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Palestine

Gaza. Génocide, année 1, mois 1. Lettres sous les bombes

2025-10-06

Depuis le 7 octobre 2023, Rola Abou Hashem, journaliste et mère de quatre enfants, raconte son quotidien sous les bombes dans Medfeminiswiya.net, site d’information féministe méditerranéen et média partenaire de Babelmed.net. Une succession d’observations et de ressentis pour dire l’horreur des bombes, les déplacements incessants, l’immense douleur de voir sa progéniture grandir dans la peur et la privation, et d’être témoin de tant d’atrocités. Fragments...

7 octobre 2023

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La famille de Rola. Photo Rola Abou Ashem

Mon mari, qui était en route vers l’école publique où il travaille, m'a dit au téléphone que l'ambiance était bizarre et tendue. Il m'a même demandé de préparer les affaires des enfants pour quitter la maison tout de suite. Depuis un an, nous habitons un appartement dans une tour résidentielle située dans une région frontalière au nord de la bande de Gaza. C'était une vraie poudrière pendant les guerres précédentes contre Gaza, ce n’est donc pas un lieu sûr pour nous surtout si la situation dégénère. 

 

En attendant que la situation ne s'éclaircisse, le Ministère de l'Éducation et de l'Enseignement Supérieur a suspendu les cours ce jour-là. Mon mari est donc rentré à la maison. À ce moment-là, j'ai décidé de rassembler tout ce dont notre famille et nos 4 enfants avaient le plus besoin dans un petit sac. Ensuite, nous avons quitté la maison.

 

Pour nous éloigner du danger, nous avons dû marcher environ une heure avant de trouver un taxi qui nous transporte jusqu’à la station des voitures qui vont vers le sud de la bande de Gaza. C’est là que se trouve la maison de mes parents où nous avons décidé de nous réfugier, en pensant qu'elle serait moins exposée aux dangers. Une fois de plus, nous avons attendu longtemps avant de trouver un deuxième taxi qui nous mène dans le district de Rafah. 

 

Les taxis ont subitement déserté la ville. Nous avons essayé d’en commander un en nous adressant à plusieurs compagnies, sans succès. 

 

Des files d'attente se sont vite formées devant toutes les boulangeries, les magasins de produits alimentaires et les stations d'essence… La route était longue, périlleuse, semée d’embûches, entrecoupée par les questions compliquées de mes enfants.

 

Les taxis ont subitement déserté la ville. Nous avons essayé d’en commander un en nous adressant à plusieurs compagnies, sans succès. 

 

8 octobre 2023… que nous réserve l'avenir ?

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Le domicile de la famille Abu Quta

La Tour de la Palestine, qui est l'une des tours les plus anciennes et célèbres de Gaza composée d'appartements résidentiels, de bureaux commerciaux et d’agences de presse, avait été la cible de l’aviation israélienne dès les premiers jours de l'assaut.

 

La Tour s'est effondrée emportant avec elle les souvenirs de plusieurs générations de Palestinien.ne.s qui ont vécu des moments inoubliables dans ses couloirs.

 

Les bombardements des forces d'occupation ont même ciblé les lignes électriques qui approvisionnent la bande de Gaza en électricité. Ces lignes ont été endommagées, ce qui a limité la fourniture de l’électricité à 4 heures par jour, dans le meilleur des cas.

 

Je vous laisse imaginer la vie à l'intérieur de ces maisons qui abritent souvent une quinzaine de membres au moins, dont la plupart sont des enfants ne jouissant que de quelques petites heures de lumière par jour...

 

La maison de la famille ciblée dans le camp de Al-Shaboura n'est pas loin de la mienne. Le bruit de ce bombardement a été la première terreur qui a fait sursauter mes enfants après notre arrivée à Rafah.

 

24 personnes sont tombées en martyr dans l’explosion de leur maison de 4 étages, preuve de l'intensité du bombardement... C'est ainsi que la vie touche à sa fin à Gaza sous d’incessants bombardements qui anéantissent les citoyens, détruisent leurs maisons et sèment d’inimaginables dévastations... 

 

Mercredi 18 octobre 2023… Je ne compte plus les jours

...

 

J’ai été réveillée hier avec ma famille -adultes et petits- par le bruit assourdissant d’un bombardement près de chez nous. C’était l’aube, il était 4:30. 

 

Cela fait 12 jours maintenant que les raids israéliens s’abattent sans relâche, partout dans la bande de Gaza. Nous volons quelques heures de sommeil quand un calme prudent s’immisce chez nous, mais nous nous réveillons soudainement tremblant de peur à cause des bombardements qui s’intensifient et de notre maison qui chavire.

