Migrations

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Italie, terre des "desaparecidos"

2015-07-05

Environ 25 000 personnes ont péri en Méditerranée, depuis la fin des années 1980, pour avoir fui la guerre, les persécutions, la pauvreté, ou avoir simplement voulu se déplacer, le droit à la mobilité leur étant refusé. Mais aux côtés de ces morts dénombrées, se dresse un peuple de disparus, de sorts engloutis, de familles désespérées qui réclament la vérité.

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Madame Cherbi n’a plus toute sa tête. Depuis que Youssef est parti en 2011, personne ne parvient à lui faire détourner le regard hébété qu’elle porte en permanence sur sa photo. Comment lui rendre ce fils qui s’est embarqué d’une plage de Sfax vers la Sicile, un soir d’été, et dont elle est désormais sans nouvelles ? Youssef n’est pas un cas isolé. En Italie, des milliers de personnes manquent à l’appel. Que sont-elles devenues ? Ont-elles fini au fond de l’eau, dans les circuits mafieux ou, pour les plus chanceux, dans ce nord de l’Europe qui fait encore rêvé ? Impossible de répondre précisément aux questions que se posent les familles des personnes portées disparues. Même les meilleurs observateurs ont du mal à trancher :

« Combien de naufrages ont-ils eu lieu sans que nous le sachions », interroge le journaliste Gabriel Del Grande, fondateur de Fortresse Europe, site internet recoupant toutes les informations publiées dans la presse nationale et internationale depuis 1988. 

D’autant que des zones d’ombre subsistent sur les refoulements en mer et le rapatriement forcé de migrants vers la Libye dont ils ne provenaient pas. Pendant la dernière législature de Silvio Berlusconi (2008-2011), le climat contre “l’immigration clandestine” était à son comble, certains ténors du parti populiste de la Ligue du Nord allant jusqu’à proposer que la marine militaire coule les embarcations chargées de migrants. Le délit de clandestinité inscrit dans la loi Bossi-Fini permettait d’incriminer les sans papiers et les pêcheurs qui secouraient les naufragés au large des côtes siciliennes, ce qui a valu au pays une condamnation de la Cour européenne des droits de l'homme, en février 2012, pour avoir violé le droit international interdisant les expulsions collectives.

 

Des milliers de disparus

 

« Il est difficile d’évaluer le nombre de ceux qui, une fois débarqués en Sicile, se dérobent à l’identification des autorités italiennes pour échapper au règlement de Dublin », souligne Oliviero Forti, responsable immigration de la Caritas Italie, organisation catholique qui agit pour la promotion de la justice sociale. Cette convention contraint les demandeurs d’asile à rester des mois durant dans le pays où ils ont débarqué, bloqués par des procédures bureaucratiques particulièrement lentes. Selon Oliviero Forti, en 2014, sur 170 000 personnes enregistrés en Italie, 100 000 auraient réussi à faire faux bond aux contrôles de police ou à s’enfuir des centres de rétentions.

« Il s’agit principalement de Syriens et d’Erythréens, note Oliviero, ces personnes débarquent sur le sol italien, désespérées, prêtes à tout pour continuer leur voyage. Il est souvent impossible de procéder, sinon par la violence, à leur identification, ce que préfère éviter les autorités. »

Les conditions des structures d’accueil expliquent également l’éparpillement des réfugiés. Extrêmement éprouvées par des traversées épiques, entassées dans des conditions indignes dans les CIE (Centres d’Identification et d’Expulsion), les personnes s’échappent volontairement de ces structures inadaptées. S’agit-il d’un laxisme propre à l’Italie pour dégrossir les rangs des nouveaux arrivants décidés coûte que coûte à rejoindre les pays du nord de l’Europe ?

 

C’est à partir de 2011 que les contrôles se desserrent. Le relâchement des frontières tunisiennes et libyennes après la chute de Ben Ali et Kadhafi chargés par l’Europe de contenir les flux migratoires, notamment en Libye, propulsent des milliers de jeunes sur de vieux rafiots faisant cap sur l’île sicilienne de Lampedusa.

