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Syria

En Syrie, Le corps de la femme, un champ de bataille

2020-01-02

Babelmed

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Le viol, moyen de pression

C’est à partir de 2012, deuxième année du soulèvement que les histoires de viol dans les centres de détentions ont commencé à affluer. Le régime ne cherchait pas à démentir ces rumeurs de plus en plus alarmantes. Au contraire, sa tactique était de les répandre pour effrayer la population et la dissuader de s’impliquer davantage dans la révolution. “Le viol a été utilisé par le régime pour briser l’homme syrien. Tout homme engagé dans la révolution a eu une des femmes de sa famille envoyée en détention. Le message est : soit tu te rends, soit on garde ta femme, ou ta fille, chez nous”, constate avec amertume, victime de viol4.

 

Viol collectif, punition collective

Parfois, le viol collectif a été pratiqué pour punir les régions et les villes conservatrices connues pour être traditionnellement contre le régime. Selon des témoignages collectés par le journal al Bayan, à Jisr al Choughour près d’Alep, des femmes ont été conduites dans une proche manufacture de sucre où elles ont subi des viols collectifs avant d’être obligées de se déshabiller et d’offrir du café toute nues aux “shabiha”, les miliciens pro-régime. Dans le quartier de Bab Amr, une banlieue particulièrement ciblée, près de Homs, des femmes et leurs filles ont été conduites dans la salle Al Zira’i, située dans la rue Holani près du centre commercial, et ont été violées par les agents de sécurité et les miliciens du régime. Dans la ville al Houla, une des survivantes du terrible massacre du 25 mai 2012 décrit les atrocités perpétrées par des hommes vêtus de noirs qui violèrent les filles puis leurs mères avant de tuer sauvagement toute la famille5.

 

Des rapports publiés par les organisations internationales appuient ces données et soulignent que la documentation de ces cas reste arbitraire vu la crainte qu’ont les femmes de raconter ce qu’elles ont subies pour des raisons psycologiques et sociales. Par conséquent, le nombre de cas dévoilés reste minime par rapport à ce qui a été constaté ou décrit par les femmes après leurs sorties des prisons.

 

Parmi ces rapports, soulignons celui de l’organisation Euromed Rights, publié le 25 novembre 2015 à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence faite aux des femmes. Dans ce rapport on peut lire que “les autorités syriennes nient systématiquement la détention de femmes dans des centres secrets à travers le pays. Cela va contre les témoignages recueillis indiquant que des centaines de femmes sont toujours emprisonnées dans des conditions effroyables dans des centres de détention secrets où torture et violences sexuelles sont des pratiques courantes”6.

 

Femmes violées, victimes ou coupables?

Paradoxalement, plutôt que d’être accueillies chaleureusement à leur sorties des prisons, les femmes victimes de l’atrocité du régime se retrouvent rejetées par la société qui accorde une importance particulière aux normes et aux questions d’honneur. Si parfois la compassion des parents et de la famille est manifeste, la crainte de l’opinion sociale engendre en général une pression sur le groupe.

 

 Ceci explique pourquoi la plupart des victimes se trouvent après leur libération exclues de leurs communautés, rejetées par leurs maris si elles sont mariées, privées de leurs enfants si elles sont mères, traumatisées par ce qu’elles ont subi, effrayées de se déplacer par crainte d’être arrêtées de nouveau, et parfois mariées au premier venu pour effacer le déshonneur. On a noté aussi des cas de suicide, ou des tentatives de suicide, tant le désespoir est énorme.

 

“L’injustice pour la femme c’est d’être punie par la société et par le régime. Le régime la viole et la société la rejette”, constate avec amertume une femme victime de viol dans les centres de détention7. Avec l’aide des organisations internationales qui se sont intéressé à ces cas, plusieurs femmes violées ont pu sortir de Syrie et aller vivre ailleurs incognito.

Babelmed

Des femmes syriennes réfugiées en Jordanie dans le camp al Zaatari, le 25 juin 2013.REUTERS/Muhammad Hamed

L’article 7 du Statut de Rome de la cour pénale internationale cite parmi les crimes contre l’humanité “Viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable /si ces actes sont commis/ dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque”. L’article 8 paragraphe (xxii) du même statut cite parmi les crimes de guerre le viol ou toute autre forme de violence sexuelle lorsqu'ils visent des personnes ou des biens protégés par les dispositions des Conventions de Genève, et les considère parmi “les infractions graves aux Conventions de Genève du 12 août 1949. Plus d’informations ici.

2 C’est l’expression utilisée dans une étude publiée en 2013 par la Fondation Thomson Reuters.

Lire le rapport entier ici

4 Syrie, le cris étouffé, documentaire de Manon Loizeau, écrit par M Loizeau, Annick Cojean et Souad Weidi diffusé mardi 12 décembre à 22h55 sur France 2.

5 https://www.albayan.ae/one-world/arabs/2012-03-10-1.1608630

6 https://euromedrights.org/fr/publication/journee-internationale-pour-lelimination-de-la-violence-a- legard-des-femmes/

7 Syrie, le cris étouffé, ibidem.

8 Annick Cojean relate que des soldats ont obligé trois jeunes gens de la ville de Hama à violer leur propre soeur. Le premier a refusé, on lui a coupé la tête. Le deuxième a refusé, il a connu le même sort. Le troisième a accepté, ils l'ont tué sur la fille qu'ils ont eux-mêmes violée. Lire le reportage en intégralité. 

Entretien avec Annick Cojean. 

9 https://www.youtube.com/watch?v=EhW6WXvrVXo