 

Les bruits des bombardements nous effraient toujours. Il est impossible de s'y habituer avec le temps...Lors des bombardements, mes frères se sont précipités hors de la maison. À leur retour, ils étaient stupéfaits de l'ampleur de la destruction : une maison de 5 étages était complétement démolie (celles qui les jouxtent aussi).

 

Les corps en lambeaux sont suspendus sur ce qui reste des murs des maisons avoisinantes.

 

En réalité, il n'existe plus de lieux sûrs dans la bande de Gaza. Les avions lancent des raids en tous lieux, sans discernement ni considération aucune. Quelques heures après ce massacre, nos corps ont sursauté suite à un raid ciblant une nouvelle maison dans les environs. Un nouveau massacre contre de nouveaux civils.

 

Ceci est Rafah, la ville pour laquelle j'ai abandonné ma maison dans le nord de la bande de Gaza au début des hostilités afin de m'y réfugier puisqu'elle est moins dangereuse que d'autres régions. Hier, mon cœur était lourd et une peur immense me figeait. Ici, la mort nous guette et peut nous faucher à tout instant...  

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Hôpital al-Ahli Baptiste

Les forces d'occupation ont clôturé la journée en perpétrant le massacre le plus violent et le plus sanglant qu’il soit puisqu’ils ont bombardé l'hôpital al-Ahli Baptiste dans la ville de Gaza... (Il y avait) près de 3000 personnes dont beaucoup de familles des environs qui s’étaient réfugiées dans l’hôpital, dans sa cour, ses couloirs et ses blocs, après s’être déplacées de leurs maisons dans les régions à haut risques...

 

21 octobre… notre troisième semaine en enfer

 

Nous entamons la troisième semaine sous les bombes israéliennes et les raids de tous bords. Nous sommes à la merci des avions qui virevoltent sans relâche dans le ciel des cinq districts de la bande de Gaza. Nous flirtons avec le fantôme de la mort qui nous poursuit infatigablement en tous lieux. 

 

Plus de 4000 martyrs et plus de 10 000 blessé.e.s jusque-là.  

 

Chaque matin, mon fils de 4 ans et demi me demande dès qu'il se réveille : "Le bombardement est fini, maman ?" Et je me trouve contrainte de lui dire : "J'espère qu'il finira, mon fils" moi qui sait pertinemment qu'il n'y a aucune de lueur d'espoir à l'horizon...  

 

 

Rayan, mon fils ainé de 7 ans attend impatiemment notre retour à la maison et me demande constamment : "Quand est-ce que nous allons rentrer, maman ?" Je lui réponds : "Quand les bombardements s'arrêteront !" avant de pousser des soupirs et d'invoquer Dieu : "Pourvu que la guerre se termine aujourd'hui." 

 

En effet, je ne sais pas comment les attaques contre Gaza ont fait de moi une mère qui cache la vérité en répondant aux questions innocentes de ses enfants. Je me suis même transformée, comme beaucoup, en une mère malhonnête par moment : Comment pouvons-nous apaiser la terreur de nos enfants, comme celle de ma fille Carmel de moins de 3 ans autrement que par le mensonge ? 

 

Elle accourt vers moi redoutant les bruits des bombes autour de nous. Je la prends dans mes bras et me trouve encore une fois dans l'obligation de falsifier les faits en lui posant la question suivante d’un ton amusé : "Qui est-ce qui a fait éclater le ballon, petite ?" Sa peur se meut en sourire et elle me répond : "Pas moi !!!" 

 

En temps de guerre, nos enfants sont nos points faibles et le véritable motif de notre peur. Ils sont à la fois la raison de notre survie - si nous survivons - et notre source d'impuissance. Si seulement nous pouvions les remettre dans nos entrailles en attendant que la guerre se termine pour qu'ils échappent à la peur et aux bombardements...

 

 

Dimanche 22 octobre. Nouveau jour, nouveaux massacres. 

 

Il n'y a pas de lieu sûr dans la bande de Gaza et pour cause : les frappes israéliennes sont ininterrompues de jour comme de nuit... sur le terrain, nous avons vu des frappes touchées des familles qui se sont déplacées du nord au sud pour se rendre dans les maisons de leurs proches ou de leurs connaissances. 

 

Des dizaines de personnes tombent en martyr après chaque raid et un grand nombre de blessé.e.s sont transféré.e.s dans les hôpitaux. C'est une scène qui se répète en permanence puisque les forces d'occupation israéliennes bombardent les habitations sans aucun préavis...

