Femmes

Algeria

Nos chants de guerre et de joie

2022-03-08

Revoilà le 8 mars avec ses colloques, ses manifestations, ses tribunes et ses émissions. Comme toutes mes camarades féministes, je vais « marquer le coup » pour cette journée. Mais il y a une autre femme en moi qui honteusement a la nostalgie de « Aid el Mar’a » (la fête de la femme) comme elle est célébrée en Algérie.

Nos chants de guerre et de joie | Babelmed

Des étudiantes lors de la marche hebdomadaire des étudiant·e·s, le mardi 10.12.2019 à Alger (Algérie) © Leïla Saadna.

Je revois ces femmes avec leurs tenues des grands jours, maquillées, déambulant dans les rues, attablées en bandes joueuses dans les restaurants et les cafés, dansant dans les salles de spectacles où des chanteurs magnanimes – l’un d’eux était notoirement connu pour violences conjugales – assurent le service avec les deniers publics. Elles s’enivrent de toutes ces attentions qu’on leur exprime ce jour-là, du lever au coucher du soleil. Et avant que les hommes ne rentrent au foyer elles replient leurs ailes et regagnent leurs cuisines pour préparer le repas du soir en se disant que c’était si jouissif de danser et de rire dans la lumière du printemps.

 

Les militantes féministes regardaient cette profusion de fêtes, de cadeaux et de fleurs avec indignation. Furieuses de ce détournement en kermesse nationale du cours de leurs luttes et du mépris des souffrances des femmes. Moi aussi j’ai toujours été abasourdie par l’hypocrisie des hommes qui affichent ostensiblement une galanterie lourde et ringarde. Ils découvrent, disent-ils, l’importance de leurs collègues femmes lorsqu’ils se retrouvent seuls au bureau, entre eux, durant la demi-journée accordée au « personnel féminin ».

 

Que faire alors ? Faut-il bouder et s’abstenir d’aller gambader dans les rues ? Refuser le cadeau de votre employeur surtout si c’est un service à thé ? Donner un cours de féminisme à votre fille ? Autant d’options pour résister à la folklorisation de cette date. Celles qui refusent de jouer la comédie de Aid El Mar’a doivent assumer la relégation dans la catégorie « féministe aigrie »  « intello » et bien d’autres noms d’oiseaux freudiens. Faut-il alors remiser son féminisme dans les replis de ses douleurs, remercier de tant de sollicitude masculine et aller danser avec ses amies et chanter à tue tête les refrains sirupeux des crooners.

 

Quand le mouvement féministe algérien était fort, le choix était plus facile. Nous occupions la rue entonnant à pleins poumons nos chants de guerre contre le Code la famille, contre le terrorisme islamiste, pour la liberté.

« Djazaïryate ahrar, ma yaqablouche el âar we newasslou el michouar hata el intissar » (Algériennes libres, n’acceptant pas la honte.

Nous poursuivrons notre voie jusqu’à la victoire). Nous rendions hommage à nos héroïnes et à nos martyrs de la guerre de libération nationale :

« Oh ya Hassiba, ouledek marahoum’che habssine, oh ya Hassiba, âla el houriya m’âwline !» (Hassiba Ben Bouali, tes enfants ne céderont pas, ils arracheront la liberté).

La violence des islamistes et du Pouvoir a eu raison de nos voix mais pas de notre colère. Les féministes de la première heure n’ont pas trahi leur rêve, elles l’ont transmis à leurs filles.

 

Les jeunes Algériennes ont levé le poing dans les marches du Hirak sur l’air de Bella Ciao ou El Dimokratia hoqouq niswya/mazalna mazalna thouar» (La démocratie c’est d’accorder leurs droits aux femmes… Nous sommes toujours des révolutionnaires). Elles ont féminisé l’hymne du Hirak « Casa del Mouradia »* en Casa del patriarcat. Elles ne font plus de réunions clandestines pour se battre, elles réclament l’égalité sur tous les réseaux sociaux et les médias. Elles comptent les victimes des féminicides sur leur page Facebook pour leur donner un visage et un nom. Elles tweetent les noms des agresseurs et dénoncent les injustices. Elles parlent de leurs corps sur Instagram, de leurs rêves, indifférentes aux fetwas de haine et aux insultes. Le combat des  aînées est entre de bonnes mains.

 

Alors cette année je mettrai comme dit Dalida « un peu plus de noir sur mes yeux » et j’irai avec mes amies au restaurant et au moment des gâteaux aux amandes nous danserons et nous chanterons comme Cheikha  Remiti  « Je vais avec mon ami cueillir des fleurs dans la montagne ».