« Fermer un oeil sur leurs identifications a permis de décongestionner un système d’accueil saturé et inefficace, explique Oliviero Forti, mais cela a malheureusement permis d’enrichir sur place les réseaux mafieux et les trafiquants, poussant des personnes déjà très vulnérables à payer d’autres passeurs pour atteindre le nord d’Europe. »

L'Italie de tous les dangers

 

En Italie, la fracture Nord-Sud complique encore la question migratoire. Plusieurs régions du Nord ont déjà refusé d’accueillir les nouveaux venus, comme la Val d’Aoste en avril dernier qui a nié l’hospitalité à 78 migrants, ou la Lombardie dont le gouverneur de la Ligue du Nord, Roberto Maroni, a menacé il y a quelques semaines de supprimer les financements aux municipalités recevant les réfugiés.

 

Ces refus sont encouragés par la rhétorique anti-immigrés du secrétaire fédéral de la Ligue du Nord Matteo Salvini. A l’inverse, des milliers de demandeurs d’asile vivent dans les régions du Sud, la seule Sicile en accueillant 16 000. « Dans un Sud économiquement fragile, l’accueil des migrants entraîne la création de coopératives et donc d’emplois. Mais ce territoire ne leur offre aucune perspective, sinon de finir esclavagisés sur le marché informel du travail, souvent contrôlé par la criminalité organisée», raconte Oliviero Forti.

 

L’histoire de Mehdi, Tunisien de 20 ans, dont le corps a été retrouvé sans vie dans une décharge publique près de Naples est significative. 

«Mehdi s’est affranchi de nos avis. Il a annoncé à sa mère qu’il partait à bord du bateau qui l’emmenait en Sicile, raconte sa cousine encore bouleversée. Ensuite il a trouvé du travail au black sur un chantier.» 

Pour les autorités italiennes, le jeune homme aurait été victime d’une simple rixe, mais selon un ami tunisien qui travaillait avec lui, il serait tombé d’un échafaudage. Comment connaître la vérité maintenant que son corps a été rendu à sa famille en Tunisie sans aucune explication ? «Nous n’avons pas chercher à en savoir plus, la mort de mon cousin est devenue taboue, personne n’ose l’évoquer tant la souffrance de sa mère est immense», ajoute la cousine de Mehdi.

 

Agro-mafia, économie souterraine, trafics illicites, traite humaine allant jusqu’au commerce d’organes… pour ces réseaux criminels les migrants fraîchement débarqués sont des proies idéales. Lutter contre la traite et l’exploitation des travailleurs et travailleuses migrants passe forcément par un combat structurel contre la mafia. C’est ce à quoi s’emploie, du Sud au Nord de la péninsule, l’association Libera qui rassemble plus de 1600 initiatives portées par associations, mouvements, syndicats, écoles et universités. 

« Depuis deux ans, raconte Monica Usai chargée des relations internationales au sein de Libera,nous sommes engagés dans la campagne Desalamblar contre les morts aux frontières. Pour sensibiliser l’opinion publique, l’été, nous remplissons les plages avec des croix rappelant les migrants qui ont perdu la vie au large de nos côtes.»

Redonner une identité aux victimes des traversées

 

Dans son bureau situé à deux pas de l’Esquilino, quartier multiethnique de Rome, Vittorio Piscitelli exerce les fonctions de commissaire extraordinaire aux personnes disparues. Ce poste a été créé en 2007 pour faire face au nombre exponentiel de disparitions liées aux flux migratoires :

« Mon travail consiste à coordonner toutes les administrations de l’Etat, de la police à la procure, qui s’occupent de retrouver les personnes disparues. Toutefois notre tâche est ardue, souligne Piscitelli, puisqu’au moment de leur identification, les migrants fournissent très souvent une fausse identité, ce qui complique énormément nos recherches. »

