Politiques

Palestine

Gaza. Génocide, année 2. Lettres sous les bombes

2025-10-06

Depuis le 7 octobre 2023, Rola Abou Hashem, journaliste et mère de quatre enfants, raconte son quotidien sous les bombes dans Medfeminiswiya.net, site d’information féministe méditerranéen et média partenaire de Babelmed.net. Une succession d’observations et de ressentis pour dire l’horreur des bombes, les déplacements incessants, l’immense douleur de voir sa progéniture grandir dans la peur et la privation, et d’être témoin de tant d’atrocités. Fragments...

Lundi 29 janvier 2024… Cette douleur est trop difficile à supporter, trop difficile à comprendre

 

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Comment se fait-il que 115 jours d’agression contre Gaza se soient écoulés, comment se fait-il que le monde entier ne se soit pas encore révolté ?

Babelmed

Illustration Jana Traboulsi

Comment avons-nous perdu toutes ces personnes… toute cette destruction de pierre et de nature, alors que les gens autour de nous continuent à vivre leur vie sans aucune considération pour l’ampleur du désastre qui nous a frappés ? Comment puis-je vous dire ce que je ressens, que je suis sur le point de perdre la raison chaque fois que je réfléchis aux conséquences réelles de ce que l’occupation, en appuyant brutalement et criminellement sur un bouton, a réduit ma maison et tout ce qu’elle contenait à un tas de pierres ? 

 

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Chaque bâtiment a sa propre histoire, sa propre douleur, sa propre dévastation, des sentiments qui ne peuvent être compris que par ceux à qui ce mal a été infligé, ceux qui souffrent à cause de la destruction de leur propre maison et qui ne peuvent rien faire pour empêcher l’injustice de la voir détruire... Mais comment ma maison a-t-elle pu s’effondrer de la sorte ? Comme ça, sans aucun préambule, sans aucun avertissement ! Comment deux appartements distincts se sont-ils retrouvés l’un ouvert sur l’autre, au niveau de la rue, alors qu’ils se trouvaient au septième étage, avec une vue magnifique sur la mer au nord de Gaza ?

 

Comment notre salon, les chambres des enfants, ma chambre, ma cuisine—mon coin préféré qui, à lui seul, m’a coûté autant que le reste de la maison—comment tout cela a-t-il pu disparaitre ?

 

Chaque détail de chacune de ces pièces, de ces coins, tout était une victoire personnelle, tout me faisait ressentir une joie immense à chaque fois que je rentrais chez moi avec un nouveau meuble. Aujourd’hui, l’occupation a transformé toutes ces petites victoires en une tente de condoléances perchée au-dessus de ma poitrine.

 

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J’ai l’impression d’étouffer à chaque fois que l’un de mes effets personnels ou ceux de mes quatre enfants me manquent. Chaque fois que je me rends compte que je ne les reverrai pas, que je ne les utiliserai plus, chaque fois que je me souviens des cadeaux que j’ai reçus pour la maison, dont la plupart sont encore dans leur emballage, inutilisés, des vêtements de mes enfants, de leurs jouets, de tout ce que nous avons laissé à la maison, à l’époque où nous avions encore l’espoir de revenir au bout de quelques jours.

 

Comme je regrette d’avoir quitté ma maison si tôt le matin du 7 octobre, si précipitamment. Rongée par la peur et l’incertitude de la situation, j’ai laissé derrière moi tout ce que je possédais…

 

Je le jure, si j’avais su que je ne reviendrais jamais, je ne serais jamais partie !

 

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J’ai été discrète, j’ai été patiente, et maintenant tout brûle et me brûle le cœur, me laissant avec les braises de mes souvenirs les plus précieux. Je sais que la guerre a accablé de nombreuses personnes de pertes et de malheurs qui dépassent certainement les miens, mais la perte de ma maison me donne l’impression d’avoir perdu une partie de moi-même et de mon âme.

 

J’écris parce qu’il y a une lourdeur qui s’est installée au plus profond de moi, et si je reste silencieuse, je pourrais mourir de chagrin et de douleur… 

 

 

7 mai 2024. Pour nous à Gaza il n’y a aucune différence entre le matin et le soir. Le génocide continue depuis 210 jours.

 

Bonjour, si c'est le matin chez vous.
Et bonsoir si c’est le soir, là où vous êtes.

Pour nous à Gaza il n’y a aucune différence entre le jour et la nuit.
La mort est présente en permanence 24h sur 24 dans les cinq gouvernorats.
Le génocide se poursuit sans relâche depuis 210 jours.

 

Avec vous Rula, journaliste et correspondante de Nissa FM à Gaza.

 

J'aurais voulu partager ce message avec l'image et le son. Mais excusez-moi, l’électricité est coupée, il se fait tard maintenant et il n'y a pas de lumière. Ce que vous entendez comme bruit de fond, ne provient pas d’un problème technique, il s’agit du vacarme provoqué par les drones israéliens qui n'ont pas quitté notre ciel depuis le début de l’agression.

Babelmed

Vous voulez savoir comment la guerre a transformé ma vie de journaliste ? Cette guerre m'a changée, m'a dispersée, m'a fait subir les pires des souffrances, m'a détruite, m’a ébranlée et a totalement bouleversé ma vie !

 

En principe je devrais être sur le terrain à rapporter les évènement minute par minute.
Mais cette guerre ne m’a laissé aucune chance d’exercer mon travail de journaliste.
Ma journée démarre au lever du soleil avec toutes les tâches quotidiennes : faire le pain, préparer à manger, apporter de l’eau, laver le linge, nettoyer le lieu où l’on dort.
Il n’y a pas de boulangerie dans la ville, nous fabriquons le pain nous-même de A à Z.
Il n’y a pas de restaurant dans la ville. Nous devons nous débrouiller pour préparer des repas avec le peu de boites de conserve en notre possession.

 

Pas d’électricité dans la ville pour faire tourner les machines. C’est nous qui lavons notre linge à la main. Imaginez… Je dois faire tout cela, jour après jour avec quatre enfants dont le plus âgé à moins de 8 ans. La plus petite, Kinda, qui avait un mois et trois semaines au début de la guerre, va avoir 9 mois dans deux semaines. Je ne sais pas comment a grandi ma fille ...

Quant à Carmel qui a eu 3 ans durant l’agression, je ne peux plus lui expliquer que les bombardements qui lui font si peur, sont juste des ballons qui explosent. Cette histoire ne marche plus ! Maintenant elle sait que les explosions qui la terrorisent sont des missiles, des bombes. Et que s’ils nous ratent cette fois, ils pourront bien nous atteindre la prochaine fois.

Et Ibrahim qui a eu 5 ans pendant la guerre est toujours perturbé par l'absence d'une réponse claire de ma part à sa question persistante : « Maman quand est-ce qu'on rentre chez nous, dans notre maison ? »