 

Dans la région de Rafah, les avions israéliens ont bombardé aujourd'hui la maison de la famille Abu Younes ... Tous les habitants de la maison sont donc tombés en martyrs...Tôt le dimanche, la maison de la famille Al-Zatma dans le voisinage de Tell es-Sultan a elle aussi été bombardée. C'est la maison de l'infirmière Ibtissam Al-Zamta (photo ci-dessous) qui travaille à l'hôpital émirati de la ville. Non seulement elle a été horrifiée en apprenant la nouvelle du bombardement de son habitation, mais elle a dû accueillir les cadavres de son fils Imad, de sa femme et de ses cinq fils ainsi que ceux de sa fille Hanane, de son mari et de leurs fils.

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L'infirmière découvrant que les cadavres devant elle appartiennent à des membres de sa propre famille...

Ainsi va la vie hantée par la mort à Gaza, cette ville qui jouit néanmoins d'une détermination inébranlable, malgré la peur, l'anxiété et les forces de l'occupation qui s’abattent sans répit sur les Gazaoui.e.s innocent.e.s.

 

Lundi 23 octobre 2023. Quand est-ce que nous aurons le luxe de boire un verre d'eau potable ? 

 

Quand est-ce que ce cauchemar finira ? Quand est-ce que nous retrouverons un semblant de calme ? Quand est-ce que la guerre, la mort et les bombardements s'arrêteront ? Quand est-ce que les avions israéliens et leur vacarme disparaîtront de notre ciel ?

 

...

 

Quand aurons-nous droit à un sommeil paisible sans que le bruit des explosions fasse sursauter nos cœurs et horrifie nos enfants ? Quand est-ce que je retrouverai avec ma famille notre voisinage alors que nous ignorons l'ampleur de la destruction qui a frappé notre quartier dans cette région frontalière située au nord de la bande de Gaza : cette ville dont aucune couverture médiatique ne documente les ravages provoqués par les raids israéliens ?  

 

Personne ne sait que mon cœur est en feu. Je ne connais pas le sort de ma maison et je peux encore moins y retourner. 

 

Quand est-ce que nous aurons de l'électricité dans nos maisons à nouveau ? Cette électricité qui a disparu dès le début des hostilités car la seule centrale électrique dans la bande de Gaza est en arrêt puisque l'occupant a interdit son approvisionnement en carburant ?

 

Quand est-ce que nous aurons le luxe de boire un verre d'eau potable ? Quand est-ce que l'eau coulera normalement dans les robinets de nos habitations ? 

 

Cela fait plus de 5 jours que nous en sommes privés car l'occupation a décidé de sanctionner les Gazaoui.e.s en les privant de l'eau qu'elle livrait dans la bande de Gaza.

 

Quand est-ce que nous pourrons acheter du pain pour nos enfants et nous-mêmes sans devoir attendre des heures et des heures dans les files d'attente avant le lever du soleil ? 

 

...

 

 

Mardi 24 octobre 2023… nous sommes des êtres humains

 

Chaque matin, nous nous réveillons sans vraiment croire que nous faisons partie de ceux et celles qui sont encore en vie, de ceux et celles qui ont encore assez de vie en eux pour être témoins de plus d'oppression et de bombardements de l'occupation.

 

Depuis 18 jours, nous disons "Hier soir était pire", puis "Hier soir était le plus cruel." Certains matins, nous disons que la nuit précédente était la plus terrifiante, alors que l'occupation continue de nous prouver sa capacité à faire de chaque jour le pire jour de notre vie. Elle nous fait vivre des journées, à travers des détails déchirants et douloureux que nous n'aurions jamais imaginé vivre.

 

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Hier soir, j'ai appris la nouvelle que notre jeune collègue, le journaliste Muhammad Labad (27 ans), a été martyrisé lors d'une attaque israélienne près de l'endroit où il se trouvait. Il était assis avec son grand-père devant leur maison dans le quartier Sheikh Radwan à Gaza...

 

Avec la mort de Muhammad Labad, le nombre de journalistes décédés depuis le début de l'agression sur Gaza s'élève à 20.

 

La journée a commencé avec une autre tragédie. Notre amie Salma Mkheimer a été tuée avec son fils Ali, qui n'avait pas encore un an, et un grand nombre de membres de sa famille. Ils ont été tués par une attaque qui a frappé leur maison dans le quartier Tal al-Sultan à Rafah à l'aube. Salma avait dit au revoir à son mari en Jordanie il y a peu de temps et était revenue à Gaza avec son enfant pour visiter sa famille...

