Politiques

La remigration aux portes de l’Europe

2026-09-18

La « remigration » s'impose désormais dans le débat public européen. Portée par la progression électorale de l'extrême droite – de l'Allemagne à l'Italie, en passant par la France et le Royaume-Uni – elle accompagne le durcissement des politiques migratoires de l'Union européenne. Comment ce concept est-il devenu le point de ralliement d'une nouvelle extrême droite européenne ? Retour sur l'ascension fulgurante d'un mot d'ordre désormais au cœur du débat politique.

La remigration aux portes de l’Europe | Babelmed

Manifestation Rimigrazione e riconquista, 13 juin quartier Prati, Rome. Image Aquilino Mancini

Le 30 mai 2026, au Portugal, le Remigration Summit offre une illustration saisissante la nébuleuse qui s’est organisée en quelques année seulement autour de ce slogan. Militants identitaires, responsables politiques, influenceurs et représentants de la droite radicale européenne s'y retrouvent autour d'un objectif commun : transformer une notion hier impensable en programme politique crédible. Plus qu'un congrès militant, le sommet constitue un espace de consolidation d'une stratégie de conquête culturelle à l'échelle européenne.

Au centre de cette entreprise trône l’Autrichien Martin Sellner, figure majeure de la mouvance identitaire européenne, interdit de séjour dans plusieurs pays européens ainsi qu’aux États-Unis en raison de ses prises de position racistes et de ses liens avec Brenton Tarrant, auteur en 2019 de l’attentat terroriste de Christchurch qui a fait 51 morts dans deux mosquées.

Plus policé que nombre de ses partisans, qui n’hésitent pas à célébrer ouvertement Adolf Hitler, Martin Sellner apparaît au Remigration Summit en costume-cravate. Loin de toute rhétorique ouvertement néonazie, il présente, avec le calme d'un consultant, son projet de Save Europe Act, comme un programme de « restauration démocratique » des États européens. Le texte prévoit un processus de vingt à trente ans visant à expulser les migrants en situation irrégulière, à éloigner les étrangers légalement installés considérés comme « nuisibles » et à exercer une pression sur les populations naturalisées ou issues de l'immigration jugées insuffisamment assimilées afin de provoquer leur départ. Le programme prévoit également la création d'un Institut de la remigration, chargé de produire des travaux de recherche, et d'un fonds destiné à soutenir les politiques de retour.

« La remigration est la réponse à des décennies de migration de remplacement et de multiculturalisme qui ont désintégré nos nations au point de les rendre dysfonctionnelles. », lit-ont dans le site  de Save Europe Act.

 

Une nébuleuse transnationale de la remigration

 

Le Remigration Summit n'est pas un simple rassemblement militant. Il est conçu comme une démonstration politique. Les interventions se succèdent en plusieurs langues, les participants viennent de nombreux pays européens, tandis que les réseaux sociaux et les chaînes Telegram assurent une diffusion immédiate des discours bien au-delà de la salle. Plus qu'une organisation centralisée, c'est une communauté idéologique transnationale qui se donne à voir.

Parmi les invités d’honneur, Gregory Bovino est accueilli comme une véritable vedette. Ancien responsable opérationnel de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), l'agence fédérale américaine chargée de l'arrestation et de l'expulsion des étrangers en situation irrégulière, Bovino est devenu l'un des symboles de la politique migratoire de l'administration Trump. À Minneapolis, les opérations qu'il a supervisées se sont soldées par la mort de deux activistes, Renée Nicole Good et Alex Pretti, et par une répression particulièrement violente des mobilisations contre les interventions de l'ICE.

