Femmes - Révolutions
Iran
La militante iranienne Narges Mohammadi : prix Nobel de la paix 2023
2023-10-07
13 fois arrêtée par le régime des Mollahs, condamnée à 31 ans de prison et à 154 coups de fouet, la militante iranienne Narges Mohammadi n’a cessé de combattre pour les droits humains, y compris de la prison d'Evin à Téhéran où elle est incarcérée depuis septembre 2021.
Narges Mohammadi. Illustration A. Mancini
A un peu plus d’un an de la mort de Mahsa (Gina) Amini, Narges Mohammadi, 51 ans, se voit gratifiée du prix Nobel de la paix 2023 dont il est à parier qu’elle ne pourra le recevoir. En effet, sa libération est plus qu’improbable tant le régime de la République islamique déploie une répression féroce contre ses opposant.e.s.
La dernière victime en date est une adolescente de 16 ans qui aurait été frappée par la police des mœurs dans le métro pour s’être soustraite au port du hijab, elle serait actuellement hospitalisée dans le coma.
Qui est la lauréate du Prix Nobel 2023 ?
Le Comité du Prix Nobel résume le parcours de la militante en ces termes : « Dans les années 1990, alors qu'elle était jeune étudiante en physique, Narges Mohammadi se distinguait déjà comme défenseure de l'égalité et des droits des femmes. Après avoir terminé ses études, elle a travaillé comme ingénieure et chroniqueuse dans divers journaux. En 2003, elle s'est impliquée dans le Centre des Défenseurs des Droits de l'Homme à Téhéran, une organisation fondée par la lauréate du prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, et en 2011, Narges Mohammadi a été arrêtée pour la première fois et condamnée à de nombreuses années d'emprisonnement pour ses efforts en faveur des militants incarcérés et de leurs familles.
Deux ans plus tard, après sa libération sous caution, elle s'est plongée dans une campagne contre le recours à la peine de mort. Son militantisme contre la peine de mort a conduit à une nouvelle arrestation en 2015 et à une peine d'années supplémentaires derrière les murs. À son retour en prison, elle a commencé à s'opposer au recours systématique par le régime à la torture et à la violence sexualisée contre les prisonniers politiques, en particulier les femmes, qui sont pratiqués dans les prisons iraniennes. »
Femme, la vie et la liberté
Accusée par le régime de propagande antiétatique, séparée de son mari et de ses jumeaux réfugiés en France, Narges Mohammadi a réitéré de sa geôle la volonté de poursuivre son combat pour la démocratie et l’égalité malgré les cinq procès qui lui sont actuellement intentés, et ce quitte à voir sa peine prolongée :
« Je continuerai à lutter contre la discrimination incessante, la tyrannie et l’oppression fondée sur le sexe exercées par le gouvernement religieux oppressif jusqu’à la libération des femmes », a-t-elle déclaré au New York Time.
En septembre dernier dans une tribune publiée par le quotidien Libération, elle écrivait :
« Le mouvement révolutionnaire Femme, Vie, Liberté est né pour mettre fin au régime despotique religieux, il a acquis une identité, a produit de vastes actions collectives créatives, bien au-delà d’un simple événement de protestation, dont les principaux objectifs sont de retrouver la démocratie, la liberté et l’égalité. Ce processus nécessite de la persévérance en évitant toute forme de violence. »
Et de poursuivre dans cette même tribune : « Une année s’est écoulée depuis le mouvement révolutionnaire... et ses massacres commis dans les rues, les exécutions, les détentions et les tortures infligées aux manifestants. C’est lors de cette période que j’ai été emprisonnée à Evin, dans une prison pour femmes. J’ai vu des corps meurtris, fracturés, gonflés d’hématomes au visage… J’ai été le témoin de violentes agressions : de l’administration forcée de psychotropes à la mise en cellule d’isolement de femmes en passant par leurs aveux forcés et plusieurs récits de harcèlement et d’abus sexuels commis par les agents du régime. Je déclare que je suis prête à témoigner où que ce soit. »
Le mari de Narges, Taghi Rahmani, réfugié à Paris avec leurs jumeaux âgé.e.s de 17 ans séparé.e.s de leur mère depuis 8 ans, a affirmé :
« Il s’agit en fait d’un prix pour la femme, la vie et la liberté ... Nous (le) dédions à l'ensemble des Iraniens et en particulier aux femmes et aux filles iraniennes qui ont inspiré le monde entier par leur courage et leur combat pour la liberté et l'égalité. »
De son exil parisien sa fille, Kiana Rahmani, a également adressé un message à sa mère, via l’agence de presse Reuters : « Si elle pouvait m’appeler, je lui dirais : “Bonjour maman. Je suis très, très fière de toi et tu me manques énormément. J’espère que tu seras bientôt libérée de prison pour (pouvoir) nous rejoindre. Mon père et mon frère Ali sont également incroyablement fiers de toi. Continue de te battre pour un Iran meilleur”. »
Interrogé au micro de France Info, Marjane Strapi qui a dirigé le roman graphique collectif Femmes, vie, liberté 1, a renchéri en soulignant que :
« C'est la cause iranienne tout court qui est honorée. Ce n'est pas seulement le combat des femmes, c'est le combat de tout un peuple et c'est le combat de toute une jeunesse qui est une jeunesse moderne, qui veut juste vivre librement ».
La dessinatrice franco-iranienne, privée de son pays depuis vingt-trois ans n’a pas non plus hésité à tourner en dérision le régime iranien : « Le prix Nobel de la paix à Narges Mohammadi, c’est comme si on avait baissé la culotte aux mollah », s’est-elle exclamée à plusieurs reprises.
Déjà lauréate du prix Olof-Palme pour les droits de l'homme, Narges Mohammadi2 est la dix-neuvième femme à obtenir le Nobel pour la paix, peu de nobélisées donc pour un prix qui a une longévité de 122 ans.
1 Marjane Satrapi, Femmes, vie, Liberté, ouvrage collectif, Editions de l’Iconoclaste, septembre 2023
2 Pour aller plus loin : France culture : Spéciale Iran, les artistes au cœur de la révolution ; Portrait de Narges Mohammadi sur TV5 Monde
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