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Palestine

Gaza. Génocide, année 3. Lettres sous les bombes

2025-10-06

Depuis le 7 octobre 2023, Rola Abou Hashem, journaliste et mère de quatre enfants, raconte son quotidien sous les bombes dans Medfeminiswiya.net, site d’information féministe méditerranéen et média partenaire de Babelmed.net. Une succession d’observations et de ressentis pour dire l’horreur des bombes, les déplacements incessants, l’immense douleur de voir sa progéniture grandir dans la peur et la privation, et d’être témoin de tant d’atrocités. Fragments...

24 mars 2025. Des familles ont dormi leur dernière nuit

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Image de couverture : l’Agence de presse et d’information palestinienne (WAFA), sous contrat avec APAimages.

Ce n’est pas l’appel du suhour qui nous a réveillés dans la nuit du 18ᵉ jour de Ramadan, le 20 mars, comme nous en avions pris l’habitude depuis le début du mois sacré, mais une série d’explosions violentes et ininterrompues, à 1 h 41 du matin. Nous avons sursauté, paniqués, sans comprendre ce qui venait de se passer.

 

Un cessez-le-feu avait pourtant été décrété entre Israël et le Hamas, censé limiter les opérations militaires et offrir un minimum de sécurité aux civils. Mais ces derniers jours, les violations répétées par l’occupant israélien ont réduit cet accord en lambeaux : les frappes sporadiques se sont multipliées, renforçant notre sentiment d’insécurité permanent. Nous n’aurions toutefois jamais imaginé un tel déchaînement de violence.

Ce soir-là, mes enfants se sont réveillés en pleurs, terrifiés par le fracas des bombes : « Qu’est-ce qui se passe ? » criaient-ils, tétanisés. Mais je n’avais pas de réponse. Mon cœur tremblait autant que le leur.

 

Au milieu du chaos, j’ai saisi mon téléphone, cherchant frénétiquement une connexion, un lien avec le monde extérieur, une explication. Après d’innombrables tentatives, quelques notifications ont enfin émergé d’un fil d’actualité : « Bombardement israélien massif… Plus de 100 cibles visées… Raids sur les cinq gouvernorats de Gaza… »

 

Nul ne savait pourquoi Israël avait relancé son offensive avec une telle intensité. Le ministre de la Défense, Israël Katz, a invoqué « le refus du Hamas de libérer les otages et ses menaces contre l’armée et les villes israéliennes ». Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a, lui, évoqué « le rejet par le Hamas des médiations proposées par l’émissaire américain Steve Whitkoff ». Mais à Gaza, personne n’est dupe : Israël n’a jamais eu besoin de prétexte pour poursuivre sa guerre contre une population qu’elle qualifie de « bêtes humaines ».

 

Les hôpitaux ont reçu des dizaines de morts et de blessé·e·s, pour la plupart des femmes et des enfants. Certain·e·s ont été extrait·e·s des décombres, d’autres sont arrivés en lambeaux après le bombardement des tentes de déplacé·e·s, censées être des refuges sûrs. Nul n’a été épargné : ni les abris de fortune surpeuplés, réduits à néant, ni les maisons effondrées sur leurs occupant·e·s, ensevelissant rêves et vies sous les gravats.

 

Dans les couloirs des hôpitaux débordés, les blessé·e·s affluent sans relâche, tandis que les morgues débordent dès les premières heures des frappes. Les corps s’entassent : 174 enfants, 89 femmes, 32 personnes âgées, 109 hommes... Tous fauchés sous les bombes, sans la moindre chance de survie. Des familles entières s’étaient endormies en pensant voir le lendemain. Elles se sont réveillées dans l’au-delà.

 

 

La guerre recommence

 

...

 

L’occupant ne se contente plus de détruire des maisons, il veut anéantir jusqu’aux vestiges de notre ville et de nos âmes épuisées.