Très à l'aise devant l'assemblée, Gregory Bovino promet de « réenfiler son manteau », évoquant ceux des officiers nazis, le jour où l'Europe mettra en œuvre le Save Europe Act. Il se dit également disposé à contribuer à l'exécution de la remigration sur le continent européen. Puis, se tournant vers Martin Sellner, il lance sous les applaudissements : « Tu as des idées fantastiques qui reflètent parfaitement les miennes. Il s'agit de notre survie, de notre culture. Nous sommes vos supporters… Vous avez besoin de l'ICE. »

Autre invité d'honneur, le général Roberto Vannacci intervient une nouvelle fois par message vidéo, comme il l'avait déjà fait lors du précédent Remigration Summit organisé à Gallarate en Italie : « Vous avez mon soutien, déclare-t-il avant d'ajouter : La remigration n'est pas un slogan, mais une proposition concrète. Cela signifie remettre les Italiens et les Européens au centre. C'est une bataille pour la liberté, pour la civilisation et pour la sécurité. »

La présence, même à distance, d'un eurodéputé, chef de parti - il a fondé en février 2026 « Futuro nazionale - illustre le brouillage croissant entre les réseaux identitaires et certains segments de la droite radicale parlementaire. Au milieu des participants se trouvait également le Français Jean-Yves Le Gallou, ancien conseiller d'Éric Zemmour, fondateur du think tank d'extrême droite Institut Iliade, théoricien de la « préférence nationale » et du « grand remplacement ». Quelques semaines avant le sommet, il défendait déjà la remigration sur CNews ; depuis le Portugal, il a annoncé vouloir organiser un événement similaire à Paris en octobre.

 

De Potsdam à Lisbonne : la constitution d'un réseau européen

 

Les deux derniers Remigration Summit illustrent le chemin parcouru par la remigration depuis la réunion confidentielle de Potsdam, révélée en janvier 2024 par le média d'investigation allemand Correctiv. Quelques semaines plus tôt, dans un hôtel près de Berlin, Martin Sellner y réunissait des responsables de l'AfD, des entrepreneurs influents et des représentants de la mouvance identitaire allemande autour de son projet de « remigration ».

Ces révélations déclenchèrent une onde de choc : plus de trois millions de personnes manifestèrent contre l'extrême droite et la remigration, dans l'une des plus importantes mobilisations citoyennes depuis la réunification. Paradoxalement, cette affaire va offrir à Martin Sellner une visibilité européenne et faire entrer le concept de « remigration » sur la scène publique.

Depuis, la dynamique n’a cessé de s’amplifier. Le 6 septembre 2026, l’Alternative für Deutschland (AfD) remporte une victoire spectaculaire aux élections régionales en Saxe-Anhalt, recueillant 43,8 % des secondes voix et obtenant 39 des 83 sièges du Landtag. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un parti d’extrême droite se retrouve ainsi en position de prétendre à la direction d’un Land allemand, même s’il ne dispose pas de la majorité absolue et se heurte encore au refus des autres partis de gouverner avec lui. Et cette fois-ci, on est loin d’assister aux récentes manifestations de grande ampleur.

Cette percée électorale donne une tout autre portée à la notion de « remigration ». Ce qui était encore, lors de la réunion de Potsdam, un projet élaboré dans les cercles identitaires apparaît désormais au cœur d’une stratégie politique susceptible de mobiliser plusieurs millions d’électeurs. D’ailleurs ce phénomène dépasse largement l’Allemagne : quelques jours avant le scrutin, à Douvres puis à Portsmouth, des centaines de militants d’extrême droite -dont certains masqués et vêtus de noir- ont bloqué les accès aux ports britanniques pour tenter d’empêcher l’acheminement de demandeurs d’asile. L’extrême droite européenne gagne donc du terrain en transformant la question migratoire en instrument de conquête politique.

Cette progression illustre parfaitement ce que la linguiste autrichienne Ruth Wodak appelle une « normalisation discursive » : avant les politiques, ce sont les mots qui changent. Reformulées dans un registre administratif, juridique ou sécuritaire, des notions autrefois marginales finissent par devenir des objets de débat légitimes jusqu’à modifier la configuration politiques des sociétés dans lesquelles elles s’insèrent. (2)

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Martin Sellner

Le Pacte européen : un changement de paradigme vers le démantèlement de la protection des migrants

 

Au niveau des institutions européennes, le durcissement des politiques migratoires s'accompagne d'un paradoxe : plus les dispositifs deviennent coercitifs, plus le vocabulaire qui les désigne se fait technique et gestionnaire. Les expulsions deviennent des « retours », les camps des « centres », l'externalisation du droit d'asile une « coopération avec les pays tiers ». Loin d'être anodine, cette euphémisation contribue à rendre plus acceptables des pratiques dont la violence disparaît derrière le langage administratif.

