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Algeria

Radio M s’arrête, écoutez-là !

2024-06-20

L’annonce le 19 juin, en Algérie, de l’arrêt du site d’information Radio M vient endeuiller une scène médiatique algérienne déjà affligée par la disparition de plusieurs titres privés. Comme toute perte, c’est aussi l’occasion de rendre hommage à cette webradio née en 2013.

Radio M s’arrête, écoutez-là ! | Babelmed

Le studio de Radio M en 2018.

Pour retracer le parcours exceptionnel de Radio M, il faut commencer par la fin. Son bilan. Ses réalisations. Entre les premières interviews du début de l’année 2013 et les sit-in virtuels de soutien aux détenus d’opinion de la fin d’année 2023, environ 3 900 vidéos ont été réalisées. Toutes disponibles sur la chaîne Youtube de Radio M.

 

Au total, une vingtaine d’émissions ont été produites par la webradio, éditée par l’agence Interface médias. Des émissions politiques et économiques, l’ADN de Radio M mais aussi des émissions sur la culture (MIM, Accès libre), la santé (Docteur M, Sahtek Rass Malek), l’entrepreneuriat (Doing DZ) ou le sport (la3lam).

 

L’actualité occupe aussi une place importante à travers les flashs d’information. Celle d’Algérie, bien sûr, et celle du Maghreb, l’autre ADN de Radio M qui outre le clin d’œil de son nom a pour slogan « La Petite radio du Grand Maghreb ».

 

Au départ, exclusivement en français, la webradio domiciliée dans le centre-ville d’Alger, a progressivement proposé des émissions en arabe (classique et dialectal) jusqu’à offrir une grille parfaitement bilingue. Le rajeunissement et la féminisation des présentateurs et des invités, tout comme les progrès techniques, font partie des autres évolutions notables de Radio M.

 

Débattre de tout et surtout de politique 

 

Comme le rappelle le communiqué « Fin de publication pour Radio M », le média est né dans une petite cuisine à Alger centre. Cette cuisine est celle de la rédaction de Maghreb Émergent, un des premiers journaux électroniques algériens fondé en 2010 par des journalistes expérimentés (Ihsane El Kadi, Saïd Djaafar, Ali Bey Boudoukha).

 

À l’approche des élections présidentielles de 2014, un petit groupe de journalistes de la rédaction de Maghreb Émergent décide de lancer une émission de débats et d’analyses de la vie politique algérienne. Le « Café presse politique », vite abrégé en CPP, devient la première émission de Radio M. Consacré au départ aux élections présidentielles, le CPP se poursuit au-delà des résultats et devient une des émissions phares la plus écoutée de la radio.

Émission CPP du 31 octobre 2014.

Les présentatrices et présentateurs qui se succèdent – Souhila Benali, Khaled Drareni, Ihsane El Kadi, Daïkha Dridi et Amira Bouraoui – imposent leur style et leur rythme. Non sans risques. En 2015, Souhila Benali, journaliste à la radio nationale algérienne, est suspendue de ses fonctions au sein de la radio publique en raison de sa collaboration au CPP. En 2020, Khaled Drareni est emprisonné pendant onze mois à cause de sa couverture journalistique du Hirak. Depuis décembre 2022, Ihsane El Kadi est en prison.

 

En 2019, peu après les débuts du Hirak au mois de février, une nouvelle émission politique en langue arabe est lancée « Cinq sur cinq ».  Présentée par la jeune journaliste Lynda Abbou, elle réunit des journalistes mais aussi des universitaires, avocat·e·s, écrivain·e·s, militant·e·s associatifs, etc., à l'image du CPP qui a petit à petit élargit le cercle des invité·e·s à des non journalistes.

 

Un modèle d’innovation et de transmission

 

Chemin faisant, les enregistrements des émissions s’améliorent grâce à l’acquisition d’un studio et d’équipements professionnels. L’arrivée de jeunes technicien·ne·s compétent·e·s, habitué·e·s au montage et aux réseaux sociaux, permet des améliorations techniques considérables. Les émissions sont diffusées en direct, les captations des émissions sont assurées par plusieurs caméras et les vidéos au montage soigné sont mises en ligne rapidement.

Émission CPP du 14 novembre 2019.

Radio M se veut une webradio ouverte sur le monde qui l’entoure. Elle accueille toutes les bonnes volontés et les bonnes idées. En avril 2020, en plein confinement, une nouvelle émission voit le jour « Maranach saktine » (On n'est pas prêt de se taire). Présentée en arabe dialectal par Amira Boudjemaa et Anis Hamza Chelouche, l’émission propose aux auditeurs et auditrices d’appeler la radio en direct pour parler des sujets et informations de leur choix. L’émission drôle, vivante et en prise avec les réalités quotidiennes connaît un franc succès.

Émission Maranach saktine du 3 avril 2020.

Le 23 septembre 2021, Anis Hamza Chelouche meurt tragiquement au cours d’un reportage en mer. 

 

En dépit des critiques diverses sur l’absence de diversité politique, le manque de renouvellement des invité·e·s, l’omniprésence de personnalités algéroises, Radio M est devenue une référence en matière de webradio. Son équipe a ainsi accompagné et conseillé des initiatives de webradios associatives en Algérie. 

 

Les fondateurs de Radio M souhaitaient voir leur radio  rejoindre la bande FM. Mais, l’ouverture tant attendue des fréquences aux radios privées n’est jamais advenue. Au contraire, le champ médiatique algérien s’est douloureusement refermé. Les espaces libres d’expression aussi. Reste les podcasts, à écouter pour l’instant et à conserver pour l’avenir !