Littérature
Egypt
Sur les traces d’Enayat Zayyat : dialogue de deux écrivaines en miroir
2021-08-16
Lauréate du prestigieux prix Sheikh Zayed 2021, Iman Mersal nous plonge dans l’Égypte des années Nasser en tentant de recomposer le portrait d’une romancière disparue à la fleur de l’âge et oubliée du champ littéraire national.
Une du magazine littéraire égyptien Akhbar Al Adab / 8 août 2021
C’est un mystère que l’on ne peut expliquer, mais certains romans résonnent en nous de manière si intime qu’ils deviennent une part de notre histoire. Cette délicate alchimie naît d’une conjoncture particulière, lorsque l’instant de la découverte fait écho au plus profond à notre état d’âme. Sur les traces d’Enayat Zayyat est le récit de cette rencontre. Atypique et inclassable, l’ouvrage raconte l’enquête d’Iman Mersal pour reconstituer la vie d’Enayat Zayyat et la réflexion que celle-ci lui inspire, s’entremêlant à son cheminement personnel.
C’est en 1993 qu’Iman Mersal découvre par hasard Al-Hob wa Al-Samt lors d’une tournée chez les bouquinistes d’Ezbekkeyya au Caire. Jeune poétesse d’alors 27 ans, elle reste bouleversée par cette lecture et le sort tragique de son auteure, disparue en 1963 au même âge. L’amour et le Silence est publié en 1967, soit 4 ans après la mort d’Enayat Zayyat, par la maison d’édition Dar Al-Katib-Al-Arabi. L’intrigue se déroule dans les années 50 et voit la jeune Nagla sombrer peu à peu dans la dépression, confrontée à la perte de ses illusions. Comme dans de nombreux livres de cette période, il y est question de conscience politique et de glorification d’idéaux révolutionnaires. Si l’héroïne ouvre les yeux sur la cupidité de sa classe sociale, elle va ensuite s’arracher à son sentiment de solitude pour trouver un sens à son existence.
La lecture à peine achevée, Iman Mersal s’y replonge de nouveau. Elle recopie alors des paragraphes entiers dans son carnet, troublée par la justesse des propos qui décrivent ce qu’elle-même ressent à l’époque. Mais rapidement, surgit dans son esprit toute une série de questions « Comment est morte l’écrivaine ? Quand ? Pourquoi son roman n’a-t-il pas trouvé sa place dans le canon romanesque arabe en général et dans celui des écritures féminines en particulier ? ».
Dans un premier temps, elle tente de reconstituer l’arbre généalogique littéraire d’Enayat Zayyat en se plongeant dans le contexte historique de sa production. Il est attendu alors d’une écriture féminine qu’elle soit « douce et sensible » et qu’elle lie son expérience à la situation globale de la société, et donc aux revendications de l’ère nassérienne. Pourtant, la chercheuse en littérature arabe voit dans l’univers d’Enayat quelque chose de bien plus intense. Elle y décèle une voix singulière, s’apparentant à une complainte existentielle, ainsi qu’un maniement tout particulier de la langue. Alors pourquoi l’autrice de ce roman, adapté au cinéma et en feuilleton radiophonique, est-elle subitement tombée dans l’oubli ? Son suicide suite à l’ingestion de somnifères s’explique-t-il uniquement par le refus de publication de son roman comme le prétendent certains dans les colonnes des magazines ?
Photo de couverture du livre "Sur les traces d'Enayat Zayyat".