 

Les travaux d’un autre linguiste, George Lakoff vont dans le même sens que ceux de Ruth Wodak. Ils démontrent que les cadres narratifs interviennent sur la perception politique, agissant comme « des structures mentales qui façonnent notre manière de voir le monde » (3). Dans cette perspective, la recomposition du vocabulaire migratoire européen ne relève pas d'un simple changement lexical. Elle contribue à redéfinir les frontières du pensable en rendant progressivement plus acceptables des politiques qui, quelques années auparavant, auraient suscité un net rejet. Le Pacte européen sur la migration et l'asile, définitivement adopté par le Parlement européen en avril 2024 et entré en vigueur le 12 juin 2026, en est un parfait exemple.

 

Avec l’application de ce paquet législatif, l'Union européenne franchit une nouvelle étape : renforcement des contrôles aux frontières, procédures d'asile accélérées, détentions facilitées et allongées, expulsions simplifiées et externalisation vers des pays tiers : l'objectif est clair, empêcher les exilés d'atteindre le territoire européen. Le Pacte consolide ainsi une politique engagée depuis le début des années 2000 et qui se concrétise dans l'externalisation progressive du contrôle migratoire européen.

 

Tout a commencé par une logique simple : empêcher l'arrivée des migrants. L'Europe externalise d'abord le contrôle de ses frontières, puis une partie croissante de ses procédures d'asile. Après l'arrêt de l'opération italienne Mare Nostrum en 2014, centrée sur le sauvetage en mer, la priorité est transférée vers le contrôle des frontières extérieures, avec Frontex. Ce basculement marque le passage d'une logique de secours à une logique de dissuasion. L'Union européenne finance, forme et équipe des pays tiers chargés d'intercepter les embarcations avant qu'elles n'atteignent ses côtes. Les refoulements se multiplient, les retours aussi. La frontière n'est plus une ligne : elle devient un espace mobile, délégué à des États partenaires.

 

En 2016, l'Union européenne conclut un accord avec la Turquie ; en 2017, l'Italie renouvelle son mémorandum avec la Libye, malgré les nombreuses enquêtes des Nations unies, des ONG et du journalisme d’investigation documentant les tortures, viols, extorsions et le travail forcé subis par des milliers de migrants dans les centres de détention libyens. En 2023, enfin, l'Union signe un partenariat avec la Tunisie de Kaïs Saïed qui se distingue par les expulsions de centaines de migrants subsahariens abandonnés dans les zones désertiques à la frontière avec la Libye et l'Algérie. Sans eau ni nourriture, plusieurs d’entre eux y mourront.

Ainsi, au nom de la lutte contre les départs, l'Union européenne transforme des États tiers, dont certains présentent de graves dérives autoritaires, en gardiens de ses frontières extérieures, au prix d'un décalage croissant entre son discours sur les droits fondamentaux et les partenariats qu'elle noue avec des régimes régulièrement accusés de les bafouer.

Face à ce durcissement, les organisations humanitaires n'ont eu de cesse d'alerter sur une dégradation structurelle du droit d'asile. Pour Oxfam, le système européen « s'éloigne progressivement de ses obligations de protection pour privilégier des logiques de contrôle et de dissuasion » (4). L'accueil est banni au profit du tri et de la sélection à distance.