C’est le retour brutal à une violence implacable, sans considération pour notre faim, notre faiblesse, notre épuisement. Comme si le calvaire des dernières semaines ne suffisait pas ! Depuis plus de quinze jours, nous survivons sous un siège implacable. Israël a fermé les points de passage, interdisant l’entrée des vivres et du carburant, laissant des millions de personnes se confronter à la famine et au froid. Il n’y a plus assez de nourriture pour rassasier les enfants, plus d’eau potable pour étancher la soif, plus de médicaments pour soulager les malades. Même les générateurs des hôpitaux, saturés de blessé·e·s et de cadavres, s’apprêtent à rendre l’âme, succombant sous les pannes d’électricité qui s’ajoutent à l’horreur ambiante.

 

Mais cela ne suffisait visiblement pas : l’occupant a relancé ses frappes avec une fureur inédite, comme si le sang versé n’avait pas encore étanché sa soif de destruction.

 

Les bombes tombent à nouveau sur les maisons, les réduisant en cendres, brûlent les tentes des déplacé·e·s, transformant les hôpitaux et boulangeries en cibles militaires. Israël piétine les conventions internationales et ignore les appels à l’aide. Face au silence complice du monde, il continue de raser nos quartiers, d’anéantir nos familles, de nous effacer.

 

Comment peut-on accepter un crime de cette ampleur ? Comment justifier la mort et la disparition de plus de 400 personnes en quelques heures ? Le massacre d’un peuple entier est-il devenu un simple chiffre dans les bulletins d’information ? Un décompte anodin pour une humanité qui regarde, sait, et se tait ?

 

 

14 avril. Le troisième Aïd sous le feu du génocide

Babelmed

Photo : Refugee Council of Australia

C’est le troisième Aïd consécutif que Gaza vit sous l’ombre d’un génocide. Les deux précédents avaient déjà été baignés de sang, de deuils et de larmes.

 

À peine le mois de Ramadan s’achevait-il — coïncidant cette année avec la fin du mois de mars — que le ministère de la Santé annonçait l’arrivée de dizaines de victimes dans ses hôpitaux, après des frappes israéliennes sur différentes zones de la bande de Gaza.

 

Dans le quartier de Rimal, au centre-ville, la population s’était timidement aventurée dans les rues à la recherche d’un semblant de fête, entre chaussées éventrées et vitrines détruites. Mais l’aviation israélienne a frappé une zone agricole proche du ministère des Prisonniers, tout près du lieu de rassemblement.

 

L’explosion a glacé les cœurs, semant la panique parmi les passants.

 

Quelques minutes plus tard, une autre frappe visait une tente de déplacés installée dans l’enceinte du centre de sécurité sociale à l’ouest de Gaza.Trois femmes y ont trouvé la mort.

 

 

Une mère attentive aux détails, même en temps de guerre  

 

Avant le 7 octobre, j’étais de celles qui croyaient fermement que le bonheur est un choix, et je vivais chaque occasion familiale selon cette philosophie. Fidèle à ce principe, j’ai voulu, pour cet Aïd, offrir un peu de joie à mes enfants, malgré la peur omniprésente, malgré les célébrations interrompues depuis plus d’un an et demi. Je suis sortie plusieurs fois pour leur acheter des vêtements neufs dans les rares magasins encore debout. Je voulais qu’ils retrouvent, ne serait-ce qu’un instant, les petits rituels qui accompagnaient autrefois l’Aïd.

 

Ceux qui me connaissent savent combien je suis attentive aux moindres détails : l’apparence, les couleurs, les chaussures bien cirées, surtout lors des fêtes. J’ai tout fait… jusqu’à ce que les bombardements reprennent, violents, soudains, destructeurs. Mes préparatifs se sont arrêtés net. Je me suis confinée dans notre « maison de déplacement », de peur des frappes qui ciblent désormais tout : civils, voitures, tentes, centres d’accueil.

 

Il n’y avait plus de sucreries en ville — les points de passage sont fermés depuis un mois, interdisant l’entrée de l’aide humanitaire. Je suis restée ainsi jusqu’au dernier jour du Ramadan. Puis, lorsque les médias ont évoqué un éventuel cessez-le-feu pour l’Aïd, je suis ressortie acheter ce qu’il manquait, surtout pour les enfants.

 

...

 

Le matin de l’Aïd, mes enfants ont mis leurs habits neufs. Je leur ai préparé un petit-déjeuner que je voulais spécial, et leur ai offert quelques friandises et cadeaux. Mais ils n’avaient pas eu l’air heureux. Leur insistance à me poser la même question m’a bouleversée :

 

— Maman, quand est-ce qu’on va à la fête ?