L’Italie a enregistré, de 1974 à 2014, environ 30 000 cas, dont plus de la moitié était des mineurs, et les deux tiers d’origine étrangère. L’Etat italien travaille également aux côtés des associations pour la prévention et l’accueil des mineurs non accompagnés dont le nombre est exorbitant. Selon les données du ministère du travail et des politiques sociales publiées en septembre 2014, il y aurait en Italie 11 010 jeunes étrangers, dont 2771 ont été enregistrés mais restent introuvables. Provenant surtout d’Afrique et du Moyen-Orient, ils ont pour la plupart entre 14 et 17 ans, et sont de sexe masculin (7.713 garçons contre 526 filles).  

 

A défaut de prévenir et d’éviter la mort de milliers de personnes en se dotant d’une politique idoine et d’une véritable action de sauvetage en mer en coordination avec les autres pays membres de l’Union Européenne, les autorités cherchent à redonner une identité aux victimes : d’une certaine manière, identifier les morts permet de mieux cerner le nombre des disparus encore en vie.

 

Travailler au coude à coude avec les organisations de la société civile

 

La loi italienne de 2012 permettant à quiconque de dénoncer une disparition auprès des services compétents, le prefet Piscitelli est souvent appelé à travailler avec les organisations internationales et les associations de la société civile. Plusieurs d’entre elles ont déjà frappé à sa porte, comme le FTDES (Forum Tunisien des Droits économiques et Sociales) très actif dans la recherche des jeunes tunisiens disparus, ou encore Terre pour tous ou les associations italiennes Penelope, Vite sospese et Psicologi per i popoli.

 

« Au lendemain du naufrage dans lequel 366 Erythréens ont perdu la vie au large de Lampedusa le 3 octobre 2013, raconte Piscitelli, nous avons été sollicités pour procéder à la reconnaissance des corps par le  « Comité du 3 octobre » qui s’est constitué à Lampedusa aussitôt après la catastrophe. Les corps étaient restés trop longtemps dans l’eau, leur identification était particulièrement difficile. Nous avons donc passé un protocole avec l’institut de médecine légal Labanoff de l’Université La Bocconi de Milan qui a mis au point une méthodologie appropriée. Quand nous parvenons à faire venir les parents des victimes en Italie pour qu’ils reconnaissent leur proche, une équipe de psychologues les accompagne tout au long de cette épreuve. Jusqu’à présent seulement la moitié des victimes a pu être identifiée. »

 

Pour pouvoir confronter le DNA des naufragés avec celui de leurs parents, le commissariat extraordinaire aux personnes disparues collabore avec la Croix Rouge qui tente de retrouver les familles dans l’impossibilité de s’adresser à ses services, car sous le joug de la dictature qui sévit en Erythrée.

 

Rien à ce jour n’a été entrepris pour identifier les 900 victimes du naufrage qui s’est produit en avril dernier au large des côtes siciliennes. Aucune opération de repêchage des corps renfermés dans l’embarcation qui gît à 500 mètres de profondeur n’est prévue.

 

L’inertie de l’Europe

 

Reliée de manière plus organique sur tout le territoire italien, les recherches dirigées par le préfet Vittorio ont permis, au premier semestre 2015, d’identifier 8800 personnes, dont 8200 avaient été portées disparues rien qu’en 2014.

« Cette coordination devrait se faire également au niveau européen mais les institutions sont inertes et peu disposées à collaborer, déplore Piscitelli. En octobre dernier nous avons organisé un colloque international sur la question des disparitions auquel la Grande-Bretagne n’a même pas participé alors qu’elle enregistre le nombre de disparus le plus important d’Europe.» 

Cette indifférence de l’Europe est pointée par Oliviero Forti qui surenchérit : « Je suis atterrée de voir à quel point l’Europe est totalement indifférente à la dimension humaine des disparitions en mer. C’est clair, alors qu’elle avait externalisé le contrôle de ses frontières en Afrique du Nord, aujourd’hui ce sont les pays du Sud de l’Europe qui lui servent de sentinelles».

