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Logement en Algérie: Un accès inégalitaire pour les femmes

2021-07-09

Babelmed

Crédit : Nejma Rondeleux

Dans les textes organisant les programmes de l'accès au logement, les Algériens sont égaux à condition qu’ils répondent aux critères d’attribution. Dans les faits, les femmes sont soumises aux discriminations et aux préjugés sexistes.

 

Le gouvernement a, depuis plus d’une décennie, mis en place une politique de logement ambitieuse pour absorber le déficit devenu critique, en finir avec l’habitat précaire et par la même, apaiser un front social en constance ébullition. Plusieurs formules d’accès au logement social géré par l'AADL (agence de l'amélioration et du développement du logement), locatif ou participatif selon les catégories socioprofessionnelles, ont été mises en œuvre.

 

En presque dix ans (de 2000 à 2019) un plus un peu plus de trois millions de logements ont été livrés et des villes entières ont vu le jour dans le pays. Le logement social est réglementé et ne devrait bénéficier qu’aux ménages dont le revenu mensuel n’excède pas vingt-quatre-mille dinars algériens sachant que le salaire national minimum garanti, SNMG, est de vingt mille dinars algériens mensuels. Les demandes sont validées par une commission d’attribution qui vérifie la conformité de la demande à caractère social, son ordre d’arrivée et la taille de la famille du postulant. Les listes d’attribution sont affichées dans les mairies où sont affectés les logements. Elles sont la plupart du temps accueillies par les innombrables émeutes "du logement" devant les mairies.

 

Les ménages aux revenus plus importants peuvent prétendre à l’achat d’un logement promotionnel aidé, même s’ils sont déjà locataires d’un logement social. Cette formule vise à créer un marché locatif à des prix accessibles aux revenus moyens et assainir le marché de la location immobilière contre la spéculation. L’accès à la propriété est encouragé par plusieurs dispositifs dont la location-vente et les prêts immobiliers à des taux plutôt attractifs par les banques publiques.

 

L'Algérie consacre en moyenne deux à huit pour cent de son produit national brut (PNB) aux investissements dans le logement et cinq à dix pour cent aux services du logement. Selon le ministère de l’habitat près de 180.000 logements ont été livrés fin 2020 et malgré la crise du COVID-19 la loi de finances de 2021 a inscrit de nouveaux projets dans ce secteur.

 

L'enfer de l'habitat précaire

 

Pourtant la réalité est souvent moins glorieuse. Si les demandes des couches aisées, privilégiées parfois par un puissant réseau de relations, ont été satisfaites par l’offre des promoteurs immobiliers privés et par les programmes d’accès à la propriété de l’État, les catégories populaires dont les jeunes chômeurs, les femmes et les familles pauvres continuent de vivre l’enfer de l’habitat précaire, de la sur-occupation et de la brutalité des marchands de sommeil.

 

Les programmes publics de logements soumis aux aléas des prix de matières premières, à l'urgence de relogement après des catastrophes naturelles (séismes, inondations) sont grevés par le clientélisme, la corruption dans l’attribution des marchés publics, la bureaucratie et l’incompétence.

 

Les femmes sont particulièrement exposées à la médiocrité des performances des politiques de logement qui n’intègrent pas la dimension genre dans leur application. Les mères de famille divorcées ou veuves, les célibataires, les petites mains de l’informel et les étudiantes doivent surmonter les obstacles consacrés par le Code de la famille et braver les archaïsmes des traditions. Le Code de la famille (code de l’infamie selon les féministes algériennes) modifié en 2005 régit toujours le mariage, le divorce, la garde des enfants, la filiation et l’héritage. Le texte amendé s’inspirant du droit musulman (la charia) structure encore de façon manifestement inégalitaire les rapports entre les hommes et les femmes.

 

 

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Crédit : Louiza Ammi

Conséquences des clauses sur l’héritage

 

Les inégalités les plus criantes restent néanmoins liées aux clauses portant sur l’héritage, les effets du divorce dont l’attribution du domicile conjugal. Même si elle a un logement, une femme peut se retrouver à la rue après un divorce ou le décès de son mari. Formellement la loi prévoit que le père doit assurer à la mère ayant le droit de garde un logement décent ou à défaut payer un loyer. Les juges accordent en général un montant minimum entre trois mille et douze mille dinars algériens. Autrement dit une somme dérisoire en comparaison des tarifs réels pratiqués sur le marché de l’immobilier. Le juge peut aussi décider du maintien de la femme dans le domicile conjugal en attendant l’exécution par le mari de la décision de la reloger.

 

Là également la réalité est loin des textes. Les pressions exercées sur elle par le mari et sa famille, les violences parfois ou la cohabitation avec une nouvelle épouse- la polygamie en vigueur le permet- poussent la mère à un départ forcé. Ces femmes divorcées vont grossir les rangs des mal-logés et parfois des personnes vivant dans la rue. Les veuves n’ayant pas de successeur mâle sont elles aussi poussées hors du domicile conjugal par les héritiers légaux (neveux, frères et cousins) du défunt en vertu d’une autre injustice du Code de la famille.

 

C’est avec cette même conception de la famille traditionnelle dominée par le chef de famille mâle que sont pensées les politiques de logement. Les familles monoparentales passent à la trappe comme si elles n'existaient pas. Ainsi, les candidats mariés ou et les jeunes hommes en âge de se marier sont prioritaires dans l’attribution des logements sociaux. 

