Médias

Algeria

Samy Slimani, le Bienveillant

2024-10-05

Le journaliste Tewfik Hakem rend hommage à son ami de plus de 30 ans Samy Slimani, artisan de Radio M et réalisateur à la radio Alger chaîne 3, décédé, lundi 30 septembre à Alger, des suites d’une crise cardiaque.

Samy Slimani, le Bienveillant | Babelmed

Samy Slimani à droite, en 1997.

 Perdre un ami de longue date c’est une, sinon la plus éprouvante, expérience de la vie, pourtant cette douleur nous rappelle notre humanité – ou du moins ce qu’il en reste en ces temps où partout règne la haine. 

 

Humain et profondément humaniste, Samy l’était en toute circonstance et avec tout le monde. Après le choc et la sidération, il y a ce sentiment indéfinissable, vertigineux, qui vous étreint… Faut-il pour autant le partager, Samy qui se tenait à l’écart des réseaux sociaux aurait-il aimé que j’en parle ici ? Samy Slimani était mon ami depuis plus de 30 ans, le seul ami que j’ai réussi à garder dans ce monde particulier des médias en général et de la radio en particulier.

 

Il était beau comme un prince, ça tout le monde le sait, tout le monde l’a dit, il lui suffisait de sourire pour rendre la vie plus supportable autour de lui, mais Samy était surtout, même sous ses airs ronchons parfois, un bon type, un vrai gentil, il avait cette qualité tellement rare qu’on appelle « la bienveillance ».

 

Enfant du soleil, il n’a pas pu supporter le ciel gris de Paris où sa mère s’était installée quand il était enfant. Un été il a décidé de ne plus quitter l’Algérie où il venait passer ses vacances, préférant vivre avec sa grand-mère à Soustara puis tout seul dans l’appartement familial du Boulevard Mohamed V. 

 

Humble précurseur

 

On s’est connu à la radio, Alger Chaîne 3 où il a été recruté au milan des années 1980 (après avoir passé des tests et un concours, donc sans piston) en tant que technicien du son, avant de devenir plus tard réalisateur. Son appartement du centre-ville était devenu son laboratoire son, son studio d’enregistrement, et notre refuge quand l’Algérie sombrait dans la guerre civile. Toujours à l’affût des derniers progrès technologiques, geek qui tordait le cou à toutes les idées reçues sur les geeks, on pouvait avec Samy écouter les musiques du monde entier et en même temps que le monde entier, voir les films dont tout le monde parlait quand on voulait. Et ce avant Internet. 

 

Il a fait partie de la bande qui a lancé El Bahdja FM, la première radio musicale algérienne, ça lui faisait de la peine qu’on oublie son rôle à chaque fois qu’on retraçait l’histoire de cette station. Mais il a toujours été quelqu’un de très réservé, humble comme un seigneur, c’était dans sa nature, et cela l’a longtemps protégé.

 

Avec l’arrivée d’Internet il a lancé Radio Dzair la première radio en ligne algérienne, que de la musique, toutes les musiques algériennes, pas de parlotte. Prudent il a su échapper aux problèmes de la censure sans jamais vendre son âme au diable, et il surveillait ses audiences comme on surveille le lait sur le feu : « Tiens il y a quelqu’un en Equateur qui nous écoute en ce moment ». Et quand le secteur privé pouvait se lancer, plus ou moins, dans l’audio-visuel, il a été l’artisan technique (et toujours caché) du site Maghreb Emergent et de sa Radio M. 

 

Il enchaînait les boulots par passion mais aussi pour assurer à ses deux enfants Rayan et Asmahan les meilleures études dans un environnement scolaire de plus en plus hostile à l’épanouissement des élèves. Samy et son épouse se sont littéralement sacrifiés pour leurs enfants : pas de vacances, pas de sorties, pas de trêve, et toujours au taquet !