 

Ni morts ni vivants

 

Pendant ce temps, dans plusieurs pays du Maghreb et du Machrek, des milliers de familles vivent dans l'attente de connaître le sort de leurs enfants, pour le moment ni morts ni vivants. « On ne se résigne pas au doute, à l'oubli : on risque de devenir fou », dit Kamel Belabed, fondateur de l'association algérienne Annaba, qui réunit les parents d'une centaine de harragas pour dénoncer leurs "disparitions forcées" devant les tribunaux du pays. « Mon fils a disparu en 2007 et depuis, je n'ai jamais cessé de le rechercher, explique-t-il. Quand je pense aux stations de surveillance et d'observation, ou aux technologies sophistiquées de Frontex, je ne comprends pas comment il peut y avoir des bateaux qui se sont volatilisés et des personnes dont on a perdu toute trace. » 

 

Selon lui, ces jeunes, interceptés par les garde-côtes tunisiens, ont été transférés sur l'île de Galite dans les prisons secrètes construites par Ben Ali pour la lutte contre le terrorisme, ou dans d'autres centres de détention non officiels entre l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. 

« Le bateau transportant mon fils et dix autres personnes n'a laissé aucune trace, raconte Kamel. La même année, un autre bateau transportant vingt personnes a disparu avec tout son équipage, mais les conditions météorologiques étaient bonnes, la mer était calme et, dans les deux cas, aucun corps n'a été retrouvé et aucune alerte au naufrage n'a été déclenchée. Il n'y avait pas non plus de restes au fond de la mer, qui a été patrouillée à plusieurs reprises par les garde-côtes algériens et tunisiens. Ces bateaux se sont-ils évaporés ? »

Ces dernières années, un réseau transnational informel d'organisations de défense des droits humains et d'associations de parents de migrant.e.s disparu.e.s s'est constitué pour faire pression sur les différents gouvernements et sur l'Union européenne. En Italie, le « Comitato Nuovi Desaparecidos » se prépare à une audience devant le Tribunal permament des peuples pour dénoncer le fait que les politiques migratoires imposées par Bruxelles constituent des crimes contre l'humanité. Ce n'est pas un hasard si l'on parle de « nouveaux desaparecidos ».  

« La référence aux desaparecidos n'est ni rhétorique ni polémique, mais technique et factuelle, car la desaparición est un mode d'extermination de masse, géré de telle sorte que l'opinion publique ne puisse pas en prendre conscience, ou puisse au moins dire qu'elle ne le sait pas », commente Enrico Calamai, ancien vice-consul en Argentine qui a sauvé des milliers de personnes de la dictature de Videla en les faisant expatrier, et aujourd'hui porte-parole du Comité.

L'association offre aux familles de disparus un espace de témoignage et de représentation, aide à établir les responsabilités et les omissions des individus, des gouvernements et des organismes internationaux, et accompagne les actions en justice devant les tribunaux nationaux, communautaires, européens et internationaux. 

 

« Dans les documents de la Commission européenne et de l'OTAN, explique M. Calamai, le migrant est considéré comme un élément déstabilisateur et dangereux au même titre que le terroriste, et de nombreux États membres ont opté pour une stratégie de rejet des nouveaux arrivants afin de décourager les départs ultérieurs. » La dénonciation de l'échec des sauvetages en mer est au cœur de leur action. « En mars 2011, un bateau reliant la Libye à Lampedusa avec 72 personnes à bord a été laissé à la merci des vagues pendant 14 jours dans une zone fortement patrouillée par l'OTAN, malgré les nombreux appels à l'aide des passagers. Neuf personnes ont survécu. »

 

