 2018 et La vie c’est pas facile en 2019, un album également publié, performance assez rare, en version daridja (le dialecte algérien).

 

Comme de nombreux jeunes artistes algériens, elle est très présente sur les réseaux sociaux pour faire connaître ses œuvres souvent dédiées à la situation des femmes en Algérie. Bouchra Mokhtari a aussi co-fondé Tej Leryem (« Couronne des femmes »), un collectif de créatrices dont la dessinatrice Ahlem Imene et la slammeuse Zoulikha Tahar alias Toute Fine.

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Bouchra Mokhtari lors du FIBDA 2021 à Alger. Source : Instagram bouchra_zozo

La bédéiste Khawla Kouza Houria porte le même combat pour les droits des femmes et a décroché le Prix espoir du dernier Festival pour « Le Prix d’une souffrance », une histoire en six planches qui dénonce les violences conjugales et le silence qui les banalisent. Autre participante au festival Dalia Si Ahmed alias Delou, 26 ans avec ses deux participations à deux albums collectifs du FIBDA. La bédéiste publie ses créations pour raconter les joies et les peines de la jeunesse algérienne.

 

Nechwa Djeghri est une touche-à-tout. Bandes dessinées, illustration de livres pour enfants dans lesquels elle détourne joyeusement les contes classiques et crée aussi des objets.

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Sacha le chat qui a fait ses courses à Tipaza. Source : Facebook Nechwa - illustration & design -

Il faut préciser néanmoins que les bédéistes femmes peuvent, comme leurs collègues masculins, s’adosser à un patrimoine national appréciable dans le 9e art. Les pères fondateurs ont produit leurs oeuvres aux premières heures de l’indépendance créant ainsi des personnages devenus mythiques.  M'Quidech - d’un personnage héros de contes populaires algériens - est la première revue de bande dessinée algérienne. Créée en février 1969 par Aram, Ahmed Haroun, Maz et Slim, elle est éditée par la Société nationale d'édition et de diffusion (SNED) ; elle cesse de paraître en 1973.

 

Autre figure tutélaire de la bande dessinée algérienne : Slim. En 1969, il réalise pour le quotidien El Moudjahid un strip à la dernière page, Zid Ya Bouzid avec ses personnages Bouzid, Zina et El Gatt qui deviendront partie intégrante de la culture populaire. Le personnage de Richa (Plume en français) de la bande dessinée M’Quidech, qu’on moquait pour son poids, ou celui de Zina, la douce dulcinée de l’irascible Bouzid en guerre contre les bourgeois et les intégristes ; ne parleraient sans doute plus, aujourd’hui, aux jeunes et moins jeunes mais ils ont posé les jalons de cet art dans le pays.

 

Lazhari Labter, auteur de Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009 et de M'Quidèch 1969-2019 - Une revue, une équipe, une école (éditions Barzakh), retrace l’histoire de la bande dessinée algérienne sur une période de plus d’un demi-siècle, et de ses précurseurs comme Smaïl Aït Djafer, Ahmed Haroun ou encore Ali Zanoun jusqu’aux nouveaux auteurs. Le 13e Fibda qui vient de se terminer  le 26 décembre dernier a d’ailleurs rendu hommage au bédéiste disparu, Mohamed Aram, auteur de la première série de BD algérienne, et Said Zaânoun, autre pionnier et doyen des dessinateurs algériens.

 

Du côté des jeunes visiteurs, on est plutôt venu pour les mangas, le concours du Cosplay Algérie (déguisement en costumes de héros et personnages de vidéos et dessins animés) et tous les accessoires labélisés manga vendus au cours du Festival.

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Des amatrices de Cosplay lors du 13e festival du FIBDA, le 25 décembre 2021 à Alger. Source : Facebook FIBDA

Les jeunes algériens sont fous de mangas. Mais à la sortie de la décennie noire, personne n’a voulu de nous, déclare Salim Brahim à la presse. Alors, nous nous sommes pris en main.

En 2006, ce journaliste radio de 29 ans fonde le mensuel Laabstore consacré aux jeux vidéo, au cinéma et au DZmanga. Il a contribué dans une large mesure à populariser un genre déjà bien introduit par la télévision et les jeux auprès des garçons mais aussi des filles. Ces dernières lectrices ou dessinatrices se sont imposées dans le monde de la bande dessinée pour dire leur propre réalité et leur propre désir. Et ce n’est pas fini.