 

 

Samedi 28 octobre 2023 Que fera encore Israël, que fera-t-il de plus que ce qu’il a déjà fait ?

 

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Nous suivons l’actualité ici et là, par le biais de chaînes sur la radio FM auxquelles nous avons accès difficilement, et lorsque nous y parvenons, c’est toujours pour une courte durée. Imaginez... nous suivons maintenant les chaînes satellites sur des radios à piles. Puisque nous sommes privés de notre droit à l’électricité depuis le début de l’agression...ces chaînes affirment que des négociations sont en cours pour parvenir à un cessez-le-feu. Mais la réalité sur le terrain dit le contraire. Les bruits des raids violents et des explosions massives autour de nous sont plus forts que tout.

 

Nouveau massacre dans le camp de réfugiés d’al-Shati, à l’ouest de la ville de Gaza, plus précisément au milieu de la rue Hamid, très peuplée. Les avions d’occupation ont lancé plusieurs raids sur un quartier résidentiel de la zone et ont détruit un grand nombre de maisons avec leurs habitants qui se trouvaient encore à l’intérieur.

 

Avec beaucoup de difficulté, les équipes de la défense civile ont pu récupérer 42 martyrs et des dizaines de blessés. De nombreuses autres personnes sont restées sous les décombres… L’ampleur de la destruction est effrayante, mais ce n’est certainement pas la première fois que nous assistons à ce type de destruction depuis le début de l’agression.

 

Nous espérions que ce serait une semaine bénie avec un peu de calme et de tranquillité, mais la brutalité de l’occupation et son appétit insatiable pour le meurtre et la destruction en ont fait tout le contraire. Les choses ont empiré et se sont compliquées lorsque l’occupation a coupé Internet et les communications dans tous les gouvernorats de la bande de Gaza...Une nouvelle forme de punition collective que les forces d’occupation appliquent aux Gazaouis.

 

Pour l’amour de Dieu, que veut encore nous faire l’ennemi, que veut-il de plus que ce qu’il nous a déjà fait ?

 

Y-a-t-il d’autres façons de tuer et de bombarder qu’il veut essayer sur nous sans le dire au monde ? Sans que personne n’entende le son de nos pleurs ?

 

 

Dimanche 29 octobre 2023 « c’est mieux que rien du tout »

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La peur que nous avons éprouvée au cours des 34 dernières heures est en soit incommensurable ? Ces heures durant lesquelles l’occupation a isolé les habitants de Gaza les uns des autres et du monde ?

 

L’interruption de l’Internet et du réseau de communication a été une très mauvaise expérience. C’est aussi une source d’inquiétude supplémentaire, compte tenu de la poursuite des raids israéliens et de l’intensité des bombardements qui n’ont pas diminué.

 

Il est vrai que nous avons dû faire face à un réseau Internet et de communication médiocre depuis le début de l’agression, car l’occupation a détruit le siège de la société de télécommunications de Gaza. Nous nous consolions en disant : « c’est mieux que rien du tout ». Mais maintenant que nous avons subi une coupure totale des communications, cela signifie que nous devons faire face à une nouvelle complication dans nos vies ...

 

Ce fut l’une des nuits les plus terrifiantes. Je n’ai pas pu dormir et le peu de sommeil que j’ai pu avoir était peuplé de cauchemars… J’avais l’impression que la maison avait été bombardée, que j’étais sous les décombres et que je ne pouvais pas appeler la défense civile ou une ambulance pour venir nous sauver.

 

Ce scénario auquel nous ne cessons de penser nous hante à chaque instant. C’est étouffant !

 

Comme c’est horrible de sentir que l’on peut mourir et quitter ce monde sans que personne ne le sache… sans même pouvoir appeler à l’aide… que personne de notre entourage ne peut contacter une ambulance ou la défense civile pour récupérer nos corps ou tenter de nous sauver s’il y a encore une chance que nous survivions ?

 

...

 

Ma mère et moi n’avons pas pu contacter ma sœur qui vit dans le camp de Jabaliya, au nord de Gaza, un point chaud depuis des jours. Nous n’avons pas pu contacter mon autre sœur qui vit à Khan Younis avec sa famille. Je n’ai pas réussi non plus à contacter mes amis qui sont restés à Gaza et n’ont pas pu quitter leur maison...

 

Nous avons pris l’habitude de commencer nos matinées par les mêmes courts messages à tous nos proches : Tu es vivant ?/ Tu vas bien ?/ Dis-nous comment tu vas… voilà à quoi se réduit la communication entre les habitants de Gaza : à ces simples messages....