 

C’est alors que j’ai compris : on ne choisit pas toujours le bonheur.

 

...

 

 

Aïd… fête, puis mort  

 

Mes enfants ont passé toute la journée à réclamer une sortie " pour voir l’Aïd dans la rue ." J’ai tenté de détourner leur attention, d’inventer des excuses. Mais j’ai fini par céder, à contrecœur...

 

Nous avons marché dans notre ville endeuillée, à la recherche d’un peu de lumière. J’ai été abasourdie par les prix : tout était hors de portée. Depuis la fermeture des passages, il y a un mois, les prix ne cessent de grimper, aggravés encore par la reprise des hostilités, puis par l’approche de l’Aïd. Une flambée aussi brutale qu’injustifiable.

 

J’ai acheté ce que j’ai pu pour mes enfants, pour leur faire plaisir. Mais au coucher du soleil, j’ai décidé qu’il était temps de rentrer. La nuit, à Gaza, est synonyme de peur. Les bombardements deviennent plus intenses. Les frappes sont plus ciblées.

 

Et puis, ce que je redoutais s’est produit. Ce pourquoi j’avais hésité à sortir... un drone israélien a frappé une voiture civile, à un grand carrefour du centre-ville — juste là où nous venions de passer.

 

Nous avons entendu des cris.

 

Nous avons vu les corps tomber, les passants qui marchaient près de nous quelques instants plus tôt, s’effondrer sous les éclats. Mes enfants ont tremblé. Leur joie s’est envolée. Leurs rires se sont changés en larmes. Et tout ce que j’avais fait pour les faire sourire s’est évaporé. J’ai compris qu’il n’y avait plus de sens à essayer d’inventer la joie dans cette ville. La mort qui nous guette est plus tenace que toutes nos tentatives de survie.

 

 

Un Aïd terminé dans le sang  

 

Le premier jour de l’Aïd s’est clos avec l’arrivée de plus de 70 victimes à l’hôpital de Gaza. Des dizaines de blessés aussi, pour la plupart des femmes et des enfants, vêtus de leurs habits de fête, aujourd’hui tachés de sang.

 

Les tentes des déplacés ont perdu toute couleur de fête. L’odeur des gâteaux et du ma’amoul a été noyée par celle de la poudre. Là où devaient résonner les takbîrs de l’Aïd, ne s’entendait plus que le bourdonnement continu des avions. Ils volaient si bas qu’ils semblaient aspirer les âmes des femmes et des enfants, transformant les chants religieux en lamentations. Les prières de l’Aïd ont laissé place aux prières funéraires.

 

Le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU l’a confirmé : à Gaza, tout manque. Les vivres, les soins, le temps… et la vie elle-même. La situation humanitaire s’effondre. Toutes les organisations le disent. Mais sur le terrain, le seul bruit qui persiste est celui des bombes, des sièges, et des points de passage fermés.

 

Et malgré tout cela, je reste une mère. Une mère qui cherche encore un peu de bonheur pour ses enfants… au milieu d’un génocide.

 

 

20 mai 2025. Pas de nourriture ni d’eau à Gaza

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Source de l’image principale : Pixabay.

Il n’y a ni nourriture ni eau à Gaza. Ce n’est pas une exagération, mais un constat glaçant d’une catastrophe humanitaire qui ravage les corps avant même de figurer dans les rapports des ONG. Une famine dévore chaque foyer, s’attaquant aux corps des enfants, des femmes et des hommes, sans exception. À Gaza aujourd’hui, personne n’est épargné par la faim ou la soif.

 

Alors que les bombes tombent sans répit sur les civils, l’occupation israélienne ne se limite pas à semer la mort : elle durcit son blocus, et poursuit une politique délibérée d’asphyxie par la faim et la soif. Elle détruit les infrastructures hydrauliques, cible les réservoirs, interdit l’entrée du carburant nécessaire aux stations de dessalement, privant ainsi plus de deux millions de personnes de leur droit à une simple gorgée d’eau potable.