Aux disparus en mer, il faut ajouter ceux qui disparaissent dans les dunes du Sahara ou dans le Sinaï, en route vers Israël et l'Extrême-Orient, explique le journaliste Emilio Drudi, également membre du Comité. « Il s'agit principalement d'Erythréens et de Soudanais, dont personne ne parle. Les témoignages des survivants sont souvent le seul moyen de connaître le sort des migrants qui disparaissent en route. Ceux qui atteignent nos côtes rapportent des scènes d'une horreur inimaginable : des personnes brûlées vives parce qu'elles sont atteintes de la gale, ou sauvagement assassinées par des trafiquants à l'aide d'outils agricoles ou après avoir été sévèrement battues. Beaucoup sont enlevés par les Rashaida, une tribu bédouine, qui réclament d'énormes rançons à leurs familles. Ceux qui ne paient pas risquent d'être vendus comme esclaves, les filles comme prostituées, ou de finir dans le trafic international d'organes : dans certaines cliniques du Moyen-Orient, les gens sont prêts à payer jusqu'à 20 000 dollars pour un rein. Ce commerce se chiffre en millions et personne ne veut l'arrêter, pas même l'Union européenne qui, en renforçant les contrôles à ses frontières, oblige ces personnes à s'en remettre à des trafiquants et à des assassins

 

Selon le rapport "The human trafficking cycle : Sinai and beyond", de Meros Estefanos, van Reisen et Rijken (2013), depuis 2009, environ 30 000 Africains ont été kidnappés dans le désert du Sinaï et 3 000 d'entre eux seraient morts dans les 15 centres de détention illégaux gérés par des tribus locales. Ce trafic est un marché florissant qui enrichit les soldats corrompus, les clans nomades et les groupes djihadistes actifs dans la région, tels que Salafiyya Jihadiyya, Ansar al-Jihad et Ansar Bayt al Maqdis. Quatre-vingt-dix pour cent des victimes sont érythréennes et les dix pour cent restants sont somaliens et soudanais.

 

Si les institutions continuent à ne pas réagir, c'est à la société civile des deux rives de la Méditerranée de se mobiliser. Depuis 2011, la coalition Boat4people rassemble des organisations internationales et nationales en organisant des missions en mer pour documenter, dénoncer et prévenir les violations des droits des "boat-people". Le Mouvement international de la Croix-Rouge (CICR) aide les personnes éloignées à rétablir les liens familiaux grâce à son service "Tracing", qui reconstitue le sort des personnes disparues en collectant, gérant et transmettant des informations sur les décès dans différents pays.

 

« L'Union européenne n'a pas de stratégie spécifique pour coordonner les activités de repêchage des corps des migrants en mer, explique Messaoud Romdhani, du comité directeur du FTDES, qui réclame justice et vérité pour ses compatriotes disparus au large des côtes italiennes depuis 2011. 

« Les enquêtes que nous avons menées sur le terrain en coopération avec Boats4people montrent que la plupart des disparus sont des étudiants ou des diplômés, qui ne sont pas au chômage. Environ 11 % des migrants ont entre 15 et 19 ans et plus de la moitié ont entre 15 et 24 ans. L'absence de soutien institutionnel et social alimente le désir de nos jeunes de chercher ailleurs de meilleures opportunités pour leur avenir. Sur les 64 261 personnes qui ont traversé le détroit de Sicile en 2011, 27 864 étaient des Tunisiens, partis principalement de Sfax, Monastir et Zarzis », conclut M. Romdhani.

1300 jeunes disparus au large de l'Italie

 

En mars 2011, quatre bateaux ont disparu dans la nature avec à leur bord environ 300 Tunisiens, comme l'indique la liste des noms établie par les familles des disparus. Bien que l'arrivée sur notre territoire n'ait pas été prouvée, « certains parents des disparus, qui étaient en Italie pendant ces mois pour les rechercher, étaient convaincus qu'ils étaient arrivés à destination », se souvient Simona Sinopoli, avocate italienne et présidente d'ARCI Roma. « Ils nous ont montré des vidéos et des photos d'autres passagers, tous bien visibles et reconnaissables et qui, selon eux, auraient foulé le sol italien. Mais l'hypothèse se heurte à la version de la police. » 