 

Souvenirs des années 1990

 

Quand je pense aux années 1990 à Alger et à nos nuits passées à regarder les films d’auteur en plein couvre-feu, à mater Canal Jimmy, à se repasser en boucle les épisodes de la série « Dream On », à commenter le dernier album de tel ou tel artiste alors qu’autour de nous les gens étaient assassinés, arrêtés, torturés, déportés, je me dis qu’on était des jeunes inconscients. En réalité non, c’était de la résistance, notre résistance à la mort, à la guerre. 

 

Une nuit en sortant de chez Samy, j’ai failli y laisser ma peau, pris dans un accrochage, j’entendais les balles siffler dans mes oreilles, je me suis réfugié dans un immeuble de son quartier, et bien sûr personne ne voulait ouvrir la porte de son appartement. Cette nuit-là il devenait évident que j’allais quitter le pays, pour échapper au service militaire et donc à la fatalité de la guerre civile. 

 

Samy m’a beaucoup aidé pour franchir ce cap. Sur le coup, je ne le comprenais pas, pourquoi lui qui avait sa mère et son frère bien installés à Paris est-il resté à Alger à subir les affres de la guerre durant toute une décennie noire ? Par fierté ? Avec lui le mot fierté devient positif, fraternel, poétique même !

 

Chaque fois qu’on parle de la disparition d’un être aimé, on n’évoque que les bons souvenirs, c’est la règle, mais franchement je n’ai que des bons souvenirs avec Samy : pas une seule dispute en 30 ans, c’est incroyable. Après mon départ, on n’a jamais perdu contact, ce pote inestimable ne m’a pas seulement ouvert les portes de sa maison, il m’a aussi fait connaître sa famille, et à Paris c’est souvent avec son frère Karim que j’ai passé mes plus joyeuses années parisiennes d’avant 2001. De fête en fête, de voyage en voyage, en France, en Europe et dans le monde.

 

Larmes et rires

 

Ces derniers jours, Samy pleurait souvent et c’était nouveau me confie son fils Rayan, il pleurait devant les injustices subies par les Palestiniens, il a aussi pleuré en apprenant la mort d’un de ses amis de Maghreb Emergent, Youcef Bouktache. C’est d’ailleurs en allant à son enterrement que Samy est tombé, que son cœur a lâché, et le lendemain c’était lui qu’on enterrait, dans le même cimetière ! Quelle horrible et incroyable histoire. 

 

Tout est allé très vite, Samy, on avait convenu de se voir exactement ce jour-là, mais pas au cimetière, pas pour ton enterrement. Ce n’est pas juste car pour une fois j’avais quelque raison de te taquiner. Il y a un an quand Rayan venait en France pur terminer ses études tu m’avais dit de prendre soin de lui et je t’avais répondu : « Tu paries combien qu’en trois mois Rayan n’aura besoin ni de moi ni de personne d’autre, et que dans six mois ce sera plutôt moi qui aurais besoin de lui ». Putain Samy tu déconnes, pour une fois que j’avais vu juste tu aurais pu au moins me laisser le temps de savourer, avec toi, la nouvelle.

 

En cette veillée pour le troisième jour de ton départ, en évoquant les moments partagés avec toi, on oublie le deuil et la douleur, on rit aux lames quand on ne pleure pas le cœur léger.

 

Je me souviendrai toujours de ta mésaventure pendant le Hirak. Quand tu t’étais fait choper par les flics et qu’ils voulaient t’embarquer dans leur panier à salade, des jeunes étudiants sont venus en force pour exiger qu’ils te relâchent immédiatement : « Relâchez-le, il est vieux, prenez nous à sa place » scandaient- ils. Tu riais en racontant cette anecdote, toi le jeune et fringant quinquagénaire être taxé de vieux, tu trouvais ça drôle, je n’aurai sans doute pas réagi de la même manière.

 

Je te promets Samy que je vais tout faire pour être aussi bienveillant que toi, même si ce n’est pas gagné d’avance, tu as placé la barre si haut et moi je pars de si loin…

 

À bientôt Samy, merci pour cette belle amitié qui a résisté à toutes les épreuves.