Femmes
Algeria
Egalité femmes-hommes en Algérie : de fragiles victoires
2022-04-08
La Fondation pour l’égalité, Ciddef, est un outil très performant au service des femmes. C’est aussi une base de données sur les inégalités, un fonds documentaire, un centre d’écoute juridique et psychologique et des plaidoyers.
L’un de ses principaux objectifs est aussi le renforcement institutionnel par la mise en place de partenariat inter-sectoriel, la consolidation de réseaux dans le pays et dans la région.
Changer les mentalités par les chiffres
En 2002, Nadia Aït-Zaï une avocate d’Alger crée avec une petite équipe le Ciddef (Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme). En 2015 la Fondation pour l’égalité intègre la structure et en reprend les objectifs. Le travail de la fondation se distingue par sa constance à déconstruire les discriminations afin de rendre effectif le principe d’égalité.
Dans un pays où l’outil statistique est peu performant et où l’accès à l’information est ardu les plaidoyers sont argumentés et solidement bâtis sur des données chiffrées puisées dans toutes les sources d’information disponibles, explique Nadia Aït-Zaï :
Les produits sur lesquels nous travaillons, comme par exemple Femmes en chiffres, permettent d’évaluer l’atteinte ou pas de l’égalité mais surtout nous permettent de traquer les inégalités dans tous les secteurs où les femmes sont présentes pour les corriger. Ce genre de travail est destiné aux pouvoirs publics afin qu’ils mettent en place des politiques de correction ou de promotion des droits des femmes.
La fondation propose aussi des études et des actions de formation et de sensibilisation au profit de formateurs, d’associations, poursuit-elle :
Le centre d’écoute juridique et psychologique nous permet de cerner les problèmes sur lesquels travailler. Nos travaux de plaidoyer et de recherche vont en direction des pouvoirs publics pour alimenter les politiques publiques et changer les mentalités. À travers la réalisation d’un annuaire annuel, le but fixé par le centre est d’évaluer “les progrès réalisés” en Algérie en matière d’égalité entre les hommes et les femmes.
Des victoires et des reculs
Entre 2006 à 2014, de nombreuses stratégies ont été mises en place en faveur des femmes telles que celle de la lutte contre les violences faites aux femmes. En 2005, le CIDDEF a réalisé une étude comparative sur la représentation des femmes dans les instances politiques entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. A partir de cette étude, le CIDDEF a contacté 8 partis politiques algériens de différentes sensibilités et 10 associations pour désigner un groupe de 30 femmes qui pourraient suivre un cycle de formations afin de renforcer leurs capacités et de les aider à se lancer dans la vie politique.
A la fin des formations, une coalition de 30 femmes politiques s’est créée pour porter un plaidoyer pour l’instauration d’un système de quotas. Ce plaidoyer a donné lieu à l’introduction dans la constitution de l’article 31 bis qui énonce « L’Etat œuvre à la promotion des droits politiques de la Femme en augmentant ses chances d’accès à la représentation dans les assemblées élues ». Dans le même temps, les femmes qui constituaient la coalition ont entrepris un travail de sensibilisation auprès de leurs partis politiques afin qu’ils soutiennent l’instauration du système de quotas et 20 parmi les 30 femmes formées se sont présentées aux élections législatives.
En 2012 à la faveur de la loi sur le quota, 147 femmes ont été élues au Parlement qui compte 581 élus. Comme souvent les droits des femmes ne sont jamais totalement acquis et depuis deux ans nous constatons un recul. En 2022, l’Algérie ne comptait plus que 32 femmes parlementaires. La loi malgré des résultats probants a été abrogée par la loi électorale de 2021 qui a introduit la parité dans les listes électorales sans en garantir le même résultat au dépouillement des votes.
Le plaidoyer, l’arme de combat féministe
Le plaidoyer sur l’égalité successorale dure depuis 2010. Les Algériens sont pourtant conscients de l’inégalité, de l’injustice des règles de partage entre les femmes et les hommes mais ils préfèrent utiliser des subterfuges juridiques tels que la donation ou la vente plutôt que d’affronter la réalité engendrée par l’iniquité du texte. D’autres plaidoyers tels que celui de l’abrogation de l’alinéa 1 de l’article 66 qui déchoit les femmes divorcées qui se remarient de la garde de leurs enfants, ou encore celui sur l’âge du mariage des mineurs, sont toujours en cours.
En ce qui concerne à la famille, aux relations familiales régies par le Code de la famille dont la source est la charia, il est difficile d’ébranler les pouvoirs publics. La Fondation membre du Collectif Maghreb Egalité 95 travaille en réseau sur le plaidoyer maghrébin «Egalité dans l’héritage » sur l’héritage, les successions, avec proposition de protection des veuves sans enfants pour les maintenir dans le domicile conjugal, de protection des veuves avec des filles, et l’exclusion des acebs quand il n’y a que des héritières femmes. Les mentalités sont encore rétrogrades sur certains sujets dits sensibles car l’émancipation des femmes, l’égalité réclamée sont assez mal perçues par une frange de la population, ce qui freine les politiques à se décider ou à en parler.
Il reste tant à faire
Nadia Aït -Zaï et son équipe ne manquent pas de projets. D’abord un sondage national sur le degré d’adhésion aux valeurs égalitaires dont les résultats permettront de nourrir une politique publique comme celle de 2008. Une collaboration soutenue avec des associations algériennes sur des sujets qui rassemblent, de fréquentes coalitions sur des thèmes comme celui de la participation politique des femmes et ou de la violence à l’encontre des femmes permettent de progresser dans les acquis.
Outre le réseau maghrébin les militantes de la Fondation sont dans des réseaux arabes, africains et européens également. Autre projet qui tient au coeur des militantes : la levée des réserves du gouvernement à la Cedaw1, et autres attendent d’être pris en charge. Enfin un sondage confié à un bureau d’études pour mesurer le degré d’adhésion aux valeurs égalitaires en Algérie.
Les féministes algériennes restent optimistes car selon Nadia Aït-Zaï « nous avons connu une amélioration de la situation des femmes en Algérie même s’il nous semble aujourd’hui connaitre une stagnation et un recul de nos droits. Nous devons être plus vigilantes. »
Article produit dans le cadre du partenariat éditorial entre Babelmed et Bridging the sea, revue des sociétés civiles méditerranéennes (Med Dialogue for Rights and Equality, programme de l'Union européenne).
1 Le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes est un organe du HCDH composé d’experts indépendants qui surveille la mise en œuvre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Le Comité est composé de 23 experts internationaux sur les droits des femmes venant du monde entier.
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