La Cimade n’a eu cesse de suivre sur le terrain cette régression, dénonçant une dynamique où « l'accès effectif à la demande d'asile se réduit au profit de dispositifs qui éloignent, enferment et accélèrent les expulsions ». (5)

 

La journaliste Nejma Brahim résume, quant à elle, la portée du Pacte européen en ces termes : « L'UE consacre ainsi une hiérarchisation des peuples raciste, qui décrète qui a le droit et la liberté de circuler, selon ses origines ou sa nationalité. Avec ce pacte et ses différentes mesures, elle consacre une politique de tri des personnes comme s'il s'agissait de vulgaires marchandises. Les principaux intéressés, qui devraient avoir leur mot à dire, n'ont d'ailleurs jamais été entendus. » (6)

Une deuxième étape s'ouvre avec la normalisation du traitement des demandes de protection en dehors du territoire européen. Le projet italien de centres d'accueil en Albanie en constitue l'illustration la plus emblématique. Pour la première fois, un État membre prévoit de transférer une partie des procédures d'asile vers un pays tiers, rompant avec le principe selon lequel la demande de protection est instruite sur le territoire de l'Union ou à ses frontières immédiates.

 

Le Pacte européen sur la migration et l'asile renforce les procédures accélérées aux frontières, élargit les possibilités de déclarer certaines demandes irrecevables, facilite les retours vers des « pays tiers sûrs » et approfondit les partenariats avec les États de transit afin qu'ils prennent en charge une part croissante du contrôle migratoire.

 

Giorgia Meloni ne s'y est d'ailleurs pas trompée. Au lendemain de l'entrée en vigueur du Pacte, elle s'est félicitée d' « une mesure historique qui nous permettra de rapatrier rapidement ceux qui n'ont pas le droit de se trouver dans l'Union européenne. Elle prévoit en outre des centres de rapatriement dans des pays tiers, suivant ainsi de fait la voie ouverte par le gouvernement italien avec le protocole conclu avec l'Albanie. »

 

Extension des dispositifs de retour, renforcement des partenariats avec des pays tiers, multiplication des mécanismes de tri précoce, élargissement des catégories de “pays sûrs”... pour de nombreuses organisations de défense des droits humains, cette évolution marque un changement de paradigme : sans remettre formellement en cause le droit d'asile consacré par la Convention de Genève, elle en éloigne progressivement l'exercice effectif. C’est là que se joue la transformation la plus profonde : non pas la suppression nette du droit, mais son empêchement opérationnel. Les garanties juridiques existent encore, mais leur exercice concret est entravé par la rapidité et la fragmentation des dispositifs. En ce sens, la « forteresse Europe » n'est pas un mur, mais un système : une architecture administrative sophistiquée qui redéfinit les politiques migratoires européennes en restreignant toujours davantage l'accès effectif au droit d'asile et à la protection des migrants.

 

À rebours de cette évolution sécuritaire, plusieurs voix continuent de rappeler que la protection des personnes demeure au cœur des engagements internationaux de l’Europe. Pour Gianfranco Schiavone, de l’Associazione per gli Studi Giuridici sull’Immigrazione (ASGI) : « La remigration est un slogan vide parce qu’il implique des expulsions collectives, lesquelles sont interdites par la Convention européenne des droits de l’homme. »

À l’occasion de sa visite à Lampedusa le 4 juillet 2026, le pape Léon XIV l’a lui aussi réaffirmé avec force : « Les migrants doivent être accueillis, protégés, promus et intégrés.»

 

Notes :

 

1. Remigration Summit, Save Europe Act, 2026. (Document programmatique présenté au Remigration Summit de Lisbonne, 30 mai 2026.)

2. WODAK, Ruth, The Politics of Fear. The Shameless Normalization of Far-Right Discourse, Londres, SAGE, 2021 (2e édition).

3. LAKOFF, George, Ne pensez pas à un éléphant ! Connaître vos valeurs et construire votre argumentation, Paris, Éditions Les Petits Matins, 2011.

4. Oxfam, communiqué ou rapport sur le Pacte européen (2024).

5. La Cimade, analyse du Pacte européen sur la migration et l'asile (2024).

6. BRAHIM, Nejma, « Pacte sur la migration : l'Europe enterre définitivement le droit d'asile », Mediapart, avril 2024.

7. Visite du pape Léon XIV à Lampedusa, Vatican News, « Wortlaut Lampedusa », 4 juillet 2026.

 

Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe - إعلام مستقل عن العالم العربي. Cette coopération régionale rassemble Maghreb Émergent, @Assafir Al-Arabi, Mada Masr, Babelmed, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.