 

Quant à la nourriture, elle est devenue une chimère. Les étals sont vides, les stocks épuisés, les frontières fermées. Même les efforts des ONG pour distribuer des repas sont paralysés par les frappes et les restrictions. À Gaza, des familles entières marchent durant des heures sous les bombardements, patientent dans des files interminables, sous un soleil implacable, pour quelques bouchées de nourriture de mauvaise qualité, ou un seau d’eau qui ne suffit même pas pour la journée.

 

Israël mène une stratégie systématique de privation d’eau, ajoutant un crime de guerre de plus à la liste de ceux qui visent la vie quotidienne des civils. À Gaza ville, l’occupant a détruit la conduite principale alimentant le quartier at- Tuffâh, lors du massacre perpétré à l’école Dar Al-Arqam, située dans le même secteur. Depuis, les habitants peinent chaque jour à obtenir de l’eau potable. Partir à la recherche d’une simple gorgée est devenue un parcours d’endurance.

 

 

Récipients vides et files de la faim

 

Hommes, femmes, enfants, personnes âgées... tous attendent pendant des heures, sous une chaleur accablante, dans l’espoir de recevoir une ration de survie. L’aide humanitaire et le gaz de cuisson sont bloqués. Ces personnes viennent avec des casseroles, des seaux, ou n’importe quel récipient pour emporter une maigre portion de nourriture sans goût, mais capable, au moins, d’apaiser temporairement la faim.

 

Ces soupes populaires sont gérées par des organismes comme le Programme alimentaire mondial (PAM), la Croix-Rouge, et quelques associations caritatives dépendant de l’aide étrangère. Leur objectif : atteindre le plus grand nombre possible de Gazaoui·es, face à l’effondrement économique et à une guerre d’extermination ...

 

Mais malgré leur rôle vital, ces points de distribution n’échappent pas aux attaques : ils ont été visés à quatre reprises en deux semaines à peine, dans plusieurs secteurs de la bande de Gaza assiégée.

 

Pourtant, ces lieux sont désignés comme « zones sûres » par l’armée israélienne, des endroits supposément réservés à l’aide humanitaire, où les civils sont régulièrement sommés de se réfugier. Mais c’est précisément là, dans ces lieux d’attente et d’espoir, que des enfants, des femmes et des hommes trouvent la mort sous les bombes.

 

Lors de ces frappes contre un point de distribution, trois enfants ont péri. Ils étaient simplement sortis chercher un repas pour leur famille affamée. Ils ne sont pas revenus avec leurs casseroles, mais sur les épaules de leurs proches, leurs petits corps couverts de poussière et de sang.

 

Leurs ustensiles ont volé en éclats, le riz et les lentilles mélangés à leur sang chaud. Cette scène brutale résume toute l’horreur de la guerre quand elle pénètre le quotidien de ceux qui ont faim.

 

Ces enfants n’étaient pas des combattants. Ils n’étaient pas armés. Ils portaient uniquement les espoirs de leurs petits frères et sœurs pour un repas chaud. Le bombardement a été la réponse impitoyable à leur faim.

 

 

Mourir en attendant de manger

 

Parmi les victimes, il y avait Mahmoud Al-Karimi et son fils Yahya. Ils étaient sortis ensemble, espérant ramener de quoi nourrir leur famille. Mais les bombes les ont fauchés ...

 

Le dernier message de Mahmoud sur Facebook était un cri silencieux, qui dit tout : « Tu trouves ça normal de me voir là, debout dans la file de la soupe populaire, la tête basse, honteux, humilié, juste pour recevoir de la nourriture qu’on ne donnerait même pas à des animaux ? »

 

Les soupes populaires n’ont jamais été un choix. Elles font partie de ces rares options imposées par la guerre et le siège. La dignité se heurte à la faim dans ces files d’attente, et la peur enveloppe chaque bouchée...

Depuis le début de cette guerre d’extermination contre Gaza, l’armée israélienne a délibérément visé au moins 26 cantines solidaires et plus de 37 centres de distribution humanitaire.

