Arts visuels
Greece
Elena au Pays des Merveilles
2021-12-24
L'artiste et dessinatrice grecque Elena Navrozidou publie depuis 1989 des bandes dessinées racontant les aventures de l'héroïne Ludmila. Entretien.
Elena Navrozidou dessine depuis trente ans. Ses premières bandes dessinées racontent les aventures de son héroïne Ludmila. Elle publie d'abord ses planches dans les magazines Parapente puis Babel avant de sortir son premier album graphique En Rouge en 1991, et son deuxième livre Dialogues feutérique en 1997. Elle publie ensuite deux bandes dessinées en collaboration avec Kostas Vitalis, intitulées Nuit de printemps et La Tentation de St Antoine en 1998. Son livre Souvenirs de Thessalonique est publié en 2000, et Iconolatrie sort en 2005. Elle vit et travaille à Athènes.
Femme aux multiples talents, perspectives, couleurs et sens, héroïne de son propre conte de fée, qui admet volontiers osciller dans l’utopie, Elena Navrozidou parle de symboles, de slogans, à propos d’Alice et Ludmila. Elle nous raconte l'histoire de ses personnages et ainsi d'elle-même.
Avec une paire de gants rouges, la bague verte et un stylo noir suffisent pour écrire.
Ludmila est née dans les années 1990 dans un atelier de peinture, la nuit parce qu’elle aime le noir. Elle a comme apaisé mon insatisfaction et mon ennui. Son nom vient d’un bistro où j’allais souvent. Elle aime vivre dans les villes antiques, fatiguée de toutes les petites morts continues qu’on vit tous les jours. J’ai toujours envie de lui demander pourquoi elle me laisse perdre la foi que j’ai en elle, mais j’hésite.
Alice au Pays des Merveilles était mon héroïne préférée. Depuis que je suis enfant, elle me fait rêver et m’émeut beaucoup. Le fait qu’elle pense qu’être chez soi est beaucoup plus agréable. Là, personne ne devient géant ou minuscule, et il n’y a pas d’ordre donné par des souris ou des lapins...c’est l’idée centrale qui régit la manière dont je pense et dont je vis.
Mon tempérament de base, ma volonté de déifier les choses de l’enfance et de les démystifier, maintenant avec la même facilité, m’a conduit à un fétichisme flamboyant, sans plus aucun « objet de culte, et qui a pris la place d’un jeu et d’une attitude.
Les peintures érotiques, les bandes dessinées érotiques, les spectacles érotiques des vaisseaux de la Grèce antique, les fresques de Pompéi, c’est tout cela que j’aime lire et voir. Ils me font ressentir la beauté du monde. Je souffre avec Pierre Louis, qui dénonçait le monde contemporain succombant à une invasion de laideur. Les civilisations sont entrées dans le brouillard, le froid, la boue. Quelle obscurité. Des gens vêtus de noir circulent sur des routes infestées. A quoi pensent-il ? Personne ne le sait.
Les périodes peuvent définir les œuvres. Cela a à voir avec la recherche et le caractère de chaque artiste. Je ne peux pas rationaliser ou m’adapter à la « mode », je ne peux que suivre mes obsessions sans relâche.
Je n’autorise aucune crise ou aucune pandémie à détruire mon travail.
Je dirais que les temps que nous vivons sont de couleur grise.
J’aime les arcs-en-ciel.
Je me considère en sécurité, comme quelqu’un qui serait en sécurité dans un abris alors que les bombes pleuvent.
Le bonheur et l’utopie ont des significations identiques. J’oscille dans l’utopie.
Même si je ne manque pas de fantaisie, je ne peux pas imaginer ma vie sans bande dessinée ou sans dessiner.
Par tempérament, je crois au slogan « Il est interdit d’interdire », mais il exige civilisation et esthétique. Et parce que, depuis toujours mais surtout aujourd’hui, civilisation et esthétiques sont le complot d’une minorité, il ne peut s’appliquer.
Ma vie en France est liée à mes études à Nancy et à Paris*. A mon initiation à l’art, à la beauté, à la vie. Maintenant, ce sont les souvenirs de mon romanticisme, de ma jeunesse, de ma liberté. Je les garde tous.
* Elena Navrozidou a étudié la peinture à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Nancy (1977-1982) et la scénographie à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris (ENSAD) (1982-1985). En 2012, elle a obtenu son doctorat ès Arts de l’Université de l’Egée, en Grèce.
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