 

Nassera Merah, docteure en sociologie souligne la contradiction entre la réglementation et le vécu des femmes : « la crise du logement et les règles établies pour les priorités ne leur donnent pas beaucoup de chances. Dans le processus d'attribution, la priorité est donnée aux chefs de familles et au nombre élevé d'enfants. Les femmes sans maris ne sont pas considérées comme cheffes de familles sauf si elles bénéficient des passe-droits et dans ce cas elles ne sont pas dans la liste des concurrent-es. Sinon on leur répondra que " déjà les hommes célibataires n'arrivent pas à avoir de logements car les familles nombreuses passent avant, alors elles... ". »

 

En outre le logement est attribué au nom de la personne qui en fait la demande et il s’agit presque toujours de l’époux. Le titre de propriété ou le bail de location est donc à son nom. Dans le privé c'est encore plus compliqué pour les femmes car elles ont affaire aux préjugés sexistes et aux archaïsmes du patriarcat conservateur.

 

MB une quinquagénaire dynamique patronne d'une agence immobilière à Alger, témoigne sous anonymat pour ne pas gêner sa famille de son parcours de cheffe d'entreprise et de son expérience avec les candidates au logement. Elle raconte qu'aux premiers temps de son activité, les hommes qui appelaient pour se renseigner sur une transaction lui demandaient systématiquement de leur « passer le patron ou son mari ». Elle n'avait ni l'un ni l'autre et travaillait avec sa sœur et une assistante. Elle a longtemps résisté mais elle a fini par s’inventer quelques fois « un tuteur » comme elle le dit. 

 

« Je répondais que le patron ou le mari ou un frère n’était pas disponible. Les femmes seules qui la sollicitent pour une location utilisent le même stratagème. Elles envoient leur frère ou leur père chez le propriétaire qui croit louer ainsi à un homme. Personne ne veut louer à une ou plusieurs femmes sans homme ».

 

Les deux frères de MB travaillent à présent avec elle dans l'agence qu'elle a fondée en 1993, au début de la vague du terrorisme islamiste ou comme on l'appelle de la décennie noire en Algérie. La paix est revenue mais des étudiantes en colocation, des travailleuses sont toujours harcelées par les voisins, confrontées à des pétitions infamantes contre leur soi-disant vie dissolue, à des agressions verbales et physiques. Certaines tentent de se rendre invisibles, évitant toute visite y compris des hommes de leur famille, elles ne tardent pas le soir et rasent les murs en quelque sorte.

 

Bien entendu, rien n'y fait car c'est leur présence même en tant que femmes sans la tutelle d'un homme donc supposées libres qui dérange. Les victimes de ce harcèlement n'ont aucun recours auprès de la police ou de la justice. Elles préfèrent déménager quand la situation devient intenable car elles savent que leur parole ne vaut rien face à celle de « bons » chefs de familles.

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Crédit : Louiza Ammi

De l'hostilité au drame

 

Ce climat d'hostilité prend parfois une dimension dramatique. Dans la nuit du 17 mai 2021, dix enseignantes ont été violemment agressées par un groupe d'hommes dans leur logement de fonction au sein même de leur établissement à Bordj Badji Mokhtar (extrême sud de l'Algérie). Le coordinateur du syndicat des professeurs de l'enseignement secondaire et technique a révélé sur sa page Facebook qu'elles ont subi "des viols et des agressions à l'arme blanche".

 

Cette attaque fait écho à l'effroyable calvaire des femmes de Hassi Messaoud en 2001.Tout était parti du prêche de l’imam local qui avait accusé ces femmes venues des régions du Nord pour travailler comme agentes de ménage dans les bases de vie des compagnies pétrolières "de comportements immoraux" et avait appelé à "les chasser".

 

Trois cents hommes ont investi de nuit les misérables demeures des victimes dans le bidonville d'El Haicha et les ont violées, mutilées et traîné nues dans la rueNassera Merah rappelle que « cela s'est répété dans différentes villes du pays. Les femmes vivant seules particulièrement dans les quartiers populaires sont exposées à ce genre d'agressions. En 2021, on continue de se méfier des femmes vivant seules, et même des mères de famille avec enfants. Et si les médias en parlent c'est grâce à la mobilisation des femmes qui se battent contre les violences et grâce aussi aux relais des réseaux sociaux. Après les crimes de Hassi Messaoud et Bordj Badji Mokhtar, les féministes n'ont cessé d'exiger la justice pour les victimes. Il reste que toute femme qui habite seule est considérée comme une prostituée potentielle et donc dangereuse pour la bonne réputation de la localité où elle s'installe. »

 

Samira, cadre supérieur d'un groupe privé, estime qu'elle s'est acheté « une prison à coups de centaines de millions de dinars. » Divorcée avec une fille adolescente, elle se force à plaire à ses voisins limitant les visites, s'appliquant à ne jamais renter tard le soir. « Je pourris la vie de ma fille en lui répétant de s'habiller correctement et d'être discrète en tout. Je me suis arrangée pour présenter mes frères à tout l'immeuble pour qu'ils puissent venir sans problème. Ce n'est pas une vie mais je possède mon propre logement ».

 

Cette haine s'explique, selon Nassera Merah, par « le statut des femmes qui sont considérées comme mineures et sous tutelle morale des hommes. De ce fait, même si l'accès au logement est ouvert à tous, demander son droit et surtout exprimer son intention d'y accéder et désirer de surcroît une vie autonome en dehors du mariage est l'expression d'une volonté d'émancipation de la tutelle sociale. La société algérienne ne voit pas toujours d'un bon œil le désir d'émancipation des femmes. » C'est le moins que l'on puisse dire.

 

Images : Nejma Rondeleux et Louiza Ammi 

Cet article a été rédigé dans le cadre du Réseau des Médias Indépendants Sur le monde Arabe.