 

3 juin 2025. « Du riz au lait à la place du gâteau d’anniversaire pour mes enfants »

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Image générée par l’intelligence artificielle

Le 20 avril, mes deux enfants, Karmel et Ibrahim, ont pris une année de plus, au beau milieu de la guerre, de la mort, de la peur et de l’exil. Karmel a fêté ses quatre ans, Ibrahim ses six. À l’approche de cette date, ils ont commencé à insister pour que je leur prépare quelque chose de spécial pour leur anniversaire. Ils voulaient fêter ce jour d’une façon ou d’une autre, retrouver un fragment de la vie que nous menions avant le génocide !

 

L’année dernière, nous vivions dans une tente à Al-Mawasi, au sud de Khan Younès. Rien, dans ces conditions, ne se prêtait aux commémorations ou aux festivités. L’anniversaire de mes quatre enfants est passé inaperçu, sans que je m’en rende compte...
Cette année, je ne pouvais pas ignorer une seconde fois le souhait innocent d’Ibrahim et de Karmel de célébrer leur jour de naissance, malgré notre impuissance et l’indigence dans laquelle nous vivons.

 

J’ai décidé de défier tout ce noir qui nous entoure, de résister ne serait-ce qu’un peu à la peur, d’ignorer les bombardements tout proches, et d’exaucer le vœu de mes enfants avec ce que j’avais sous la main. Malgré la pénurie en produits de première nécessité et l’explosion des prix, j’ai décidé d’essayer. Ce qui m’a sans doute encouragée, cette fois, c’est notre retour récent dans la ville de Gaza.

 

Cette année, nous avons « fêté » d’une manière qui ne ressemblait en rien à ce que nous faisions avant le 7 octobre. Mais c’était notre manière à nous de dire : « Nous aimons la vie, autant que faire se peut » ... Premier dilemme : comment convaincre mes enfants qu’il n’y aurait pas de gâteau ? Et surtout, par quoi le remplacer ?

 

La tâche n’a rien eu de facile, mais après plusieurs discussions et petits compromis passés ensemble, nous avons trouvé une idée : je leur préparerais du riz au lait, ce dessert populaire que nos mères et grands-mères préparaient lors des grandes occasions. Ses ingrédients sont simples, accessibles, et nous n’aurions pas à dépenser des sommes folles — nous en avions encore suffisamment. C’est aussi un plat nourrissant, ce qui est essentiel pour mes enfants, en pleine famine. Je leur ai promis également du chocolat chaud, leur boisson préférée, pour parfaire ce goût de fête, même avec les moyens les plus modestes.

 

Un coup de fil m’a sauvée : ma sœur, qui vit elle aussi à Gaza-ville, voulait nous rendre visite. Elle est arrivée avec un petit jouet pour chacun de mes enfants. Sa présence, et ses modestes cadeaux, ont véritablement semé la joie — des sourires sur leurs visages.

 

Quand j’ai servi à chacun sa portion de riz au lait, mon fils aîné, Rayan, a bondi comme à son habitude, un large sourire aux lèvres : « Imaginez que c’est une part de gâteau… elle n’en aura que meilleur goût ! »

 

 

La malédiction de la guerre a tout gâché

 

Après l’anniversaire de mes enfants, je me suis noyée dans mes pensées, réfléchissant à ce que nous sommes devenus, et à la manière dont le simple souhait de célébrer leur naissance est devenu une mission ardue, douloureuse. Autrefois, ces anniversaires étaient pour moi source de joie et de gratitude infinies. Mes enfants sont mes petits projets de vie, ceux pour lesquels j’ai donné toute mon énergie et ma santé, afin de leur offrir une existence digne de l’amour immense que je leur porte.

 

Mais la guerre, sans même que je m’en aperçoive, m’a volé ces émotions lumineuses, les remplaçant par l’angoisse, l’épuisement mental, la tristesse. Même penser à la souffrance qu’endurent mes enfants est devenu insupportable — cela ne ressemble plus à notre vie, et ne correspond en rien à nos rêves.