Il faudra attendre vingt ans avant qu’elle ne débute ses recherches qui la conduiront dans des dédales temporels et topographiques pour tenter de résoudre l’énigme de son aînée. Au fur et à mesure qu’elle déroule ce fil d’Ariane sous nos yeux, émergent de nouveaux questionnements touchant à la littérature, à la mémoire collective, au contexte socio-politique des années Nasser ou à l’émancipation féminine. Afin d’assouvir sa curiosité, Iman Mersal parcourt les archives, enfin celles qu’elle réussit à trouver et que l’on veut bien lui laisser consulter. Affrontant plusieurs échecs, elle rend compte de la problématique de leur constitution et de leur conservation, toutes deux tributaires de l’État. Elle déplore ainsi l’effacement de pans entiers du patrimoine littéraire et audio-visuel : « Il faut cette aptitude de refuser l’oubli. Avec cet ouvrage, l’important pour moi était que des personnes puissent réexister dans l’espace collectif. »
Intimidée lorsqu’elle apprend que la meilleure amie d’Enayat n’est autre que la célèbre actrice Nadia Lufti, elle décide tout de même de la contacter. Pour cette dernière, la disparition de celle qu’elle considérait comme sa sœur demeure une plaie ouverte. Scolarisées toutes deux dans une école allemande, elles ne se sont plus quittées dès lors. Mais leur mariage respectif et la carrière débutante de Nadia vont les éloigner. Choyée par un père intellectuel et féru de culture, Enayat se confronte à une réalité tout autre une fois mariée. Devant l’ennui de la vie conjugale et le refus de son mari qu’elle travaille, elle demande le divorce et retourne vivre chez son père dans le quartier de Dokki, au Caire. Elle trouve par la suite un emploi à l’Institut archéologique allemand mais reste terrorisée par la menace de perdre la garde de son fils qui va atteindre ses 7 ans, comme la loi égyptienne l’autorise.
En reconstituant les pièces du puzzle d’Enayat pour tenter de comprendre sa solitude et son aliénation au sein de sa famille et de la société, Iman Mersal se penche sur ce qui a joué dans son destin comme son éducation allemande, le statut personnel de la femme dans les années 60, l’expérience de la maternité ou encore la santé mentale et sa (non) prise en charge. C’est avant tout l’individualité de cette femme qui la touche car son histoire tragique aborde la question de l’individu au sein de la société. Bien qu’appartenant à la bourgeoisie, son état ne lui assure pas une voie vers le bonheur, au contraire. Et c’est précisément ce qui interpelle Iman Mersal, qui elle, vient d’un autre milieu social : « J’ai comparé mon propre itinéraire par rapport au sien, cette femme cherchait un sens à sa vie et l’a trouvé dans l’écriture. En tant qu’écrivaine cet aspect m’a passionné. Elle était certes fragile mais affichait une grande volonté, elle voulait se réaliser jusqu’au bout, c’était la réussite ou la mort. Si j’ai écrit sur elle, c’est aussi parce que c’était le moyen de comprendre comment moi, en tant qu’Égyptienne, j’ai été formée à travers les souffrances d’une femme comme Enayat.».
Dans ce récit-enquête, Iman Mersal ouvre un dialogue au-delà du temps avec celle qui a occupé sa vie pendant plusieurs années. En allant sur les traces d’Enayat, elle retourne sur les siennes, renoue avec le Caire où elle mesure l’enchevêtrement de toutes les strates du passé mais aussi l’étendue de la transformation de la capitale à l’urbanisme tentaculaire. Elle redécouvre la ville de sa jeunesse de manière sensuelle, à la recherche de la présence du spectre d’Enayat, et pose un regard nouveau autant sur les lieux que sur les gens.
La narration alterne entre ses déambulations dans la cité et les rencontres fortuites, ses interrogations mais également ses préoccupations personnelles qui se superposent à celles d’Enayat dont les extraits du journal intime parsèment le livre. Quand Iman Mersal n’arrive pas à obtenir une information ou ne se satisfait pas de bribes de réponses, elle élabore des scénarios, tente de colmater ces vérités parcellaires. Mais son imagination ne s’arrête pas là et met aussi en scène son alter ego à différentes périodes et situations, tentant de deviner ce qu’elle aurait dit ou fait.
Sur les traces d’Enayat Zayyat rend hommage à celle qui avait peur de quitter ce monde sans laisser de traces. L’ouvrage nous raconte aussi ce que dit de notre temps l’oubli de cette écrivaine et démystifie le glamour de l’époque nassérienne, encore aujourd’hui objet d’un culte pétri de nostalgie. Le voile ne sera pas levé sur bien des zones d’ombre mais Iman Mersal réussit à nous entraîner dans sa quête, devenue un objet littéraire à part entière. Elle refait vivre la voix d’Enayat Zayyat et la réintègre là où elle se devait d’être, dans la lumière.
Iman Mersal, Sur les traces d’Enayat Zayyat, traduit de l’arabe par Richard Jacquemond, Sindbad/Actes Sud, 2021, 288 pages, 22 €.
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