 

L'un d'entre eux a été filmé par Euronews dans un bus, sans doute à Lampedusa, regardant droit dans la caméra. « On nous a également parlé d'un jeune homme qui a dit à son père au téléphone qu'il était presque arrivé à l'embarcadère mais qu'il n'avait pas reçu l'autorisation de descendre. Il y avait toutes les raisons de lancer un avis de disparition et, le 26 avril 2012, nous avons soumis l'affaire au parquet du tribunal de Rome. »

 

Au cours de l'enquête, il a été demandé d'envoyer de Tunisie les cartes avec photo et empreintes digitales des personnes correspondant à la liste des personnes disparues, afin de vérifier leur présence, ou au moins leur passage, dans les centres italiens d'identification et d'expulsion (CIE). « La comparaison, à laquelle nous n'avons pas pu assister, a montré que les empreintes digitales ne correspondaient à aucune des personnes entrées en Italie depuis mars 2011. »

 

En 2012, les députés du Parti démocrate Turco et Bressa ont demandé au gouvernement des explications sur l'incident dans une interrogation parlementaire. Le sous-secrétaire d'État Saverio Ruperto a donné une réponse contradictoire : « Sur 226 cartes photographiques envoyées par l'ambassade de Tunisie, la police n'a pu s'assurer de l'arrivée en Italie que de 14 [...]. Aucune trace des autres. » Cependant, dans un autre passage, Ruperto affirme que « seuls 5 ont effectivement transité par notre pays après la crise politique nord-africaine. » Les autorités n'ont jamais vérifié l'identité de ces garçons. Et si cinq d'entre eux sont arrivés à destination, qu'est-il advenu des 221 autres ?

 

M. Sinopoli estime que cette disparition massive pourrait être liée aux rejets ordonnés par le ministre de l'intérieur de l'époque, Roberto Maroni, qui étaient très fréquents à l’époque. « Bien qu'il n'y ait pas de preuves claires, je n'exclus pas que ces bateaux aient été renvoyés vers d'autres destinations. Nous devrions avoir accès aux données officielles des rejets qui ont eu lieu pendant cette période pour être en mesure de comprendre si nos soupçons sont fondés. A l'époque, il y avait un déploiement impressionnant de forces de police à Lampedusa, l'île était entièrement quadrillée et militarisée et il ne devrait pas être difficile d'obtenir ces informations auprès des autorités. Ce qui est évident, c'est l'absence de volonté politique de faire la lumière sur cette affaire. »

 

La procédure s'est déroulée très lentement, se souvient encore M. Sinopoli : 

« Le dossier prenait de l'ampleur, mais il nous est apparu dès le début que les enquêtes menées par la justice étaient entravées d'une manière ou d'une autre. En 2014, l'affaire a été transférée du parquet de Rome à celui de Caltanissetta, une petite province sicilienne. L'affaire est toujours en cours, mais cela s’avère très compliqué de continuer à la suivre à distance », conclut-il.

Alors qu'en Italie, les enquêtes se poursuivent au milieu de mille difficultés, en Tunisie, les parents des jeunes disparus continuent leur quête désespérée, se mobilisant en faisant des sit-in devant les ambassades, en envoyant des lettres de réclamation et en organisant des manifestations. « Ils veulent des réponses claires. S'ils sont morts, ils l'accepteront, mais les gouvernements tunisien et italien doivent faire une déclaration à ce sujet », déclare Abderrahman Hedhili, président du FTDES. Plus de 270 familles se sont adressées à l'association pour signaler la disparition de leurs proches, principalement dans les quartiers les plus pauvres de Tunis. « Nous estimons que le nombre total de jeunes dont on a perdu toute trace se situe entre 800 et 1000 personnes », conclut Hedhili.

 

Dossier initialement publié dans le n° 94 du Courrier de L’atlas, juillet-août 2015