 

Je me suis souvenue de ce que j’espérais pour Karmel... Je l’imaginais, à cet âge — quatre ans — radieuse dans ses plus belles robes. Je la voyais marcher fièrement à mes côtés, dans les rues de notre belle ville, pendant que je capturais ses sourires dans des photos souvenirs. Je rêvais de sorties en tête-à-tête, de promenades complices. De ces petits instants qui rendent la vie plus douce. Mais aujourd’hui, nous restons cloîtrées chez nous, elle et moi. Nous n’osons pas mettre un pied dehors, prises au piège par la peur des bombardements, qui peuvent frapper n’importe où, à n’importe quel moment.

 

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2 juillet 2025. Quand une mère perd ses six fils d’un seul coup

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Image principale de Mohammed Abed Alhams / AFP

C’est peut-être l’un de ces non-dits bien ancrés dans nos sociétés arabes : une femme qui donne naissance à six garçons est perçue comme chanceuse, presque enviée par les autres. On la regarde comme si elle avait accompli un exploit.
Qu’on le veuille ou non, cette façon de voir les choses, héritée du passé, reste solidement enracinée, jusque dans des instants apparemment anodins, comme lorsqu’on félicite une mère pour la venue au monde de son enfant. La société continue d’associer, même indirectement, le garçon au prestige et à la continuité de la ligné et la fille au « fardeau ».

 

Mais ici, dans la bande de Gaza, en pleine extermination menée sans relâche par l’occupant israélien depuis plus d’un an et demi, avoir des fils revêt une tout autre dimension.

 

 

Ce que représentent les fils à Gaza

 

Avoir six garçons ne signifie pas seulement fierté ou continuité de la lignée. C’est une force vitale pour affronter la brutalité du quotidien : bombardements, ruines, exils forcés à répétition. Ces fils accomplissent des tâches devenues essentielles à la survie : dresser les tentes à chaque nouveau déplacement, ramasser du bois, allumer des feux pour cuisiner ou se réchauffer, transporter les lourds jerricans d’eau, faire la queue devant les points d’aides humanitaires ou les cuisines populaires, dans l’espoir de ramener un repas pour les plus jeunes. Dans cette réalité imposée par la guerre, avoir six jeunes hommes à la maison, c’est disposer d’épaules solides sur lesquelles toute la famille peut s’appuyer pour ne pas s’effondrer.

 

Mais… ai-je vraiment dit « famille » ? Que reste-t-il d’une famille lorsqu’elle perd en un instant six de ses fils ? C’est ce qu’a vécu la famille Abou Mahdi, à Deir al-Balah, au centre de la bande de Gaza, lorsque l’armée d’occupation israélienne a visé une voiture civile avec un missile meurtrier, tuant sept personnes, dont six frères — les fils d’Ibrahim Abou Mahdi.

 

Les frères Ahmad, Mahmoud, Mohammed, Moustafa, Zaki et Abdallah ont quitté ce monde ensemble, en une même seconde.Ils sont partis, abandonnant leur mère face à une question vertigineuse : comment continuer à vivre après avoir perdu ses six enfants d’un seul coup ? Peut-on seulement concevoir l’ampleur d’une telle perte ? Une mère qui perd ses six fils — dans le même lieu, au même instant, par le même tir, infligé par le même ennemi. Se réveiller un matin, et découvrir qu’on n’est plus la « mère des garçons », mais une mère endeuillée, privée de tous ses appuis, de ceux sur qui elle s’était toujours reposée face à l’adversité.

 

Et le père, qui ouvre les yeux sur un vide abyssal — ayant perdu sa dignité, ses soutiens, ceux qui emplissaient la maison de rires, de chaleur, de vie…Le père est resté figé, comme statufié par le choc, récitant en silence la prière funéraire sur les corps de ses fils dans la cour de l’hôpital des Martyrs d’al-Aqsa. Il leur a fait ses adieux sans une larme, sans un cri, comme si la douleur avait gelé en lui toute émotion.

 

Aujourd’hui, seul, il parle d’une voix étranglée par les larmes : « Jamais, même dans mes pires cauchemars, je n’aurais imaginé vivre ça… perdre mes six fils d’un seul coup ! » Et il poursuit, le cœur en miettes :« Je les ai élevés comme s'ils étaient la prunelle de mes yeux, petit à petit, jusqu’à ce qu’ils grandissent et deviennent ma force et ma dignité… » Puis, stupéfait, il demande : « Tu te rends compte de ce qui m’est arrivé ? »